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Les articles

Are you experienced ?

a propos du dernier disque de Patti Smith, « Twelve »





Je préfère tout de suite prendre quelques précautions oratoires. Je ne connais presque rien de la musique rock, au contraire d’autres amis, nettement plus férus du genre, disons que je connais ce que la plupart des personnes de mon âge connaissent, c’est-à-dire, la fin des années soixante-dix encore grosses des tremblements de terre de la fin des années 60, mais délà plongées dans un déclin irrémédiable, qui sera partiellement sauvé par les punks, aussi bien ceux du Nord de l’Angleterre, que ceux plus esthètes du CBGB à New York, et parmi eux, Patti Smith, après je ne suis pas certain qu’il y ait grand chose à sauver, de toute façon, pour ma part j’étais passé à autre chose, le jazz, donc voilà ce que je connais mais c’est bien tout.

N’empêche, à l’écoute du dernier disque de Patti Smith justement, un album de reprises, j’ai le sentiment d’écouter une véritable synthèse de tout ce que le rock a produit de plus grand, pas seulement pour les chansons qui ont été choisies par Patti Smith, mais par l’interprétation même de cette très grande artiste. Qui aujourd’hui peut reprendre une chanson de Jimi Hendrix, et pas la moindre, Are you experienced ? ou encore Gimme Shelter des Rolling Stones, sans se couvrir de ridiciule ? Personne à part elle, et certainement pas les Stones eux-mêmes, proprement incapables, non seulement d’écrire de nouvelles chansons depuis trente ans, mais même de jouer celles qui firent leur gloire d’antan — retirez le piano de l’albul Stripped, enregistrements en concert au milieu des années 90 et tout s’écroule, et j’imagine que les choses n’ont pas du s’arranger depuis.

Et pourquoi, serez-vous tenté de me demander, Patti Smith y parvient elle ? Sans doute parce qu’elle continue de sortir des disques qui sont à la fois des disques de rock mais aussi des disques d’aujourd’hui, comme si elle avait réussi le curieux miracle d’emmener avec elle une bulle, suffisamment immense pour que l’air n’y soit pas confiné, de cet air justement du début des années 70. D’ailleurs à la différence des personnes de son âge et au delà, lorsqu’elle donne des concerts aujourd’hui, ce sont des concerts dans lesquels elle joue tous les titres de son dernier album, la plupart des titres de l’album précédent et quelques rares chansons effectivement d’un autre siècle. Cette femme respire le rock, à la fois son orchestration immuable, guitare, basse, batterie — et à laquelle elle tente des ajouts d’instruments plus insolites pour le rock, violoncelle, clarinette, accordéon, cela paraît simple dit comme cela, mais ils ne sont tout de même pas si nombreux les musiciens de rock à sortir de leurs ornières, sans compter que les claviers ont souvent pris toute la place depuis le rock symphonique, pouacre ! — les sonorités de ses disques ne sont pas systématiquement nettoyées de leurs aspérités, il y a encore un peu de place pour cette imperfection qui fait du rock une musique généreuse, d’improvisation, et surtout populaire, et pour prouver d’ailleurs que cela aussi ne lui avait pas échappé à Patti Smith, parmi les titres qu’elle a choisis de reprendre, en marge de morceaux qui font davantage partie du patrimoine, Soul kitchen des Doors par exemple, la part est faite à des chansonnettes, dont on peinerait sûrement à retrouver le nom de leurs auteurs s’il n’était pas écrit sur la pochette du disque, Tears for Fear, Paul Simon, Stevie Wonder, de la variété en somme.

Dans The Soul of a man, Wim Wenders parle de ce disque de blues que l’on a chargé au départ de je ne sais quelle sonde spatiale, oeuvre dont on espère qu’elle saura, entre autres informations plus scientifiques, éclairer les populations extraterrestres si elles venaient à découvrir l’errance de cette sonde. Moi j’aurais plus volontiers mis le disque des variations Goldberg de Bach jouées par Glenn Gould, mais l’histoire se passe aux Etats-Unis. De même dans toutes les revues de rock de la planète revient souvent la sempiternelle question de quel disque on emménerait avec soi sur une île déserte, et si ce devait être absolument un disque de rock, et non pas les variations Goldberg déjà citées, je me demande si ce ne serait pas ce dernier disque de Patti Smith, pour cette incroyable synthèse de rock.

Et pourtant, je ne suis pas certain que ce soit un très bon disque. En tout cas certainement pas à la hauteur de Horses de la même Patti Smith, plus jeune, ou de Gone again, d’une Patti Smith plus âgée et récemment endeuillée. C’est bien là l’insaisissable parfum du rock.

Et après avoir écrit cette courte chronique du dernier disque de Patti Smith, je suis allé voir la chronique de Lester Bnags à propos de Horses de Patti Smith et je crois bien que je ferais mieux, à l’avenir, de me contenter d’écrire des chroniques à propos de sujets sur lesquels je connais deux ou trois choses.

Pour la bonne bouche, la chronique de Lester Bangs en question, extraite de Fêtes sanglantes et mauvais goût dans laquelle on peut respirer à pleins poumons le fugace parfum en question.

Patti Smith survivra au blitz médiatique et à l’avide demande générale pour une nouvelle « superstar » parce qu’elle est une artiste à l’ancienne — mais de la bonne manière. C’est avec une urgence brute que Horses fonce droit devant, mais elle-même adopte une approche très méthodique. Elle aurait pu faire tout ça il y a longtemps, et elle s’est construite sans arrêt, payant ses dettes et s’initiant à une musique qui convienne à la portée de sa poésie afin que, lorsque la chanson apparaît au final, elle tienne toutes ses promesses.
Ce qu’il faut bien voir, c’est qu’elle transcende le côté « culte marginal » pour être à la fois positive et grand public, même si ses chansons vont au-delà d’un simple flirt avec la mort et la pathologie. Elle a simplement vu qu’il était temps que la littérature se secoue et que la musique soit porteuse à la fois d’une certaine culture et d’une influence qui ne soit pas bidon. Une telle combinaison fait d’elle un ange coriace typiquement américain, arpentant la rue en claquant des doigts, et pourtant bougeant avec cette ondulation des hanches si semblable à celle des allumeuses pour lesquelles vous avez bavé au lycée.
Elle a un son aussi nouveau-ancien que son look. On y entend les Shangri-Las et autres groupes de filles du début des années 60, ainsi que Jim Morrison, Lotte Lenya, Anisette de Savage Rosé, le Velvet Underground, les beatniks et les Arabes. Et tout du long, le minimalisme du groupe contraint le son à sortir en même temps que la poésie, et ce son se tient. Ce n’est pas un album « parlé », c’est un album de rock, et vous ne pourriez manquer la force émotionnelle de la musique de Patti même si vous ne parliez pas un mot d’anglais. Et vous adorerez qu’elle commette des erreurs (en cette époque où un « rock » superficiel et prédigéré sert de Muzak) quand sa voix s’éraille (mais comme il convient) comme en un bond parfait vers quelque chose de précieux. À quoi bon l’autre perfection ? Ce qui nous mène à l’une des choses les plus couillues de cet album : elle affronte les articles de Mademoiselle et la rubrique d’Earl Wilson non avec quelque superproduction bien léchée (dont John Cale serait très certainement capable), mais avec le plus beau son de garage band jamais entendu dans les seventies. Le groupe déménage avant tout parce que, à de brèves exceptions près (la superbe intro au piano de Richard Sohl pour « Free Money », la guitare spectrale d’Allen Lanier dans « Élégie »), il est utilisé soit comme un instrument à percussion soit (comme aux plus grands moments du Velvet) pour soutenir un bourdonnement fortifiant. Lenny Kaye tire de sa guitare quelques-unes des meilleures distorsions sur une note depuis le « 1969 » des Stooges, et le primitivisme ambiant vous fait comprendre que vous êtes redevenu un mammifère, que vous en êtes ravi et vous léchez les babines.
Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas à l’oeuvre ici une certaine sophistication musicale : c’est simplement qu’il s’agit d’une sophistication sortie des tripes, d’un instinct ferme et assuré et non de l’approche cérébrale, à l’odeur de renfermé, des vieux albums « jazz et poésie ». Horses est une oeuvre impérieuse, et non pas exigeante : vous n’avez pas à faire d’effort pour la « comprendre » ou l’aimer, mais vous ne pouvez pas l’ignorer non plus ; elle refuse d’être simple musique de fond, impose le silence dans la pièce où on la passe, et une fois terminée fait encore sentir ses effets, que les auditeurs aiment ça ou pas.
Chaque chanson s’édifie avec une effervescence inexorable, un goût du désir et du risque qui vous secoue et ne vous laisse jamais oublier que vous écoutez enfin du vrai rock. Et chacune comporte des moments qui vont au-delà du crade pour atteindre des domaines affectifs qui peuvent vous faire frissonner. Dans « Birdland », c’est « It was as if somebody had spread butter on ail the fine points of the stars and they started to slip » [« C’était comme si quelqu’un avait enduit de beurre toutes les pointes d’étoiles et qu ’elles commencent à glisser »], à vous laisser pantois ; dans « Break it up », la séquence vraiment cosmique de « I cried « Help me please » / Ice it was shining » de Patti, et tout d’un coup, grâce à ce vers, vous l’entendez réellement se frapper la poitrine du poing avec une régularité de métronome, ce qui nous mène à « My heart it was melting… »
Tout du long, elle joue avec des rôles et des masques, combinant bouderie féline et agression masculine revendiquée dans « Gloria », où elle transforme l’original de Van Morrison en un fantasme sauvage qui est une célébration du désir sexuel le plus cru et de la primauté de l’individu sur n’importe quel dieu, n’importe quelle loi. Bien qu’elle apprenne encore à chanter, sa voix est partout, du jappement bandant de « sweet young thuing » dans « Gloria » à la manière démoniaque dont sa langue fouette le mot « locker », la première fois qu’elle le prononce dans « Land », en passant par la brève envolée dans l’aigu surnaturelle mais si apaisante au milieu de « Élégie ».
Horses se définit véritablement dans « Kimberly », « Land » et « Élégie », les deux derniers s’accordant pour former une bouleversante épopée de violence, de fuite, de mort et de deuil qui se révèle en définitive cathartique. « Kimberly » est la chanson la plus envoûtante que j’aie entendue depuis longtemps (à tel point que j’avais à peine l’album depuis 48 heures qu’elle palpitait non seulement à travers mes jours, mais aussi dans mes rêves), une sorte de boléro Ronettes plus « Waiting for the Man » célébrant l’art de donner le jour comme un cataclysme (ce qu’il est) par des paroles sidérantes : « Oh baby I remember when you were born / It was dawn and the storm settled in my belly / And I rolled in the grass and I spit out the gas / And I lit a match and the void went flash / And the sky split / And the planets hit… And existence stopped / Little sister, the sky is falling /1 don’t mind… » [« Oh bébé je me souviens quand tu es né I C’était l’aube et l’orage s’est installé dans mon ventre I J’ai roulé dans l’herbe et recraché le gaz I J’ai craqué une allumette et le vide a explosé I Et le ciel s’est fendu I Et les planètes se sont heurtées… Et l’existence s’est arrêtée I Petite sœur, le ciel s’effondre I Je m’en fous… »]
« Land » crée dans sa séquence d’ouverture une ambiance de sexualité sinistrement malveillante qui mène à la scène de viol, puis vient la vague farouche, chaque mot étant une explosion, de « Suddenly / Johnny / gets a feeling / he’s being surrounded by / horses ! / horses ! / horses ! / horses ! », puis on passe à un refrain nu, déchirant, « Do you know how to pony », tiré du vieux hit de Chris Kenner « Land of 1 000 Dances ». Après ça, la chanson décolle, presque littéralement, dans l’espace, les trois voix simultanées de Patti, alternativement en phase et déphasées, fusionnant comme par magie des images fracassées : « He pic-ked up the blade and then he pressed it against his… smooth throat I and let it dip in / the veins / to the sea / of possibilities / it started hardening / to the sea / in my hand / and I felt the arrows of désire… » [« II prit une lame et l’appuya contre sa… douce gorge I et la plongea dans I les veines I vers la mer I des possibilités I elle se mit à durcir I dans la mer I dans ma main I et je sentis les flèches du désir… »], tout s’élevant dans un déferlement furieux de son et d’image pour exploser en une mort étouffante Les héros de Patti ont peut-être disparu, mais elle est encore avec nous et pour nous, si fortement que sa musique devient, finalement, quelque chose derrière quoi on peut se rassembler. Pour commencer, elle a certaines qualités qui peuvent faire d’elle l’héroïne de toute une génération de filles ; Patti a fait plus ici pour la femme considérée en tant qu’agresseuse que tous les tracts du Women’s Lib, et a imposé aux médias l’idée qu’apprendre à « devenir » une « femme » est un processus, au même titre que pour les hommes qui luttent avec toute cette histoire de « virilité » à la noix. C’est une dure de ce genre, qui marche comme Bo Diddley et qui pourtant est entièrement femme, que nous attendions depuis si longtemps ; une chieuse qui réussit le prodige d’être simultanément une idole des femmes et un objet de désir des hommes (et des femmes, sans doute).
Mieux encore, la musique de Patti, dans ses plus grands moments, se raccorde sur de profondes sources d’émotions que très peu d’artistes, de rock ou d’ailleurs, sont capables d’atteindre. Par l’abondance de ses promesses, comme par les envols et les silences les plus incandescents de cet album, elle rejoint les rangs de gens tels que Miles Davis, Charlie Mingus, ou le Dylan de « Sad-Eyed Lady of the Lowlands » et du concert du Royal Albert Hall. C’est vraiment aussi profondément ressenti, et aussi émouvant : un romantisme nouveau, édifié sur le langage universel du rock, une affirmation de la vie si totale que, même lorsqu’elle reconnaît la présence choquante de la mort, elle vous coupe le souffle. Et seuls les joueurs-nés prennent ce genre de risque.

Creem, février 1976