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Signifiant Napoléonien

Je m’obnubile sur des choses, parfois…

Je regardais cette affichette défraîchie, de l’autre côté de la rue, sur l’arrondi du Kiosque. Une publicité pour une collection de livres d’histoire proposée par Le Figaro, qui tente donc de vendre encore une collection comme je pensais qu’on en faisait plus, de ce genre de pseudo-encyclopédie qui fleurissait lorsque j’étais enfant, de celle qui s’évertue à remplir les bibliothèques et vider les portes-monnaies d’amateur se payant ainsi un simulacre d’érudition. De ce genre de série de livres qu’on ouvre à peine, qu’on ne lira jamais, heureusement (au vu de l’immense contribution à la culture universelle !), et qu’on finira par oublier, heureusement, avant même d’acquérir l’intégralité de la série.

Pour ce que j’en voyais, de loin, elle offrait à gauche une reproduction pâle d’une petite toile verticale représentant Napoléon debout, absolument signal, comme lui-même, et sur la droite un semblant de questionnaire ou le lecteur complice devait choisir entre « Waterloo », « Austerlitz » et « Montparnasse ».

Le Figaro nous incitait donc à identifier le motif de l’image, tout en provoquant une complicité tacite entre gens suffisamment éduqués pour ne pas choisir la case, quand même, de « Montparnasse ». Le passant était gentiment invité à se moquer d’une hypothétique figure d’abruti à qui les trois noms n’évoqueraient rien d’autre que des stations de métro parisien. Humour balourd qui s’ajoute à la ringardise de la proposition commerciale.

Cette affiche à vocation performative triait donc le regardeur en trois catégories :

- l’abruti profond, le gars du peuple quoi, qui ne lit sûrement pas Le Figaro, passé rapidement dans les mains de l’école publiques, évidement Haha, et qui n’a aucun souvenir de cours d’Histoire,

- l’abruti commun, un médiocre échappant pourtant à la première confusion, encore un de l’école publique, mais ne se souvenant plus, dans ses quelques souvenirs scolaires confus, ce qui distingue les deux batailles célèbres, défaite ou victoire ?

- et la dernière catégorie, le gentil lecteur pouvant laisser libre cours à sa jubilation d’appartenir à l’élite de la nation, fier de son statut d’honnête homme érudit d’histoire tout autant que lecteur du Figaro…

Je regardais cette image dont seule l’encre bleue résistait encore à l’action du soleil. Et je me suis dit qu’il manquait une « case à cocher » à ce questionnaire, la case de la véritable réponse : « propagande ».

En effet, me refusant à rentrer dans l’une des trois catégories d’humain déterminé par l’affiche, comme d’ailleurs je suppose la plupart de mes contemporains n’ayant rien à faire des catégories mentales des gens du Figaro, je me souvenais parfaitement du rapport qu’entretenait Napoléon avec la peinture. Et s’il n’est pas l’inventeur de la propagande, loin de là, il en est l’un des utilisateurs les plus avisés…

Et je lisais donc la proposition de lecture de cette peinture comme une immense naïveté, ou plutôt l’indice de cette lecture positive si particulière à une catégorie de gens, justement, qui prennent l’Art pour ce qu’il a bien voulu se faire prendre longtemps, et dans ce cas, qui accepte toujours le message du chef pour lui-même, c’est-à-dire le discours comme un fait. Un fait autant irréductible qu’il est établi ici par l’autorité double du chef, représenté, et du style de la peinture, le rassurant réalisme (dans son acception commune et non historique).

Ainsi, m’extrayant prestement de la « clientèle » de cette image promotionnelle, j’adoptais une quatrième voie de lecture qui me semblait la bonne et la seule faisant autorité : ce qu’on devait lire de cette image, c’est ce qu’elle représentait au premier chef, la propagande ! Toute autre lecture étant secondaire.

Ma lecture n’était que renforcée par le personnage de Napoléon, par les noms de bataille, par le style d’un réalisme commun. Du moins, pour ce que j’en voyais vu de l’autre côté de cette petite rue.

Donc, je m’amusais en imaginant pouvoir substituer « propagande » en place de « Montparnasse », ce gag méprisant. Et je m’amusais encore en brodant une analyse de cette idéologie affichée qui faisait prendre des vessies pour des lanternes (le signifiant pour le signifié) à ces « gens-là », de la niaiserie des amateurs d’Histoire « au premier degré », de l’usage naïf de peinture sans véritable connaissance de la sémiologie de l’image, et j’y voyais même une possibilité d’en tirer des conclusions universelles sur l’esprit réactionnaire, cet état particulier de l’esprit qui demande un aveuglement volontaire sans faille, pour n’accepter de l’Histoire que le chapelet des récits sans ombres.

J’y voyais, me semblait-il, un besoin maladif de s’en remettre à l’autorité, et dans ce cas précis, à un dispositif complexe d’autorité se légitimant l’une l’autre…

J’allais même jusqu’à penser qu’on pourrait tirer de cette affiche un petit cours d’initiation à l’histoire de l’Art du XXe siècle. Il suffit pour comprendre le cheminement de ma logique de confronter la prétention historique de cette publicité à la réponse ironique de Magritte avec son « ceci n’est pas une pipe », pour rester dans des choses assez vieilles pour être accepté de notre clientèle imaginaire. Et l’on peut ainsi évoquer l’urgence qu’ont ressenti les artistes du début de XXe siècle, ce qu’ils voulaient dire et redire et reredire, fatigué qu’ils étaient d’entendre et de lire des bêtises sur la nature de la peinture…

Je pensais encore à tout ça en rentrant chez moi. Mais comme il m’arrive souvent, au beau milieu de mon amusement, je sentais que quelque chose clochait. Tout ça était trop facile. Je n’avais qu’entre aperçus une reproduction délavée d’une peinture banale, et quelque chose me chagrinait. Le style peut-être ?

Comme j’envisageais de noter ici mes petites réflexions bien senties, je me devais de vérifier deux trois choses…

Une rapide enquête me fit découvrir le nom de l’artiste, Ernest Crofts. Et là, rien ne colle. Le peintre est Anglais, plutôt de la 2e partie du XIXe, mort en 1911, et donc mon histoire de propagande tombe à plat. Et je ravale du même coup mon sourire entendu.

Ce n’est pas un contemporain. Ce n’est pas le style… Ni la motivation… Je n’avais décidément pas les moyens de pérorer.

Alors, l’image évoque bien la bataille de Waterloo. On y voit Napoléon avant la bataille, n’en connaissant donc pas l’issue, mais pourtant déjà renfrogné, devant un feu de bois, face à nous. Derrière lui, quelques-uns de ses officiers semblent vouloir profiter de la chaleur du feu. Le tableau est structuré par la diagonale de la fumée qui monte à gauche, créant du même coup la profondeur d’une scène assez plate.

Je découvre vite deux reproductions de la toile sur le Web, l’une verticale, et l’autre horizontale présentant une scène plus complète… On pourrait imaginer un indélicat recadrage, mais en confrontant les deux, on voit immédiatement qu’elles ne se superposent pas. Pourtant, les officiers derrière Napoléon font les mêmes gestes, mais sur l’horizontale ils sont plus loin de l’Empereur… Cette autre toile est datée de 1887. On y voit une ferme modeste à droite, une table de campagne (militaire) au premier plan avec des cartes d’états-majors, et les personnages et chevaux de la gauche du tableau sont aussi différents.

Je me fous bien de ce que veut nous raconter cette toile, l’imminence du fiasco, l’intériorité de l’empereur, sa solitude… tout ça est lourd et grossier, sans intérêt. De la mauvaise BD.

Et brusquement, je comprends… Dans la rue, j’ai involontairement fait partie de l’un des « quatre » types d’abrutis, et non trois, qui pouvaient poser le regard sur cette pub… J’ai fait partit de la catégorie non inscrite sur l’affiche de ceux qui refusent les lectures proposées pour en substituer une autre, tout aussi convenue, tout aussi attendue, d’un autre contexte culturel que le joyeux monde du Figaro, celui, s’imaginant infiniment loin de la réaction, de ce qu’on pourrait appeler la « culture de l’image », qui a ses propres codes et ses propres idées reçues aussi… Oui, ses propres « prêts-à-penser » qui invitent à la morgue facile de celui qui sait dans un monde d’ignorant !`

Parce que maintenant, je sais la véritable nature de cette image, et je me sens bête de ne pas l’avoir correctement lu.

Cette peinture n’a pas comme finalité d’être une œuvre d’art, pas plus qu’elle n’est une image de propagande pour un régime autoritaire, elle n’est même pas une « peinture d’histoire » au sens possiblement « noble » (?) de la chose… Non, cette image est un simple produit commercial. Rien d’autre.

Ernest Crofts, peintre de bataille, illustre à la chaine des anecdotes pour répondre au mieux à la demande d’une nombreuse clientèle de nostalgiques fascinées par le personnage de l’Empereur légendaire.

Voilà, la proposition commerciale du Figaro n’en sort pas racheté, et reste autant méprisable que ringarde, et même encore plus ridicule de jouer sérieusement à l’Histoire avec le gros H, de se payer d’érudition d’une certaine façon, avec un objet qui n’est pas plus que n’importe quel vulgaire « souvenir touristique » toc et kitsch. Que ce soit une peinture plutôt qu’un cendrier en coquillage ne change rien à la véritable nature de l’objet, du point de vu de sa motivation comme de sa finalité.

Mais moi, suis-je plus avisé que les suffisants qui ont produit cette affichette ? Suis-je plus malin, avec mon accès d’ironie tout aussi convenu ?

L’hiatus Éole dans le paysage ?

Photographies de Céline Guichard

Il y a un hiatus esthétique entre mes contemporains et moi. En fait, je devrais plutôt dire « un hiatus parmi d’autres »…

Alors, puisque c’est l’été, rien de mieux que d’aller sur place, pour juger sur pièce de l’ampleur du hiatus, et confronter mes à priori à l’aune de l’expérience physique. Sur la route, brusquement, nous les avons vues, majestueuses. Plutôt que de passer, simplement, j’ai bifurqué pour aller voir, enfin, et nous confronter à leur véritable taille…

Mais quel est donc ce sujet si important ? Bah, rien ou presque, juste que j’ai remarqué que je n’étais d’accord avec personne sur l’esthétique des éoliennes. En fait, a chaque fois qu’elles arrivent dans la conversation, rarement, mais suffisamment souvent pour que je l’ai remarqué, je me retrouve seul au monde face à un rempart de fronts réprobateurs, condamnant unanimement leur « laideur » et déplorant d’une même voix « le gâchis du paysage ». Et lorsque j’objectais audacieusement que je m’interrogeais sur la nature de ce qu’il y avait à gâcher… je n’obtenais qu’agressivité et incompréhension. Quelle que soit la culture de mes contradicteurs, leur origine sociale ou leur âge, je me suis toujours retrouvé seul face à la beauté étonnante de l’immense perspective moderniste que dessinent ces grands moulins sur des territoires préalablement sans intérêt propre.

Ce jugement esthétique péremptoire pose deux problèmes : celui de leur esthétique propre. Qu’ont-elles donc de si laid ? Et celui de l’esthétique du paysage préalable. Qu’a-t-il donc de si précieux ?

Les éoliennes sont laides ?

Je vais avoir le plus grand mal pour expliciter cette assertion, tant elle me semble sans fondement. Là où l’on me projette de la laideur je vois une grande (euphémisme) beauté. Et une grande beauté formelle, doublé par l’accord entre forme et efficacité, cette utopie de la tension formelle qu’avait au début du XXe siècle le défunt design, qui s’épice ici d’une profondeur symbolique qui atteint au mythe si l’on pense à quelle divinité elle dédie sa fonction. Notre immense mât se paye le luxe de rassemble sous sa bannière la symbolique du moulin, c’est à dire d’Éole, de l’énergie du vent, transformé ici en feu, celui de l’ électricité plutôt qu’en terre, la farine. Nous sommes en présence d’un dispositif tout aussi opérationnel du point de vu énergétique que symbolique. L’épure moderniste de sa forme, la tension de l’aérodynamisme nous offre une incarnation monumentale d’un des quatre éléments, le vent, qu’elle transforme en feu électrique.

Du point de vu plastique, il n’y a rien d’autre à dire sinon à rappeler l’interpellation de Duchamp à Brancusi qui lui lance « un artiste, aujourd’hui, serait-il capable de faire une œuvre aussi belle et pure que cette hélice ! » alors qu’il visitait un salon d’aéronautique. Au-delà de la provocation, sous laquelle transpire le profond classicisme de Duchamp, cette réflexion marque une époque tendue vers l’efficacité de la forme, débarrassée de toutes scories décoratives. En effet, stylistiquement, notre éolienne vient de là, du dessin d’ingénieur tendant au meilleur aérodynamisme de l’hélice. Pour l’esthétique, nous sommes en plein modernisme, pour l’esprit - une forme conçue par un ingénieur-dessinateur - en pleine renaissance italienne. En effet, cet esprit de l’ingénieur de la renaissance que Duchamp tentera, comme un pastiche, de réinscrire dans son « grand verre ».

Pour un esthète, donc, les éoliennes sont belles à plus d’un titre. Objet quasi parfait, de plus chargé d’une signifiance autant historique, écologique, idéologique, que mythique. Leur dissémination dans le paysage s’inscrit comme un sursaut positiviste dans un monde en déréliction, comme un acte de beauté optimiste qui refuse l’inéluctable catastrophe annoncée de la civilisation du pétrole. Il y a dans ces immenses perspectives imaginées par la fiction du milieu du XXe siècle, comme un ultime geste pur, dans le vide, dans le vent, donc, d’une élégance désespérée qui me remue.

Je sais très bien ce que ces éoliennes ont de si laid dans le regard des autres. Elles sont entachées par le péché du modernisme, et toute chose moderniste est laide parce que nue, définitivement, pour tous ceux qui aiment l’insignifiance du détail décoratif, de la surcharge inutile, du masque futile des choses surannées qui fait croire à l’éternité.

Le modernisme a été adopté par tous au milieu du XXe siècle par pure nécessité économique, mais n’a jamais gagné une quelconque adhésion esthétique. Ceux-là mêmes qui se meublaient fonctionnel ne rêvaient que de pseudo-grand style entre « Louis » et « Louis » et d’intérieur cossu aussi bourgeois que fantasmé. Qu’on leur impose maintenant d’immenses sculptures « modernes », aujourd’hui, en pleine postmodernité (on attend toujours la post-postmodernité, qui gagne sûrement le concours de l’appellation la plus con), apothéose de « leur goût », en travers de ce qui reste de leur pseudo-décor originel chéri, leur est insupportable.

Le revers post-moderne n’a rien montré d’autre que ce rejet profond pour la nudité de l’usage, jusque dans le haut du haut des classes sociales, là ou soi-disant, on désirait se démarquer par sa modernité, la fameuse distinction bourdieusienne, cet excès du moderne n’aura jamais eu que très peu d’adeptes qui passeront tous à la bouillit post-moderne d’un seul homme, révélant ainsi qu’ils n’avaient jamais abandonné leur fantasme de « Louis », « Empire », et autre resucée de gloire passée aussi décorative qu’élitiste.

Dominé par une ligne de géant vrombissant (le bruit étant le seul argument négatif objectif), « ils » ne se sentent plus chez eux, c’est-à-dire dans leur passé rêvé qu’ils ont pourtant laissé pourrir, et que le gouvernement qu’ils ont élus dernièrement a prévu d’achever définitivement.

Ainsi, ces paysages gâchés, donc, que sont-ils, sinon « vides d’âme » au sens littéral, puisque dépeuplé, inhabités et reconstruits, donc complètement factices. En effet, ces vallons originellement formés par une paysannerie aujourd’hui exsangue ne sont plus peuplés que d’UN paysan, regarde bien, là, qui les parcourt en diésel quelques rares jours dans l’année, suivant ainsi le protocole mis au point dans les laboratoires d’agrochimie, ce même paysan que l’éolienne enrichie encore de sa rente, et le village, au fond, tombé complètement en ruine, n’a de vieilles pierres rénovées qu’au grès du fantasme de citadin aussi exotique qu’occasionnel. Devant la réalité physique de ces sculptures monstres, devant la forme énergétique, qui sont les rêveurs éveillés qui opposent leurs fantaisies, encore, d’un passée « authentique » qui aurai perdurer alors même qu’il n’est déjà que simulacre, reconstitution, sauvegarde de spécimen dans le formol ? Et ce simulacre, comme un foetus flétri dans son bocal, ne ressemble à rien, qu’à ce qu’il est réellement lorsqu’on dénude les regards de leur pré-juger, du masque de leur désir, un amas informe de vieilles pierres, maladroites, grossièrement plâtrées et sans valeur.

Nous devrions peut-être, comme Duchamp, nous souvenir des valeurs classiques, qui trouvaient les villages de l’époque hideux, et n’avaient d’égard que pour l’extrême aristocratie de l’art, la grande architecture, construite par les ingénieurs du temps. Je déroge donc de mes poussées de marxismes habituelles, pour faire l’éloge du « grand » commandité par le « pouvoir »… Mais, pour ce qui est des éoliennes, et le message collectif qu’elles renvoient, je ne suis pas sur d’être incohérent.

Je me rends bien compte du désespoir d’écrire ça, un éloge du positif, dans un temps si obtus. Après tout, je suis assommé, comme tous les humains aujourd’hui, par le poids du fiasco annoncé. Mais au milieu de la masse poisseuse de l’absence d’avenir qui nous paralyse tous, il me reste donc une faible étincelle électrique, fabriquée sans énergie fossile, qui me rappelle à mes vieux espoirs si bêtement positivistes.

L’accès au parc est stricement interdit aux Juifs



via L. — j’apprends, consterné, qu’un magasin de Belleville, vend des T shirts sur lesquels on peut lire en allemand et en polonais que l’entrée du parc est strictement interdite aux Juifs — vous vous imaginez vous, porter un T shirt sur lequel est inscrit, l’entrée du parc est strictement interdite aux Juifs ?

J’aimerais bien comprendre ce qui peut bien se passer dans la tête d’un fabricant de T shirts ou de débardeurs, lorsqu’il décide de reprendre une inscription dans deux langues qu’il dit ne pas maîtriser, l’Allemand et le Polonais, inscription qu’il aurait vue sur une photographie du ghetto de Lodtz.

Il y a deux hypothèses possibles à ce curieux fonctionnement cérébral. Soit le cerveau n’est effectivement pas branché, parce que qui peut encore ignorer que le mot Juden en allemand signifie « Juif », que le Polonais et l’Allemand sont deux langues qui de fait ont été surtout associées sur des panneaux pendant l’occupation allemande, bref que l’on est là, en terme de signifiants en terrain miné.

Soit le cerveau du fabricant a tout de même quelques connections de vaillantes et alors il agit délibérément. Et il est donc antisémite.

Récemment je lisais cet article dans le Monde Diplomatique, Trop de Shoah tue la Shoah de Tony Judt, et en plus de ne pas trouver le titre très heureux, je trouvais l’article déroutant pour ce qu’il encourageait à une certaine forme de banalisation du crime nazi au motif qu’il faisait de l’ombre aux autres génocides de l’histoire et même de l’histoire plus récente.

En plein accord avec Raul Hilberg, dans sa dernière édition de la Destruction des Juifs d’Europe, qui avait donc ajouté un chapitre à propos du Rwanda, comme l’exemple même de l’inefficacité des incantations du « plus jamais cela », il n’en demeure pas moins dans mon esprit que le génocide nazi des Juifs occupe, à mon sens, une place particulière dans l’histoire épouvantable des grands massacres.

Pour plusieurs raisons. Et qui le diffèrent justement des autres génocides, non moins tragiques, pour cela je ne pense pas qu’il y ait d’échelle.

Le massacre des Juifs par les Nazis est l’aboutissement crucial d’une histoire longue de persécutions d’un peuple. Comme le fait remarquer en de nombreux endroits de son premier tome de la Destruction des Juifs d’Europe, Raul Hilberg revient sur le fait que les Nazis s’agissant des Juifs n’ont fait que de poursuivre une étape plus loin un processus d’ostracisation d’un peuple qui jouait depuis le Schisme le rôle du bouc-émissaire parfait, et qu’en somme l’innovation des Nazis aura été de conduire cette persécution jusque dans des délires d’optimisations industrielles, en cela Auschwitz et plus particulièrement Birkneau, que l’on confond souvent avec le camp-père, sont le symbole parfait, bien qu’ils aient tué moins de personnes que le seul camp de Treblinka. A Birkneau le processus industriel était à son comble, à son apogée.

C’est le deuxième point majeur de différenciation des autres génocides, son industrialisation. Et comment des cerveaux malades comme celui d’Eichmann ont procédé à la façon de celui d’un joueur d’échecs, prévoyant, anticipant, coup par coup le plus loin possible. Là aussi on considère Auschwitz-Birkenau comme les symbôles de cette industrialisation, et il apparaît comme très curieux par exemple dans la lecture de la Destruction des Juifs d’Europe que Raul Hilberg n’y consacre que quelques pages de sa somme d’un peu plus d’un millier de page. Auschwitz était le dernier maillon d’une chaîne de production de mort nettement plus complexe que celui du fonctionnement d’un abattoir, tant il était beaucoup plus compliqué de séparer dans un premier temps la communauté juive du reste de la population, et les juristes du Reich naissant y ont consacré d’incroyables énergies minutieuses, pour que mesure à mesure, décret à décret, et loi après loi, on puisse, dans leur esprit tatillon, de façon irréfragable, déterminer si une personne était juive ou non-juive — et tous les cas de dilution de la judéité au travers des unions mixtes étaient couverts — puis cerner, spolier et isoler tous les Juifs des territoires occupés, et enfin, et ce n’était sans doute pas non plus le plus facile à réaliser, déporter toutes ces personnes vers les camps de la mort, dont les perfectionnements de camp en camp n’étaient finalement que le fruit d’une pensée purement pragmatique et naturellement aveugle de l’atrocité qu’elle actionnait.

Et troisièmement, et ce n’est pas le moins important, le plus diffus, mais pas le moins important, que tout ce processus n’a été possible qu’avec le concours efficace d’une administration dans laquelle par nature les responsabilités étaient diluées jusque dans les gestes les plus simples de la vie de bureau. Or même si tous les Allemands et autres fonctionnaires des états occupés n’étaient pas systématiquement antisémites, il suffisait en somme qu’ils le soient juste un peu dans les détails pour lesquels leur action isolée participait au dessein plus large et dément de la destruction des Juifs d’Europe.

Or cet antisémitisme, même dans des proportions microscopiques, était suffisant pour le bon fonctionnement de toute cette industrie génocidaire.

Il y a là un point sur lequel il convient d’être particulièrement vigilant, d’un côté il faut la démence de quelques-uns pour fédérer et organiser le meurtre à grande échelle, et de l’autre, du côté des anonymes, des étincelles d’antisémitisme suffisent. Le genre même de parcelles empoisonnées qui survivent admirablement dans le cerveau, pas très performant, il est vrai, d’un fabricant de T shirts en mal d’idées pour vendre ses chiffons à la fin de l’été.

On reproche régulièrement aux organisations ou aux particuliers, dont je suis finalement, de soupçonner si souvent l’antisémitisme dans des formes souvent souterraines, et ces reproches émanent souvent aussi de personnes qui d’ailleurs ne sont pas nécessairement mal intentionnées, craignant justement que cette vigilance, parce qu’elle est trop souvent hérissée, finisse par porter préjudice même à ceux qu’elle aimerait défendre et protéger. Comme le démontre admirablement Pierre Vidal-Naquet dans les Assassins de la mémoire, c’est sur cette capitulation future, qui finira bien par advenir la négation définitive, cette garde baissée un peu trop, que comptent les Faurissons, les Le Pens et les Dieudonnés — j’avais décidé d’inclure Siné dans cette liste de types pas fréquentables, mais on s’acharne à me dire que Siné n’est qu’un pauvre con qui s’amuse a jouer avec le feu près d’une citerne d’essence qui fuit et quand le brasier s’enflamme de s’écrier que ce n’est pas de sa faute, il n’était pas inscrit sur son paquet d’allumettes, il était dangereux de les craquer près d’une station-service, pour moi cela en fait un poltron, et un con en plus d’être probablement antisémite, mais ne citons pas son nom à cet endroit —, pour finir par imposer leur réécriture coupable de l’histoire et leurs avancées antisionnistes.

Quitte à paraître grincheux, voire répétitif et opiniâtre, il est de plus en plus urgent de ne pas baisser sa garde d’un pouce.




Je suggère volontiers au fabricant de t shirts le texte suivant en Allemand et en Polonais, merci à Sarah Cillaire d’avoir bien voulu me trouver des traducteurs précis pour cette citation d’Emile Zola. Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! — pour le choix de cette citation, je me suis volontiers mis dans la peau d’un fabricant de t shirts et je suis allé chercher une citation à propos d’antisémitisme sur un site qui appâte les badauds pour leur vendre des t shirts justement.

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