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Art et culture pour l’otarie de droite



Dans un numéro de Marie-Patch trouvé dans le train la veille, je lis la courte manchette à propos de l’exposition de Richard Serra au Grand-Palais, la dernière oeuvre de Richard Serra y est ainsi décrite (je garde ce qui est en gras dans l’article original) : 5 plaques identiques : 17 mètres de hauteur, 4 mètres de largeur, 13,8 centimètres d’épaisseur. Les plaques sont disposées de part et d’autre de l’axe principal nord-sud. Chacune est inclinée de 1°69’ alternativement vers la droite ou la gauche. Elles sont distantes les unes des autres de 28 mètres. Poids de chaque plaque : 75 tonnes. Il a fallu 5 camions de 55 tonnes pour les acheminer. L’installation a nécessité un forage de 15 mètres de profondeur pour les insérer sous le dôme qui culmine à 45 mètres. Elle a duré 10 jours. Précision : l’opération ne coûte rien au contribuable. L’oeuvre est produite par l’artiste et sa galerie.

Si ce n’est pas de la bonne culture de droite ça Madame. Du costaud. Du chiffrable. Et, notez-bien, précision, est-il écrit, l’opération ne coûte rien au contribuable, parce que voyez-vous Richard Serra ce n’est pas un rigolo, c’est un artiste reconnu, un vrai, un qui a les moyens, qui ne vit pas au crochet du contribuable. Depuis quand appelle-t-on une oeuvre d’art une « opération » ?

Donc braves otaries de droite, vous pouvez aller voir cette exposition sans craindre de donner raison à ces sales gauchistes dispendieux de l’argent du contribuable pour des oeuvres qu’eux seuls peuvent comprendre, et vous serez proprement édifiés de voir que 375 tonnes de métal vous contemplent du haut de leur 28 métres, inclinés à 1°,69’, vous pourrez de la sorte visiter cette exposition munis de vos petits dépliants, et méditer sur le tonnage des cinq camions qui sont venus apporter les cinq plaques, c’est quand même beau un camion de 55 tonnes, vous extasier que cette inclinaison de 1°,69’ et pas 1°,68 ou 1°,7 ça représente une sacrée maîtrise technique, et de la sorte être absolument certain de passer entièrement à côté de la dernière oeuvre d’un sculpteur de l’importance de Rodin ou de Giacometti, dans une dizaine d’années, lisant la nécrologie de Richard Serra, dans le Figaro, vous vous direz que ce nom vous dit vaguement quelque chose, mais vous ne parviendrez plus à vous souvenir avec précision, et vous confondrez sans doute avec les croutes de Soulages de toute façon.

Parce que, braves otaries de droite, je lis également qu’à l’occasion de cette manifestation, massive donc, au Grand Palais, on a du s’apercevoir qu’à Paris, déjà, on avait, par le passé, commandé une oeuvre de Richard Serra, sans doute un informaticien a-t-il effectivement déterré cet élément statistique, pour apprendre que, si mes souvenirs sont bons, cette oeuvre, intitulée Clara Clara avait été commandée à Richard Serra et installée par lui dans le jardin des Tuileries, à l’occasion du bicentennaire de la Révolution, dans l’axe parfait de la cour du Louvre, sa pyramide, la Concorde, les Champs Elysées, l’Avenue de la Grande Armée, et la Grande Arche de la Défense, et que peu de temps après les commémorations, la Mairie de Paris s’était empressée de remiser cette sculpture majeure dans un petit parc du XIIIe arrondissement, le Parc de Choisy, tellement étroit qu’il était difficile de la photographier dans son entier par manque de recul, et dans lequel elle fut entièrement vandalisée par des tagueurs, ce qui n’a semblé émouvoir personne pendant presque vingt ans.

Elle est là toute entière, braves otaries de droite et vos élus de droite, votre compréhension de l’art, un geste décoratif qu’il convient de renouveller régulièrement et de faire tourner sur les murs de vos logis bourgeois, pour ne pas jurer d’avec le nouveau canapé, et comme en toutes choses ce qui vous souciera toujours le plus ce sont les données statistiques d’une situation et même, donc, d’une oeuvre d’art, pour pouvoir l’appréhender. Evidemment avec Richard Serra, question chiffres vous êtes servis.

Je vois d’ici votre égarement le jour où, par accident, hasard très improbable, vous serez aux prises avec une oeuvre d’Anish Kappour, dont je suis certain que l’un de vous finira par la détruire tout à fait en soufflant dessus pour vérifier si ce sont effectivement des pigments, comme indiqué sur le cartel que, malgré tout, vous avez su lire.