Depuis une quinzaine d’années, depuis 1991, Anouar Brahem, joueur d’oud tunisien, invite des musiciens de tous horizons — et de toute instrumentation — à venir marier leur musique avec celle de son oud, frère arabe du luth. Jusqu’ici rien de très rare, on pourrait même craindre le pire, comme les mauvaises rencontres du saxophoniste Jan Garbarek avec des musiciens de légende dont il pille le répertoire et puis se taille la part du lion dans une production qui met en avant son saxophone beuglard et geignard et se sert des musiciens de légende comme fond sonore, son disque avec Nusrat Fateh Ali Kahn (tout de même !) en musique de fond est un exemple de ce vol pur et simple. Avec Anouar Brahem rien de tout cela, la quête de ces rencontres est en fait un voyage épuisant. Ainsi le disque, Thimar en compagnie des deux musiciens britanniques, John Surman (saxophones et clarinettes) et Dave Holland (contrebasse) semblait avoir demandé un travail considérable à ces trois musiciens, pour s’accorder, et, intelligemment, quand le mélange de leurs tessitures aurait logiquement conduit au vacarme ou au bris de la lutherie, les trois musiciens ont su se faire mutuellement de la place et laisser souvent chaque instrument jouer seul.
Sans doute après un périple aussi aride que celui de l’album Thimar anouar Brahem a-t-il ressenti le besoin de revenir vers des musiciens lus proches de lui ce fut le très beau Astrakhan Café avec clarinette et percussions. Anouar Brahem avait ensuite sorti un premier disque avec François Couturier au piano et Jean-Louis Matinier à l’accordéon, le pas du chat noir, disque qui reprenait le voyage là où Thimar s’était arrêté faute d’essence, l’atmosphère de ce disque était très prenante et Anoaur Brahem a vu juste d’une part de se hasarder dans cette nouvelle instrumentation (oud, piano, accordéon) et de persévérer avec ces deux musiciens, le deuxième disque reprend la grâce envoûtante du premier et fait se joindre davantage les musiciens et leurs instruments pas si faciles à marier, les plages où les instruments sont seuls sont devenues l’exception mais aussi jouant davantage ensemble leurs rôles dans un même morceau peuvent varier, la marque rythmique étant parfois le fait de l’accordéon, ou encore le travail de l’oud ou même du piano. De même les musiciens ne jouent pas vraiment des solos mais une musique résolument hybride, le mariage, l’alliage de leurs instruments ayant enfin réussi.
Si elle est rythmée la musique du dernier disque d’Anouar Brahem, le voyage de Sahar, n’est peut-être pas métrée, ou le serait-elle, il semble que le nombre des mesures importe très peu dans son élégance, il est même probable qu’elle ne soit pas écrite. Elle joue sur un registre infiniment mélancolique — Rabih Abou-Khalil, autre joueur fameux d’oud a pour coutume d’expliquer qu’au contraire de la musique occidentale qui n’a que deux modes, le mode majeur et le mode mineur, la musique arabe a de nombreux degrés et modes différents, il y a les modes tristes, les modes mélancoliques, les modes très tristes, infiniment tristes et profondément mélancoliques — et une lenteur déconcertante qui sans cesse reprend la note précédente avant qu’elle ne tombe dans l’oubli. On pourrait volontiers craindre que cette musique à force d’être lancinante devienne ennuyeuse, elle est au contraire très prenante et habite durablement son auditoire pourvu que ce dernier accepte de s’aventurer dans une écoute attentive, celle-même qui règne entre ces trois musiciens.
L’advention d’un disque à l’autre, en dépit des différentes orchestrations, chez Anouar Brahem n’est pas chose flagrante lorsque l’on écoute de trop loin, c’est une musique qui pourrait même paraître simple, pourvu qu’on se plonge au contraire pleinement dans cette musique, le sentiment du beau prime au milieu d’une palette infiniment nombreuse de nuances. Mais cette musique est aussi épuisante de la concentration qu’elle demande. Elle est d’une évidente beauté qui pourrait faire fuir, la richesse de ces mélodies ne doit pas faire oublier, au contraire, bien au contraire, comme elle est savante et patiente dans ses arrangements.