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Anouar Brahem est un puissant magicien (bis)

A propos de the Astounding eyes of Rita





Cela doit faire une quinzaine d’années que j’écoute la musique d’Anouar Brahem, depuis Conte de l’incroyable amour, et j’ai entre-temps comblé mon retard de Barzakh — je n’ai fait l’impasse finalement, dans toute sa discographie, que de son disque avec Jan Garbarek, fatigué par anticipation du son de ce saxophoniste dont je savais d’avance qu’il écraserait, par habitude, l’oud d’Anouar Brahem, comme il le fait avec tous ces musiciens orientaux, il l’a même fait avec Nusrat Fateh Ali Khan, alors je ne donnais pas cher des sonorités fragiles de l’oud de Brahem. Et au fil des disques, un tous les deux ans, à peu près, j’ai toujours été surpris par la capacité de ce musicien à me surprendre par le renouvellement de sa musique, alors même que les instrumentations restaient sobres, trois ou quatre musiciens tout au plus, et ne donnaient donc pas a priori de chances évidentes au renouvellement par ce biais — en la matière on peut davantage faire confiance à un autre joueur d’oud, Rabih Abou Khalil, qui lui puise justement son renouvellement, ses nouvelles directions en faisant varier plus drastiquement ses orchestrations à la fois par le nombre et la nature des instruments.

Dans son dernier disque the Astounding eyes of Rita, en hommage au poème de Mahmoud Darwish, Rita and the rifle, Anouar Brahem introduit la percussion en quartet, avec un joueur discret de darbouka et de bendir (vous me ferez une heure de chaque — pas certain que cette private joke atteigne la seule personne susceptible de la comprendre), et avec une très belle association avec un joueur de basse acoustique, s’oblige lui-même à des mouvements peut-être mois contemplatifs, davantage dans le tempo, le swing presque. Avec ces ryhtmes plus marqués, plus appuyés — ce n’est pas non plus la rythmique de Led Zeppelin hein ? — les deux solistes ont, apparemment, une marge de manoeuvre plus grande et s’évadent paradoxalement plus facilement avec ce fil à la patte rythmique.

Et pourtant le renouvellement ne vient pas seulement de là. On ne peut s’empêcher de comparer cet album à Thimar avec John Surman aux clarinettes, notamment basse, et Dave Holland à la contrebasse, sans doute à cause de la présence à nouveau d’une clarinette basse près de l’oud, mais aussi pour les passages de relai, rares sont les moment dans Thimar où les trois musiciens jouent en même temps, plus souvent à deux et souvent aussi seuls, et on sentait comment justement les alliages avaient été difficiles à trouver, les deux musiciens occidentaux étaient restés respectueux de leur hôte oriental, presque taiseux. Il semble qu’Anouar Brahem ait bénéficié de son association précédente avec un piano et un accordéoniste et ait pu trouver à cette occasion des passerelles inédites qui bénéficient grandement à la fluidité entre les instruments dans ce disque.

Avec intelligence ces nouveaux éléments de vocabulaire, dans une langue qui n’est pas étrangère, juste fusionnelle avec tous les dangers qu’une telle entreprise comporte, ne sont pas systématiquement mis en avant, mais au contraire inclus avec équilibre au sein même d’une musique qui si elle a mûri n’en a pas oublié ce qu’elle était quelques disques auparavant, et ce qu’elle a toujours été, depuis le début, l’écoute profonde des musiciens entre eux, cherchant chaque fois, avec beaucoup de mérite où se trouvent les frontières poreuses que son propre instrument entretient avec l’instrument de l’autre.

En cela le dernier disque d’Anouar Brahem ressemble aux précédents dans ce qu’il est une rencontre attentive de musiciens étrangers les uns aux autres et qui à force de remonter à ce qui les unit, finit par toucher à une expérience profondément humaine.




Photographie de CF Wesenberg