Elle est curieuse l’organisation des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles cette année. Non pas qu’habituellement cette organisation saute aux yeux — et on vous recommande chaudement leur site dans lequel même le type du désordre, il galère un peu pour retrouver ses petits —, c’est généralement tout le contraire et bien souvent on peine à trouver le lien entre certaines expositions, mais il existe pourtant de bons crus comme celui de 2004, édition du citron, dans lequel Martin Parr avait su imposer un thème fort, la série, et fédérer ses expositions autour de cette thèmatique de la collection. Cette année donne au contraire le sentiment que les organisateurs ont manqué d’idées et que plutôt que de confier l’organisation des rencontres à une personnalité distincte, ils en ont confié des pans différentes à plusieurs personnalités. Et on pourrait alors craindre que les rencontres allaient manquer de cohérence — davantage que de coutume — en Arles, rien ne fonctionne comme ailleurs, c’est donc tout le contraire qui se produit et les rencontres de cette année sont d’une très grande richesse, et d’une admirable diversité. Et comme, quelle que soit habituellement la programmation, elle n’apparaît jamais ou presque, homogène, on n’est pas gêné, cette année, que les expositions ne le soient pas plus / pas moins qu’une autre année. Que les rencontres d’Arles se débarrassent de leur graphiste — après les légumes, une nouvelle série d’animaux domestiques ? — et tout ira désormais pour le mieux en Arles !
Au palais de l’Archevêché, se trouve une exposition de Raghu Rai, photographe indien, correspondant de presse de Magnum, exposition qui serait tout à fait exceptionnelle si elle avait été correctement tirée sur des papiers photographiques et non cette bouillie numérique sur tirages à jet d’encre indignes. Il y a chez ce photographe une science surprenante de cadrage, de chasse du mouvement de saisissement de l’étrange, lorsque la réalité se présente sous un jour étonnant, l’espace d’un instant. Le traitement de la lumière, si l’on pouvait s’en rendre compte sur des tirages dignes de ce nom, ne laisserait sûrement pas indifférent non plus tant on sent une grande habileté, dans les sous-expositions notamment. Il y a un monde fou sur les images de Raghu Rai, une surpopulation à tout craquer, surtout dans le bords des images, ses hors-champs sont à la fois terriblement osés et admirablement balancés.
Un peu plus loin, un peu plus haut, dans le cloître, une exposition collective absolument sans intérêt, collage invraisemblable de photographes sans grand talent et dont les sujets ne les rendront jamais voisins. Dans cette exposition il est à peine possible d’extraire les images de Michel Mazzoni. Voilà bien une exposition inutile, comme les Rencontres d’Arles savent si bien s’en embarrasser. Tirages numériques à chier.
En face, dans l’eglise Saint-Anne, quelqu’un a sans doute trouvé très drôle d’exposer dans une ancienne église — je ne sais pas s’il existe des mosquées désacralisées, je me demande si cette personne aurait eu la même « audace » dans une ancienne mosquée — les images obscènes d’Alberto Garcia-Alix, qui n’ont d’ailleurs de véritable obscénité que la pauvreté de leur regard, tant il semble que la seule chose dont Alberto Garcia-Alix soit capable est d’embarquer un appareil-photo dans des situations dont le salace semble lui faire beaucoup d’effet à lui, mais dont il est précisément incapable d’en transmettre la moindre de ses si vives émotions, il faut dire cet homme a le fantasme court, les hommes ont des sexes stupéfiants, les femmes ne sont que croupes offertes à un regard qui s’use vite, et quelques images de toxicomanies sont là pour nous faire croire que notre photographe est un damné, un pauvre type qui n’a pas de regard en fait, on est à des années lumières de Larry Clark.
L’exposition des Lauréats des concours de la fondation HSBC est un autre admirable collage de photographes sans queue ni tête, dans lequel il est cependant possible de se réjouir du très beau dyptique de Jo Lansley, et, c’est vrai d’une mise en scène assez surprenante de Julia Fullerton-Batten jouant sur le changement d’échelle.
A l’espace Van Gogh, le fond Alkazi ne présente pas de grand intérêt photographique, si ce n’est la première des salles de portraits de maharadjahs pour beaucoup rehaussés de couleur, mais à vrai dire si l’exostisme indien ne venait soutenir cette kitscherie, il est douteux que l’on y trouverait beaucoup d’agrément. Egaré dans cette exposition, un daguerotype remarquablement conservé, pourquoi toujours cette émotion, quelle que soit l’image, devant un authentique daguérotype ?
A l’étage supérieur, l’exposition déroutante de Pannonica de Koenigswarter, bien connue des Monkophiles dont je suis. Pannonica était une femme riche passionnée de jazz qui s’est employée toute sa vie à venir en aide aux jazzmen et elle eut fort affaire quand on sait le peu de considération réservée généralement aux mucisiens de jazz, Charlie Parker soignait son ulcère à l’estomac avec de l’héroïne, Bud Powell, après six mois de bons soins en France ne fut pas reconnu, en pleine santé, par son ami d’enfance Charles Mingus, et de fait quand Bud Powell retourna aux Etats-Unis, il mourrut en peu de temps. Pannonica aimait le jazz et ses musiciens, elle prit soin d’eux, elle logea chez elle le vieux Monk pendant une douzaine d’années. Mais autant son goût en matière de jazz était irréprochable, autant son talent de photographe était mince. Et quand bien même on peut être un peu fétichiste en la matière et se réjouir de voir des photographies de ses idoles — et même pour certains musiciens de découvrir leur visage, par exemple, je n’avais jamais vu de photographies de Wilbur Ware, contrebasse, ou de Charlie Rouse, le merveilleux ténor de Misterioso de Monk — autant on ne peut se retenir de pester contre la qualité exécrable et l’absence d’intéret, en définitive, de toutes ces images.
A l’église des frères prêcheurs se trouve sans doute le clou de ces Rencontres d’Arles avec la très belle exposition d’Erik Kessels, artiste néerlendais dont le travail consiste à collectionner les photographies d’anonymes ou photographies très utilitaires et qui, sorties de leur contexte utilitaire, pour être exposées dans un lieu d’art contemporain, acquièrent une nouvelle stature. C’est le cas notamment de ces photographies que l’armée allemande a commandées de ses différents uniformes, le même modèle servant souvent pour plusieurs uniformes, les photographies sont tirées grandeur nature et alignées, c’est effectivement une armée qui fait face au visiteur. L’intervention de l’artiste dans le cas présent est minimale, faire tirer ces images dans des proportions qui ne sont pas les leurs et inventer un accrochage qui les sérialise davantage encore, et une oeuvre contemporaine authentique prend forme, à la fois emprunte d’un discours social sur la normalisation, et aussi très formelle.
Dans les années 60, se vendaient des cubes en plastiques dans lesquels on pouvait glisser sur les six faces du cube des photographies. Pour illustrer le principe les fabricants de ces cubes avaient déjà inséré six photographies très stéréotypées, comme pour donner l’exemple. Erik Kessels reprend ces cubes et leurs photographies d’origine en les agrandissant et c’est avec ces photographies ready made que nous sont rendues toutes les années 60 et leur généralisation de l’image et de la couleur. En entassant deux ou trois de ces cubes surdimensionnés, Erik Kessels en fait des sculptures très convaincantes.
Parmi les images d’autres photographes, il y a celles qu’il a obtenues de chasseurs qui ont équipé leurs réserves de chasse et certains passages obligés du gibier d’appreil-photos automatiques couplés à des détecteurs de mouvement, les animaux sont surpris nuitamment par le flash de l’appareil, qui par mauvais temps, crée un univers étrange et inquiétant. L’intervention de l’artiste est une fois de plus minime, il sort simplement l’image de son contexte, pour les chasseurs ces images sont uniquement destinés à les informer des heures de passage de leur gibier, pour nous, leur specateur imprévu, elles deviennent des tableaux de cauchemars presque.
Il y a également dans cette exposition, une série, moins convaincante de photographies jugées ratées par leurs auteurs, et dans lesquelles la superposition accidentelle joue un grand rôle pour justement racheter ces images. Mais ces effets de superposition, mais aussi de couleurs passés, de sur ou de sous-expositions, ou encore d’accidents de développement, sont moins surprenants parce que précisément tous ces tours ont été très largement utilisés par les photographes et notamment les photographes amateurs.
En revanche deux séries de photographies d’amateur sont tout à fait saisissantes, il s’agit de douze années de tourisme d’un couple, le monsieur photographiant madame avec une certaine régularité dans le cadrage, devant les différents lieux visités par le couple. Le mélange d’anodin et de la régularité des prises de vue rend ces images étranges et familières à la fois, une manière d’unheimlich photographique. Plus curieux encore cette série de photographies de deux soeurs jumelles dont l’une disparaît, et comment dans les suivantes, la jumelle survivante semble laisser de la place dans le cadre à sa soeur disparue.
Quelques collections en cours sont également exposés sur des caissons lumineux, ou comment le rapprochement d’une série de photographies de poitrines de chiennes pleines ou ayant tout juste mis bas, et d’une série de photographies de mises en scènes d’amateur représentant une blonde aux prises avec une voiture de sport rutilente mais en panne, ou encore des photographies de soins dentaires et de mains montrant des photographies de personnes disparues, donne à voir que le travail d’Erik Kessels contient encore de nombreuses pistes pour déceller dans les images de monsieur tout le monde, ou l’utlisation industrielle de la photographie, à la fois l’étrange de nos vies et une certaine laideur du monde.
A l’église Saint-Blaise, une exposition réunit quelques photographes contemporains de paysage, et c’est bien tout ce qui semble les unir : comme il est dommage de ne voir que deux ou trois images de Jürgen Nefzger, qui reprend de façon contemporaine la neutralité cynique de Joel Sternfeld, de Nico Krebs, Christophe Maout, Stephen Gill qui reprend efficacement le principe de la pochette d’un disque de Yes, Tormato qui doit dater de sa naissance ou presque, et enfin les étonnants décors de télévision de Stephan Ruiz.
Aux entrepots, il faut bien compter trois bonnes heures pour tout voir, d’autant que les rencontres cette année sont particulièrement denses. Pas un regard pour JR, tellement je trouve ces images stupides — largement inspirées du travail - principe d’Ernest Pignon-Ernest, la générosité et la puissance du graphisme en moins — et c’est difficile tellement elles sont grandes et largement mises en valeur à l’entrée des entrepots.
Dans le premier entrepot nous découvrons donc la série des Découvertes des rencontres d’Arles. Dans laquelle Marilyn Minter me laisse de glace (pas un mince exploit sous la chaleur des entrepots) mais au contraire, Agnieszka Brzezanska, aux images remarquables de l’ombre de sa main retenant une minuscule diamant lequel n’est jamais tout à fait ettouffé de ses reflets en prismes, raccourci efficace entre la photographie contemporaine et celle plus ancienne de Moholy-Nagy. Les panoramiques de Jeff Chien-Hsing Liao ne sont pas laids, ils fourmillent de vie, mais ils sont un peu trop léchés pour être honnêtes. Joseph Mills reprend un peu trop à son compte les recettes déjà fort décoratives des frères Starn, en les matinant d’une ambiance cauchemardesque à la Witkin, cela reste de très élégants collages d’avant photoshop. Eric Mutel semble enfermé dans ses prouesses techniques qui n’intéressent que lui, et Nanna Hänninen nous montre des images déconcertantes de bêtise esthétisantes. Les images Trinitad Carnillo ont pour elles une très belle grâce poétique, certaines images trop naïves jouxtent au contraire des images nettement plus telluriques et qui font oublier cette irrégularité. Anna Katharina Scheidegger est engagée dans une recherche de paysages de montagnes dans lesquels des éléments de contructions humaines viennent rompre les grands espaces de la montagne, c’est un beau travail mais qui est loin d’avoir les qualités de ceux de Stephen Shore ou de Richard Misrach s’attachant à de comparables sujets. Laura Henno est la lauréate de cette sélection de Découvertes, il s’agit-là d’une photographie assez mystérieuse, portraits intérieurs d’adolescents qui paraissent porter en eux, les mutations de cet âge, ce ne sont pas non plus les images les plus surprenantes que je n’ai jamais vues. Le travail de Cat Tuong Nguyen est lui au contraire nettement plus novateur. Dans le chaos de son atelier cet artiste reproduit quelques unes des scènes de la grande violence de notre monde, comme celle des attentats du 11 septembre 2001, vaste recyclage de ces images qui nous marquent de façon collective et qui dans le travail de Cat Tuong Nguyen rebondissent et résonnent avec celles de son enfance vietnamienne dont on comprend vite qu’elle ne fut jamais exempte de la violence d’alors. L’accrochage même de cette exposition ne laisse aucune place au décoratif ou à l’anecdotique, c’est de loin le travail le plus fort de cette exposition de Découvertes, notamment dans son interrogation de notre soif du regard pour des images qui nous font à la fois mal et peur. Le photographe chinois Qiu, le sait-il ?, reproduit beaucoup des tiques du photographe français Bernard Plossu, qui lui même n’a pas inventé grand chose après Robert Frank.
Dans le second entrepôt, se trouvent les photographes indiens. Parmi eux trois photographes contemporains se distinguent particulièrement, Bharat Sikka, pour sa vision de l’Inde d’aujourd’hui, clash violent entre une Inde à l’heure de la mondialisation et une Inde toujours les deux pieds dans la misère, Bharat Sikka est notamment l’auteur d’une image saisissante qui représente le nouvel immeuble en cours de construction de la société Microsoft — l’Inde est sans doute le pays avec la plus forte concentration d’informaticiens au monde — et le bidonville qui vit dans l’ombre de cette construction grandiloquente. Jeetin Sharma photographie le monde de ses enfants et l’étrangeté des cohabitations de leurs jouets, de leur corps sans stigmate mais pourtant déjà sexués, de leur violence et de leur tendresse, il est rare que les enfants soient ainsi photographiés tels qu’ils sont et non tels que les adultes aiment les voir, un bouillonement d’idées imprécises, d’agressivité et de douceur. Anay Mann, lui, photographie sa femme et au delà d’elle, compose le portrait d’une Inde en pleine mutation, projet de collaboration vraiment entre le photoraphe et son modèle qui s’abandonne pleinement dans cette représentation d’elle.
Le troisième entrepot est sans doute le plus frappant pour son accrochage mais aussi pour ses oeuvres résolument contemporaines. Il s’agit de la photographie chinoise, et plus précisément celle du quartier Dashanzi à Pékin, autrement connu sous le nom de 798. Quatre photographes y sont représentés. les frères Gao à qui l’on doit des montages en photographie numérique, qui s’ils ne manquent pas de dynamisme, n’en sont pourtant pas dénués de maladresse. Bien plus parlante est leur colonne de quatre photographies en passant sous le portrait de Mao et au travers de la porte de la paix céleste, un mouvement simple qui rend à la fois écrasante l’image tout en montrant que l’idéologie a vécu, et son cadre avec elle, qui porte de sérieuses marques d’usure : il y a dans cette image, dans ce passage, un effet à la fois simple et efficace, éloquent. Les grands tableaux en six parties de Huang Rui, s’attachent par leurs sauts entre la peinture et la photographie à représenter la mutation contemporaine de la Chine. Il manque certainement beaucoup au spectateur ponantais pour saisir toutes les intrications de ces tableaux, il n’en demeure pas moins l’audace de ce mélange entre photographie, caractères chinois et peinture abstraite. Les autoportraits de Huang Yan, avec, peints sur le visage, des paysages traditionnels disent à merveille la pesanteur contre laquelle les artistes chinois contemporains ont à se battre.
Le dernier entrepot est l’exposition inutile par excellence, il y a d’abord 80 années de photographies officielles de la reine d’Angleterre — pour moi l’occasion de faire un peu de superposition — les portraits officiels des présidents de la cinquième république, toutes des images admirablement ratées tant elles auraient voulu embrasser bien plus que leur bras ne pouvaient étreindre, c’est encore la photographie de Gisèle Freund de Mitterrand qui est la moins ratée. Qu’on m’explique un jour, pour ces deux expositions, l’intérêt d’une exposition de photographies qui sont par ailleurs amplement rabâchées, puisque s’agissant de la photographie officielle du président, il est précisé qu’elle est la photographie la plus exposée en France, et ne parlons même pas des images de la Reine d’Angleterre… L’exposition Madame la présidente est admirablement stupide, elle voudrait sand doute faire rire, mais, c’est dramatique, n’y parvient nullement, d’autant que les poncifs machistes y sont légion, montre moi comment tu représenterais une femme présidente, et je verrais comment tu vois les femmes. Pour finir l’exposition des 60 ans de Magnum est très mauvaise, présentée sous la forme d’une frise historique, on y voit quelques mauvaises reproductions d’images qui elles aussi ont été tellement ressassées qu’elles ne présentent aucune surprise. Si l’intention de l’agence Manum était de montrer qu’elle était une agence historique, elle enfonce une porte ouverte, et si d’aventure, les connaissant un peu, leur intention était de montrer qu’elle était une agence pas comme les autres, elle y échoue tout à fait en ne montrant que quelques images qui ne sont avant tout que des images de presse et qui peineraient beaucoup à sortir de leur ghetto de photo-journalisme.
Parce que les horaires d’ouverture de l’ENP n’étaient pas synchrones avec les autres expositions, nous avons du repasser par le centre pour voir l’exposition d’une seule (très belle) photographie rétro éclairée de Jeff Wall et une vidéo un peu facile de Mark Lewis tant elle singe les vidéos des débuts de Bill Viola, ses images de surgissements lointains.
Pour des raisons inexplicables, l’exposition des photographies de Dieter Appelt au musée Reattu, ne fait pas partie des Rencontres, elle n’en mérite pas moins la visite. D’autant que c’est un artiste dont le travail n’est plus beaucoup montré depuis cette manière d’apogée qui fut le sien dans les années 80, amplement soutenu, notamment par la Recherche photographique. L’exposition répond seulement partiellement à la question de savoir ce que Dieter Appelt fait aujourd’hui, il semble surtout qu’il poursuive son chemin difficile de questionnement des objets, des formes des mêmes objets, de la répétition du motif en photographie et aussi des variations du même motif. Une oeuvre toujours aussi exigeante, dont aucun geste n’est gratuit, s’astreignant à déceller dans les détails la matière de recherches formelles très abouties, dans les dernières oeuvres jouant notamment sur la superposition, on reconnaît certaines formes nées des rayogrammes de Moholy-Nagy et la répétition des objets dans les cadres n’est pas sans faire penser aux immenses herbiers d’Anseln Kieffer. En plus petit, en plus concentré sur la forme.