partager partager

Esthétique du lien numérique

4 - Conclusion

4.1 En guise d’impossible conclusion

« Le plus haut désir désire à la fois la solitude et être connecté a toutes les machines de désir. »
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka, pour une littérature mineure, Les éditions de minuit. Page 130.

Il faut conclure, alors même que notre dernière promenade quotidienne avait un air de question. Nous avons vu que le quotidien semblait faire autorité sur l’ensemble du dispositif, comme superdispositif du dispositif de publication. Mais il semblait se dessiner une contradiction, entre un autoritarisme largement à définir et une apparente absolue permissivité du système. Alors, à l’instar de Michel Foucault [1], nous pourrions nous poser la question :

4.1 Où est l’ordre ?

Oui, où est l’ordre dans ce grand dispositif mondial à permettre tous les discours, à donner l’accès à tous les discours, à offrir des possibles qui semblent infinis ? Où est l’ordre ? Où est l’instance de contrôle ? Ce n’est évidemment pas les pouvoirs traditionnels, les états, le commerce, les médias, même si la Chine [2] filtre son Net local avec plus ou moins de succès. Non, ce n’est pas ce genre d’instance là dont il doit être question…

4.2 Un bilan

Mais avant, et comme pour retarder encore le moment de conclure, il faudrait se demander ce que notre traversée comparée a pu ramener à la lumière. Nous avons vu à quel point le réseau numérique n’invente pas de forme. Chaque dispositif semble faire écho à une forme prénumérique ancienne ou contemporaine. Mais, malgré ce constat, nous avons aperçu certaines spécificités de notre étrange médium. Ce qui semble comme une qualité, l’impossibilité d’une erreur affichée autrement que par l’artifice de la biffure HTML, est en fait une impossibilité du palimpseste. Et cette impossibilité pointe cruellement la nature non analogique de notre support de publication, son absence irréductible de trace. L’erreur n’y est jamais une erreur, mais l’affichage d’une volonté d’auteur, ou d’une désinvolture. Mais comme rien n’interdit la correction infinie, il n’y aura jamais d’irrémédiable inscrit. Nous avons vu ça. Mais aussi, partout, une chose simple, évidente, sur la nature du lien. Ce lien qui est autant affiché à la surface des pages que caché à l’intérieur, entre les pages, entre chaque élément de celles-ci, entre les textes, entremêlant tout… ce lien si minuscule n’est pas symbolique : Le lien signifie ce qu’il exécute, il est dynamique, il est performatif. De même, si une page apparaît, elle est vraiment là, ce n’est ni une représentation, ni un symbole, ni une métaphore, elle est là, c’est bien la page qui transperce l’autre page dans la métaphore-vraie de la fenêtre de l’Iframe. Encore, l’Iframe est performative. Elle indique et présente. Le dispositif entier est fait comme ça, il fonctionne comme ça, signifiant ce qu’il réalise, qu’il soit un texte souligné, coloré, une icône métaphorique, un logo, un menu déroulant… Tout indique et ligature deux lieux de l’archive. Notre lien actionne, il dynamise ce qui dans le monde sage du papier est soit symbolique, soit métaphorique. Nous avons aussi remarqué que la machine numérique avait une particulière capacité à boucler. Son temps structuré par les pulsations de son quartz, notre machine peut radoter. Mais elle radote trop bien, si bien qu’elle annihile ce qu’elle simule, le temps, par la répétition du même. Et son hasard ne perd que nous, comme quand un adulte s’amuse à berner un enfant. Nous sommes l’enfant et le jeu ne vaut que tant qu’on accepte de faire l’enfant…
Voilà qui pourrait conclure nos comparaisons. Mais un autre enjeu se dessinait dans le dernier chapitre :

4.3 Un auteur

Il y a une étrangeté à choisir ce dispositif comme médium. Il faut vouloir se confronter à sa machinerie, il faut mettre les mains dans le cambouis. On ne peut pas rester à la surface de la page, comme l’écrivain. Il faut vouloir agencer la machine. L’auteur est directement confronté à ce qui contredit ses pulsions d’auteur, son envie d’intégrité, de son intégrité, de celle de l’œuvre possible disloquée par l’appareil de lien, de formalisation engoncée dans la page HTML, de contrôle frustré par l’irréductible machinerie…

Si l’auteur accepte de jouer le jeu proposé, il peut se demander comment répondre au prêche de Giorgio Agamben [3] qui nous demande de « profaner » le dispositif. Il réclame qu’on « rende à l’usage commun », pour rendre profane ce qui est sacré. Mais l’Internet n’est pas la télévision. L’Internet ne peut pas être rendu à l’espace profane, il est usage commun par essence, et c’est bien les instances traditionnelles du pouvoir, celles qui dessinent les frontières du sacré, qui ont le plus grand mal avec l’Internet. Qu’y aurait-il donc à profaner dans cet espace profane par excellence, dans cet espace commun, où chacun vaut pour chacun ?

L’auteur est donc confronté à cette caisse à outils pleine de dispositifs qui semblent s’offrir à lui comme autant de possibles. Mais il découvre vite qu’aller contre, tenter la profanation, tombe vite à plat. Il n’y a pas d’autre choix que de répondre au dispositif. Et c’est déjà une servitude, mais une servitude comme celle générée par tout médium. Il ne faudrait pas se tromper d’instance…

4.4 Une œuvre

Philippe De Jonckheere semble avoir trouvé sa stratégie : il pousse certaines caractéristiques du médium jusqu’à l’absurde. Son site desordre.net répond à son nom, et met en scène un jeu de perdition généralisé qui sonne comme un deuil d’une « ambition du texte d’auteur » ou puisque notre médium est difficile à définir, d’une « ambition de l‘œuvre ».
Texte et œuvre entendue ici comme quantité volontaire et cohérente. Il tente une profanation paradoxale par la sacralisation de l’espace de son site. Sur cet immense espace inappréhendable qu’est l’Internet, il créé un espace encore plus inappréhendable. Il exaspère une qualité du réseau, sa possibilité de perdition, délimitant ainsi une sorte d’acmé du web : un temple-labyrinthe. Il semble dire « dans un espace éminemment profane, la profanation se gagne par la sacralisation ». Autorité autoritaire de l’auteur contre autorité libertaire du dispositif.

4.5 Une stratégie d’Aïkido

C’est une démarche assez similaire qui m’a amené à réaliser la double « structure porteuse » de WebObjet. Plutôt que se battre contre les moulins à vent, aller dans le sens, dans le sens, pour voir jusqu’où… Et comme ça, les deux « grandes pages » viennent contredire à force d’acquiescer. Le jeu de perdition, de digression organisé est joué, parfaitement accepté, et l’on peut ainsi transpercer les pages de part en part, mais leur immensité monolithique semble résister au déchiquetage du texte. Mon “désir d’auteur” a cherché à profaner le dispositif en se pliant juste un peu trop à ses règles. Les textes-volumes ne sont possibles que sur le net et pourtant ils y sont comme une contradiction du médium, comme une violence faite à toute volonté de réseau.

4.6 Un médium

Qu’est-ce qui fait la spécificité du réseau, sinon ce pour quoi il a été conçu initialement : mettre en communication instantanée des ordinateurs distants. Le réseau est « juste ça », cette mise en lien instantanée, ou quasi instantanée, d’interface numérique pouvant essaimer la surface du globe jusqu’à le recouvrir d’une trame serrée. Et cette mise en relation avait dès l’origine le but de publier, publier des documents scientifiques, des travaux de recherches, des notes de travail, et de permettre leur consultation, instantanée donc, pour ses homologues exotiques. L’Internet est bien originellement un support de publication. Et en effet, au-delà de toute mesure, il rend publique.
Mais le réseau permet la mise en forme de cette publication, avec ses moyens propres. Il offre même des possibilités d’agencement inédites au moins par leur dynamisme. Il est en cela parfaitement acceptable comme médium. C’est la conclusion de l’observation d’une œuvre comme desordre.net et de l’expérience de WebObjet.
Ce qui semble dangereux à tous, l’inscription du discours dans le temps et sa disponibilité permanente est le médium même du dispositif, c’est la possibilité d’œuvrer dans le temps, d’y retourner, de s’y référer. La machine-réseau est donc adoptée par des auteurs, mais ce que nous avons commencé à deviner à la fin de l’énumération des dispositifs était d’une autre nature que les contraintes techniques inhérentes à tout médium…

4.7 Une instance autoritaire du médium

Il faut changer, rectifier une erreur de lecture, et bien au-delà d’une simple erreur de vocabulaire, une erreur ontologique. Il faut exprimer une vérité si criante qu’elle nous aveugle :

-  L’Internet n’est pas une machine.

La machine nous aveugle. Elle continue à nous fasciner, comme au siècle dernier, et nous ne percevons le phénomène que par son petit écran (de plus en plus grand, et de plus en plus petit). Cet écran est-il si brillant qu’il cache ce qui est une évidence :

-  L’internet est une société.

L’internet est une société humaine, une sorte de société « secondaire », comme il y a des résidences secondaires. Et pourtant, nous aurions dû nous souvenir que la version immersive de ce réseau, la grande interface de « chat [4] » 3D, s’appelle « seconde vie » (second life) [5] ! Voilà l’évidence qu’il faut exprimer si nous espérons trouver « où est l’ordre ? ». Et cette société est déjà complexe comme toute société. Elle n’est pas homogène, et présente des réalités en couche, superposée et entrecroisée, de natures différentes, comme toute société. Comme toute société, elle est tiraillée par des conflits, des contradictions, des intérêts divergents. C’est une grande organisation humaine qui a déjà généré des dispositifs sociaux qui n’ont rien de « numérique ».

Nous pouvons enfin avancer dans l’identification du véritable point de tension entre auteur et dispositif. Mais le dispositif dont il est question n’est pas la machine, encore, mais ce dont il commençait à être question avec le quotidien comme superdispositif, un dispositif non numérique généré par un dispositif numérique qui offre la possibilité symétrique de publication/consultation quotidienne.

4.8 Temps de publication

La possibilité de publication quotidienne a été lue comme superdispositif de l’Internet comme médium. On peu imaginer que cette transformation de l’acte de publier en acte quotidien risque de dénaturer l’acte, d’altéré une valeur. C’est un fait. L’acte de publier n’est plus un acte exceptionnel, c’est un acte aujourd’hui réellement sans valeur particulière. Alors, la dépréciation doit rejaillir sur ce qui est publié ? On découvre pourtant assez vite que toutes les hiérarchies restent. Un écrit universitaire reste un écrit universitaire. Une éructation d’adolescent reste une éructation. Le dispositif ne semble brouiller aucune lecture contextualisée. Ce n’est donc pas comme ça qu’agit le dispositif quotidien. C’est sur cette possibilité d’être auteur chaque jour qui transforme la permission en impératif. Le Blogueur doit poster un billet. Et beaucoup de ceux qui s’essayent au Blog abdiquent rapidement. « Crouty The Crouty Family : http://www.crouty.net » (Pseudonyme d’une Japonaise exilée en France) dessine sa vie quotidienne en ligne depuis 2001. Les jours où elle ne fait pas de dessin sont des jours coupables, si coupables que la culpabilité devient le sujet des dessins qui suivent l’abstinence. Le dispositif permissif, si permissif, a généré son ordre, un ordre intériorisé par les auteurs, à la manière même de tout impératif social.

4.9 Temps de lecture

Le dispositif du Blog qui a été expérimenté comme une violence à la fin de WebObjet, semble permettre à l’auteur d’être lu. L’auteur veut « s’inscrire », mais le dispositif est inversé, tourné de l’autre côté, du côté du lecteur, entièrement voué à permettre au lecteur la consommation du billet. La structure anté-chronologique est chronophage, elle est une dissolution permanente du discours. Elle est un nouvel archonte gardien des archives, elle occulte la chronologie qu’elle est sensée exposer. Voilà donc une instance autoritaire dévoilée : un dispositif qui dispose du temps de l’auteur sacrifié à la consommation quotidienne du lecteur. Alors, on comprend mieux qu’un auteur qui possède des rudiments du langage du dispositif tente de « remettre les choses à l’endroit », c’est à dire, tente de s’inscrire dans son temps personnel. Voilà donc un point de tension entre auteur et dispositif. L’auteur est celui qui veut inscrire un discours, un temps personnel cohérent. Il faut un désir d’ipséité pour s’agir comme auteur, il faut vouloir garder quelque chose de soi, il faut vouloir s’inscrire. Un acte de création est toujours un acte de violence faite à l’ensemble des impératifs sociaux. Il faut vouloir exister, et donc suffisamment perdurer pour rester… Et voilà notre seconde société, qui à l’exacte image de la première, ne l’entend pas de cette oreille-là. Être auteur, s’est s’opposer à des intérêts collectifs, et tout est question maintenant de définir quels sont ces intérêts du dispositif global qui s’oppose à ceux de l’auteur. Quel est l’ordre qui s’impose ? Pour déterminer la nature de l’ordre, il suffit de déterminer son action :

4.10 L’enjeu, le temps

« Qu’est-ce que lire ? Veut donc dire qu’est-ce que le temps ? Mais cette seconde question signifie à son tour : que nous promet la technique ? »
Bernard Stiegler, Machines à lire, in « La bibliothèque », Revue Autrement, avril 1991.

La faiblesse de l’auteur de récit numérique, et de tout auteur du Web, c’est le moment de l’inscription dans la mémoire numérique… Le moment de la collision des temps :

- Le temps, pour l’auteur, c’est le sien, propre, la tension de l’ipséité, la continuité de l’être contre vent et marée… c’est celui de la création, sur lequel seul l’auteur doit avoir autorité. C’est celui de la mémoire… et c’est avec ce temps là que l’auteur se confronte au dispositif. L’auteur « archive », d’autorité, il inscrit dans la mémoire numérique. Il peut vouloir jouer l’éphémère. Mais cet éphémère est un leurre, une escroquerie. Une œuvre éphémère est faite soit pour rester dans la mémoire d’un public privilégié, soit dans la mémoire collective à l’aide de trace d’une autre nature que l’œuvre, à la manière des performances photographiées ou filmées. Dans tous les cas, l’œuvre s’inscrit dans la mémoire… Au minimum, une œuvre à besoin d’une preuve qu’elle a bien eu lieu. Œuvrer, c’est inscrire une permanence dans le temps.

- Et l’autre temps, ou plutôt les autres temps, puisque face à l’auteur, il y a ce complexe de dispositif qui l’invite à, et aussi, ou surtout, tous les temps de chaque véritable altérité, de l’autre côté de l’interface… L’auteur peut perdre son temps dans la facilité de publication, la « permission » de l’acte quotidien fonctionnant comme un impératif, mais il va surtout perdre plus encore à la fréquentation d’un ensemble extravagant de dispositifs hypocrites, qui à trop l’inviter, le consomme…

4.11 Tous créateurs

« Le processus de la composition littéraire une fois démonté et remonté, le moment décisif de la littérature deviendra la lecture. L’œuvre ne cessera pas de naître, d’être jugée, d’être détruite ou sans cesse renouvelée au contact de l’œil qui la lit ; ce qui disparaîtra, ce sera la figure de l’auteur… »
Italo Calvino, La machine-littérature, Seuil 1984.

On peut compter sur les auteurs pour s’amuser d’idée aussi masochiste que romantique. Il est étrange qu’à feuilleter nombre d’auteurs pré-réseau, on y trouve autant de fulgurances qui ressemblent à des augures. Il n’y a sûrement pas grand-chose à en conclure, mais notre point de vu nous permet mieux que l’augure : nous pouvons juger sur pièce. Si on excepte la caste de ceux qui possèdent la culture du langage du net, et qui donc peuvent modeler leur dispositif, que nous propose notre seconde société ? Un ensemble de dispositifs qui permettent à chacun de devenir auteur, un ensemble de dispositifs qui permettent à chacun d’interagir sur ce que d’autres publient.

L’utopie, ou l’augure, est réalisé.

Et nous pouvons observer le résultat. Nous avons des services de Blog, ce dispositif qui impose son propre temps et transforme tout acte d’auteur en produit conditionné, le dernier billet toujours en entête, invoquant les commentaires. Ce billet, lorsqu’il suscite son chapelet de commentaire, comme la queue de la comète, est vulgairement baptisé « le balcon », et l’inversion est alors définitive. L’auteur n’a rien fait de plus que donner l’impulsion à la véritable création collective : le « fils », ou « threads », ou « topics ». Mais cette création collective donne-t-elle des œuvres, ou au moins « quelque chose » ? Ces fils, ces parfois immenses discutions ne donnent simplement rien, sinon à l’instar du comptoir, quelques plus ou moins mémorables brèves de « threads »… En fait, les conversations s’épuisent et dérivent, jusqu’à terminer en injure, en digression, en sujet réflexif (en général beaucoup se termine par une conversation sur l’orthographe déficiente d’un « post ») ou même par une conversation privée entre habitués… Lorsqu’un “post” sort du lôt, c’est le fait d’un posteur qui brusquement devient auteur au sens le plus traditionnel qui soit… Le Blog est donc un lieu dangereux pour l’auteur comme tout espace public l’est pour l’individu. De nombreux écrivains publiés s’y sont déjà brûlé les ailes : des mésaventures de Virginies Despentes en 2005, copieusement insultée, hackée et finalement interdite, à l’humiliation de Michel Onfray, qui au printemps 2007 s’est avéré publiquement un pitoyable Blogueur du journal Le Monde, le Blog montre comment il peut être une machine à violenter toute notion d’auteur. Le billet y est parcelle consommable, pure utilité, tête de gondole…

Pires encore sont les nouveaux dispositifs du Web 2.0, ensemble de « services » créant des « réseaux sociaux ». Ces dispositifs promettent la libre expression à tous, et organise de fait une immense cour de récréation perpétuelle. On s’y définit selon ses goûts, qui se réduisent vite à une liste de produit consommé, on s’y échange ce qu’on trouve « drôle » en matière de discours, on se rassemble en communauté selon des critères d’apparence. Voilà qui désigne exactement le monde de l’adolescence proposé comme modèle idéal de société. Il est notable que ces services soient offerts gracieusement par des entreprises privées, à but parfaitement lucratif. Et ces dispositifs commerciaux n’ont d’autre but que de générer de la fréquentation pour assurer la visibilité des bandeaux publicitaires. De ce point de vu, toute inscription dans le temps d’une donnée est néfaste. Les portails participatifs du Web 2.0, ces micros-places publiques, se doivent de ne jamais s’inscrire dans un temps architectural, dans l’histoire du Web, dans l’Archive, mais dans un temps social cyclique, voué à l’instant toujours régénéré et chaque fois différent par la grâce de l’amnésie. Les plus grands ennemis du commerce (autant au sens de fréquentation qu’à celui d’échange) sont l’individu et la mémoire.

S’est donc engagé une étrange guerre du temps entre une population historique, qui fabrique son dispositif, et des entreprises commerciales qui « proposent » des systèmes clef en main séduisants. La belle promesse est : création instantanée, expression-minute, et popularité… le fameux quart d’heure de célébrité d’Andy Warhol [6], mis à toutes les sauces, et qui bien sûr, lorsqu’on le partage avec un milliard d’autres prétendants, ne représente plus grand-chose.

4.12 Cité platonicienne

« Dans notre époque de tolérance et de transparence, les interdits, les contrôles, les inégalités disparaissent un à un, mais c’est pour mieux s’intérioriser dans la sphère mentale. (…) Rien ne disparaît jamais. »
Jean Baudrillard, pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ?, Carnet de l’Herne, 2007, page 19.

La polis contre l’auteur, un antagonisme ancien qui voudrait se rejouer dans cette « nouvelle Grèce » parsemée d’agora aussi volatile que spontanée. Que peut bien faire l’auteur dans ces communautés qui s’abîment en dialogue autotélique, qui se font et se défont selon une mécanique des fluides ? Ces lieux de perdition proposés par les forains de Pinocchio [7], n’ont qu’un faux air de progrès technologique. Ils sont en fait archaïque, jouant sur les ressorts de la distraction, de la dissolution en l’autre, en un fantasme de collectif, en une simulation de partage, ils sont le dernier avatar du « groupe identitaire », corps social indifférencié qui jouit du spectacle de lui-même. L’extrême spectaculaire, c’est le premier spectaculaire, c’est la naissance de la société, l’instant de l’évacuation du corps, ce moment ou l’interstice entre les êtres se remplit du dispositif symbolique : le lien.

Le lien relie/retient/ligature/tient/tient à distance / différencie / désigne / sépare… Le lien est la matière sociale entre les êtres : espace rigide entre deux corps, cet espace-même du langage, l’Instance enfin : l’ordre.

L’auteur, une vieille tentation de résister à la disparition de l’un dans le pluriel.

Notes

[1] En guise de conclusion

[2] Journal officiel du 19 juin 2007, page 4738. Une question écrite de M. Lionnel Luca au Ministre de l’économie, des finances et de l’Emploi : “M. Lionnel Luca appelle l’attention de M. le ministre de l’économie, des finances et de l’Emploi sur l’impossibilité de créer en Chine une adresse internet, sur un site de messagerie internet et de discussion en ligne, qui comprendrait le terme « Tibet ». En effet, lors de l’inscription, il nous est indiqué que nous ne pouvons utiliser le terme « Tibet » dans notre adresse internet, car « ce mot ou cette expression est non autorisé ». Il souhaite connaître l’avis du gouvernement sur cette censure.Giorgio Agamben,“.

[3] Giorgio Agamben, qu’est-ce qu’un dispositif ?, éditions Payot, Rivage poche/Petite Bibilothèque 2007

[4] Chat : discussions par écrit en temps réel sur le réseau. Le chat n’est pas un mode de courrier (temps de l’écriture, temps de l’envoi), mais de conversation en flux. Ce qui est écrit s’inscrit au fur et à mesure chez l’interlocuteur.

[5] Second Life est un métavers (ou univers virtuel) en 3D sorti en 2003. Ce programme est une simulation qui permet à l’utilisateur (le « résident ») de vivre une sorte de « seconde vie » (second life). La majeure partie du monde virtuel est créée par les résidents eux-mêmes. L’univers se démarque également par son économie : les résidents peuvent créer et vendre leurs créations (vêtements, immobiliers). Les échanges se font en Linden-dollars : monnaie virtuelle qui peut être échangée contre de la monnaie réelle. WebObjet devait avoir une excroissance dans Second Life. Mais l’expérience s’est avérée décevante et impossible. Second life nécessite un investissement quasi total, jusqu’à faire de cette seconde vie la première, et de plus, du point de vue de la communication, ce n’est véritablement qu’une interface 3D de “chat”, puisque les personnages muets simulent la frappe du clavier. Voilà une parfaite pratique chronophage !

[6] « In the future, everyone will be famous for fifteen minutes. », Andy Warhol, 1967.

[7] Pinocchio : célèbre personnage de Carlo Collodi, écrivain italien né à Florence en 1826 et mort en 1890. Un épisode de ses aventures le montre trompé et enlevé par des forains qui l’asservissent alors qu’il est séduit par les lumières du spectacle de la fête foraine.