Leportillon1
Actualité
Leportillon2
Création
Leportillon3
Esthétique
Leportillon4
Editions

Actualités culturelles

Archives actu

Derniers articles de
Philippe de Jonckheere

Art Spiegelman, la bande dessinée, enfin

a propos de Breakdowns d’Art Spiegelman

dimanche 18 mai 2008, par Philippe de Jonckheere



J’ai un peu l’air d’un idiot. Je viens de découvrir en 2008, une oeuvre qui date de 1978, et qui est, pour son genre, la bande dessinée, exactement ce que j’attends du genre, dans cette forme de narration particulièrement riche de pontentiels — et dont je vois peu, je l’ai déjà dit, d’exemples contemporains — et dans l’inventivité graphique — pas juste les déclinaisons d’usage case par case, et parfois quelques associations heureuses de quelques cases entre elles, nonk, un vrai monde graphique.

Je viens donc de lire Breakdowns d’Art Spiegelman, dont je connaissais surtout jusqu’à maintenant Maus, A l’ombre des deux tours jumelles, sa participation et sa direction artistique d’un album regroupant tout ce qui était prometteur en bande dessinée américaine particulièrement portée sur le graphisme, et une anthologie de ses couvertures pour le New Yorker. Dans Maus et plus encore dans A l’ombre des deux tours jumelles, j’étais surtout émerveillé par les passages où la narration autobiographique se permet d’inclure des planches d’un autre âge, de même que des citations des grands classiques de la bandes dessinées américaine dans A l’ombre des deux tours jumelles.

Breakdows vient d’être réedité, traduit en Français, et surtout augmenté d’une vingtaine de pages d’introduction dans lesquelles Art Spiegelman s’il ne livre pas d’éléments absolument indispensables à la compréhension de l’album original, n’en démontre pas moins aujourd’hui le même genre de virtuosité narrative et graphique, avec le même chahut dans la structure, la même volonté presque pédagogique de donner à voir comment ces planches sont constuites, et partant, comment les autres dessinateurs et scénaristes de bandes dessinées font, tout en ne manquant pas au passage de signaler à quels moments de ce processus il est justement loisible de s’éloigner des sentiers battus et de tels endroits propices ne manquent pas pour lui. On note d’ailleurs que dans ces planches contemporaines, Art Spiegleman a parfaitement intégré les possibilités de l’infographie, sans manquer de les signaler avec élégance ou encore d’en jouer pour donner à voir ce qu’il se passe dans la cuisine de l’imprimeur, aussi bien pour les recettes qui foirent que pour ce qui au contraire relève de l’erreur heureuse et riche de possibles. Cela suffirait déjà grandement au plaisir exigeant de lecteur occasionnel de bandes dessinées que je suis, mais si souvent frustré par le suivisime de la plupart des auteurs.

Mais à vrai dire le meilleur est tout de même dans la partie centrale de ce nouvel album, c’est-à-dire la réédition de ce qui n’avait pas connu le rententissement qu’auraient mérité ces planches datant des années 70.

Ce qui fait leur force c’est cette compréhension admirable et novatrice de ce que le genre mal défini, et en fait nettement plus ouvert que ne le laissait supposer la production jusqu’alors, et de décider d’ouvrir toutes les portes et toutes les fenêtres à la fois, avec un effort quasi systématique de récursivité, qui ressemblerait un peu à cela : en bandes dessinée il est possible, ce que peu font, de rompre avec la narration linéraire en y introduisant des éléments graphiques citationnels, ce que je m’empresse de vous montrer comme une issue possible en le produisant immédiatement sous vos yeux. Et pareillement dans la gestion des cases et plus exactement de leur collage dans une même page, s’amusant après avoir beaucoup chahuté la double page, qu’une solution qui consiste à ne dessiner que des cases rigoureusement identiques en taille et en calibre, permet derrière cette sagesse de façade de réordonner à loisir les mêmes cases. Le lecteur attentif de se demander quel était l’ordre initial de ces mêmes cases, plaisir d’une lecture qui se prolonge grâce à la très grande intelligence de son auteur.

Un autre exemple, là où d’autres auteurs s’échinent à calmer soit le graphisme, soit le texte, soit les deux dans le but de présenter au lecteur un front uni du texte et de l’image, Art Spiegelman, s’amuse de la lutte entre les deux avec deux personnages de bandes dessinées l’un appelé image, l’autre mots et dans le pugilat de ces deux personnages, pendant lequel ils ont tour à tout le dessus, ce qu’il se passe réellement dans cette lutte. Et, par provocation, arbitre cette rixe improbable avec une citation De la Photographie de Susan Sontag — « Aucun texte ne peut limiter ou figer la signification d’une image » — immédiatement mise en contradiction par le dessin qui la contient, un dessin quasi vide qui peine à lutter contre le côté péremptoire de la citation.

Graphiquement c’est une véritable fête pour les yeux, les graphismes des différentes époques du dessinateur Spiegleman, mais aussi les citations d’autres auteurs, parmi les grands classiques, sont mises bout à bout avec une maîtrise remarquable du collage, Spiegleman joue également sur les trames, tant celles graphiques que narratives, l’impression du livre est une merveille et les couleurs de certaines pages une orgie, les pages regorgent de trouvailles, il semble qu’à chaque saut de case se soit posée la question de savoir comment jouer de la transition ou encore que le fonctionnement même d’une page de bandes dessinées puisse devenir le sujet même de cette planche.

Et finalement là où Spiegelman convainc le moins c’est dans sa post-face peinant laborieusement à expliquer que lorsque ce livre fut publié, il n’eut pratiquement aucun public, mais que cela façonna le regard et la manière d’aborder la bande dessinée de nombreux auteurs, ce qui peut paraître paradoxal, sans doute le seul public de Breakdowns alors était celui des pairs qui surent retenir la leçon — ce qui rejoint ce que Brian Eno avait dit du Velvet Underground, que le groupe avauit joué devant des publics très restreints mais que tout ceux qui les avaient entendus en concert avaient ensuite fondé leur groupe — Art Spiegleman n’a pas à tenir ce discours, c’est d’autant plus inepte que les pages de Breakdowns disent éloquemment tout cela que ce qu’elles défrichent n’a pas encore été beaucoup par d’autres.

On ne boudera pas trop son plaisir, malgré cela, devant cet auteur qui n’a pas peur de ses ambitions et ne reléguant pas son art, la bande dessinée, à quelque dévoiement graphique ludique ou seulement réservé à l’amusement de son lecteur, on aurait envie de dire : Enfin !

Se rappeler alors que le miracle s’est produit il y a trente ans, mais que sa déflagration est toute neuve.

Leportillon1 est l'espace Actu du Portillon.com | Webmestre : Alain François | Fondé en 2001 par Etienne Barthomeuf, Céline Guichard et Alain François | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0