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Barak Obama n’est pas une légende

Barak Obama sera-t-il élu président des Etats-Unis et avant cela préféré à ses deux rivaux, Edwards et Clinton, par les électeurs démocrates ? Et la question que tous se posent mais n’osent vraiment poser, est-ce que le pays est prêt pour élire un Noir à la Maison Blanche ?

Je me demande s’il ne faudrait pas sonder l’inconscient collectif américain pour le savoir. Oui, mais comment ? C’est sans doute très exagéré de ma part, peut-être même grossier, et carricatural, mais est-ce qu’il ne suffit pas pour cela de regarder quelques-uns de ces films aux immenses budgets et dont le gabarit culturel est en train de devenir la norme pour le cinéma de tous les pays du monde (certes la résitance existe, comme en toutes choses, mais est-elle audible ? et pour combien de temps encore ?).

Trois de mes aperçus récents de ce genre massif d’images montrent un infléchissement des mentalités en surface, mais au coeur même, il semble que le noyau soit toujours aussi dur.

Prenons l’exemple de Je suis une légende, d’après le roman éponyme de Richard Matheson (qui m’aura provoqué de vives émotions adolescent, comme à beaucoup sans doute, mais aussi des peurs nocturnes tenaces au point d’avoir longtemps guetté avec inquiétude l’arrivée de la nuit ou l’heure d’aller se coucher). Et si comme moi, adolescent, vous avez aimé ce roman d’aventure, je préfère vous dire que je vous déconseille vivement d’aller voir ce film qui n’a pour lui que ses images d’un Manhattan dépeuplé et devenu une jungle et ce point d’intérêt, disons sociologique, que je voudrais essayer de développer ici. On se dit Mince, le dernier homme sur terre est Noir. Ils vont donc élire Barak Obama président des Etats-Unis ?, c’est donc vrai ?, et on peut se réjouir d’une part pour l’évolution des mentalités que cela représente, mais surtout parce que ce type-là a des idées et de l’énergie à revendre, ce qu’il a amplement prouvé dans l’Etat de l’Illinois, notamment en y développant un système inédit de couverture des soins de santé, ce que nationalement, sa rivale directe, Hillary Clinton, avait échoué à faire lors du premier mandat de son mari. Mais las, je ne suis pas certain qu’un système de Sécurité Sociale comme nous le connaissons en France, et dans la plupart des pays européens, est pour tout de suite Outre-Atlantique. Parce que si d’aventure Barak Obama était élu, il serait sans doute assassiné rapidement. Au même titre que notre dernier homme sur Terre, un Noir, donc, interprété par Will Smith, « meurt à la fin », comme on dit. Mais pas comme la fin du roman de Matheson le faisait mourir, dernier homme sur terre, il était finalement rattrapé par les créatures nocturnes qui hantent désormais la terre et c’en est fini de l’humanité, non, dans le film le dernier homme sur Terre meurt parce qu’il se sacrifie pour qu’une femme blanche miraculeuse puisse s’enfuir et, elle, sauver le monde.

Parce que dans un film américain, me l’avait appris mon ami Eddie, le Noir sert justement à cela, à se sacrifier pour que le Blanc puisse triompher du péril qui menaçait le monde. C’est cela un Noir, un descendant des esclaves noirs dont justement la vie ne valait pas grand chose et dont le sacrifice était fréquent pour le bien être des Blancs. Et au cinéma hollywoodien, le Noir n’est plus escalve, mais c’est son sacrifice qui permet à l’homme blanc de survivre ou de continuer sa route — dans les différents films de Tarzan, la chute inévitable d’un des porteurs lors de l’ascencion des falaises escarpées et chaque fois la question de savoir quel était le chargement de cet homme ?, ou encore dans les scènes finales des exécutions à la chaîne par les sauvages, avant que Tarzan n’intervienne et vienne à lui seul sauver tout le monde, ce sont d’abord les porteurs noirs que l’on jette dans la fosse de l’immense gorille, que l’on écartèle à l’aide de deux palmiers ou encore que l’on donne en pature aux lions, et les blancs finissent par s’en sortir, puisqu’en un sens le supplice des Noirs permet de gagner le temps nécessaire à l’arrivée, de liane en liane, de Tarzan. Donnons ici quelques repères de dates abolition de l’esclavage par Lincoln aux sortires de la guerre de Secession, 1865, Tarzan de WS Van Dyke, 1932, mort de Charlie Parker d’une overdose d’héroïne qu’il utilisait pour se soulager d’un ulcère qui le faisait beaucoup souffrir, 1955, discours de Martin Luther King devant le lincoln Memorial à Washington, 1963, acquisition du droit de vote pour les Noirs aux Etats-Unis, 1965, premier candidat noir aux élections présidentielles, Jesse Jackson, qui concourrait alors contre Walter Mondale chez les Démocrates, premier grand rôle de « dernier homme sur Terre » confié à un acteur noir, 2007, élection du premier président noir des Etats-Unis, 2008 ? This mule is stubborn…

Donc le personnage du dernier homme sur Terre se sacrifie, en se suicidant, porteur d’un engin explosif qui va anéantir ses poursuivants avec lui-même. Oui, je sais je vous raconte un peu la fin du film là, mais comme je continue de vous assurer que ce film est un nanar épouvantable — on remarque d’ailleurs que les scénaristes hollywoodiens n’ont jamais été doués ni pour la psychologie de leurs personnages, ni pour la qualité de leurs dialogues, qui sont généralement l’enchaînement très infécond de poncifs éculés, dans le cas présent, les monologues du dernier homme sur Terre avec lui-même, et accessoirement avec son chien sont d’une très effarante bêtise, même un cinéaste comme Luc Besson, que l’on ne peut pas soupçonner de finesse excessive, dans son tout premier long métrage, le Dernier combat est bien plus adroit dans son traitement du dialogue entre les derniers survivants d’un cataplysme planétaire, ils ne peuvent plus se parler, c’est dire, quand Besson sert d’exemple à l’économie de moyens ! — je ne compte pas que vous alliez le voir.

Et cela, ce sacrifice à l’engin explosif, est assez intéressant aussi. Parce que c’est une forme d’attentat-suicide. Le même genre d’attentats-suicides qui prolongent de façon irrémédiable le conflit irakien.

Or cette manière de suicide pour sauver ses prochains est une scène que je viens de voir trois fois dans trois films ou séries américains récents, et chaque fois c’est un Noir qui porte l’engin, se fait exploser avec, ou au contraire fait écran avec son corps d’un engin porté par un « vilain », un terroriste islamiste.

Lors des attentats du 11 septembre parmi les nombreuses scènes qui passaient en boucle, pas tellement celle des avions percutant le World Trade Center, ni même celle de l’écroulement des deux tours, trop abstraites, il en est une qui ne fut pas ressassée à l’envi, c’est celle des pauvres gens prisonniers des flammes dans les derniers étages des tours et qui ont préféré se jeter par les fenêtres vers une mort certaine plutôt que de brûler vif. Les chaînes de télévision américaines ont rapidement reçu la directive de ne pas remontrer ces images parce qu’elles étaient jugées trop choquantes, voire anti-américaines. Dans la compréhension populaire américaine le suicide est un acte de faiblesse, c’est ne pas avoir le courage de faire face à son existence, à ses difficultés, à son deshonneur, en un mot c’est abandonner et en ce jour de défaite historique, le nationalisme commandait de ne pas ajouter à l’amertume d’être vaincus par les attentats l’image de ce qui pouvait passer pour de la lâcheté. Avec les attentats-suicides du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont été attirés dans un conflit plus flou, celui quasi-généralisé du Moyen-Orient et l’une de ses pratiques les plus épouvanables, l’attentat-suicide qui a davantage causé de pertes américaines en Irak que la période très courte de son conflit déclaré, en mars 2003. Et ce sont ces milliers d’attentats-suicides qui font vivre aux Américains un cauchemar qu’ils comparent volontiers à l’enfer du Viet-Nam.

Il est intéressant de voir que cette forme ultime de la guerre est donc en passe d’être reprise, tout du moins dans des fictions, par ceux-là même qui historiquement auront déjà eu à souffrir des kamikazes japonais, puis des coups tordus et suicidaires de la résistance Vietcong et enfin des attentats-suicides en Irak. Comme un aveu d’impuissance ? C’est possible il n’empêche, on confiera tout de suite le rôle du suicidé, du sacrifié, au Noir de service.

Un film est assez illustratif de cet usage du personnage du Noir, il s’agit du film parodique Starship Troopers de Paul Verhoeren, film d’action, de guerre et d’anticipation, tout à la fois, et qui s’attache à moquer imperceptiblement les habituels stéréotypes des grosses productions hollywoodiennes, utilisant les coutumières ficelles de récit en les rendant carricaturales — ce n’est pas le moindre des mérites du film de Verhoeren que d’avoir réussi cette critique tellement fardée qu’elle est passée quasi inaperçue et a été distribuée comme tous les blockbusters dont elle se moquait pourtant ouvertement, au point de constuire des passerelles entre l’impérialisme américain et le Troisième Reich — le personnage interprété par Denise Richards ne pouvait pas mourir il est sauvé in extremis, et parvient jusqu’à la fin du film étonnamment indemne des blessures graves qui l’avaient vu agonisante juste avant d’être sauvée. Et c’est avec beaucoup de constance que Paul Verhoeren ne manquera pas de faire se sacrifier un soldat noir pour que ses camarades blancs puissent s’enfuir, survivre et finalement sauver l’humanité toute entière, usant donc de toute la panoplie des poncifs du genre.

Dans Je suis une légende, on s’étonne que le dernier homme sur terre, le héros, soit noir, et on peut alors se dire que oui, Barak Obama sera élu président des Etats-Unis. Mais c’est sans compter les forces normatives des scénaristes d’Hollywood, qui travestissent entièrement le roman de Matheson et inventent une fin débile, la race humaine aura le dernier mot contre ce peuple de l’ombre et de la nuit, et ce sera effectivement grâce au sacrifice d’un Noir. Peuvent rester en grève ces gens-là. Barak Obama sera élu et survivra à son mandat le jour où le sacrifice d’un homme blanc permettra à un homme noir de sauver la race humaine d’un péril planétaire et en recevra tous les honneurs.

Dans la course électorale en cours, il est intéressant de voir que Barak Obama dont le programme électoral, le discours politique et tout aussi bien le bilan en tant que Sénateur de l’état de l’Illinois, semble avoir bien du mal à s’imposer face à deux adversaires qui ne sont pas à sa hauteur, John Edwards qui est une manière d’éternel candidat, qui se présentait déjà lors des primaires démocrates contre Al Gore en 2000, et Hilary Clinton qui peine beaucoup à se démarquer de son mari, ancien président très populaire, et qui en tant que Sénatrice de l’Etat de New York n’a pas prouvé grand chose et dont finalement la seule portée historique pour le moment a été son échec lors du premier mandat de son mari, 1992 - 1996, à faire adopter, donc, une manière de couverture sociale pour tous les Américains, se heurtant à la virulence des lobbies notamment ceux des compagnies d’assurance-maladie, tandis que Barak Obama a lui réussi ce pari à l’échelle d’un seul état, il serait à peine exagéré de dire que le seul avantage objectif d’Hillary Clinton est qu’elle soit une femme, si elle était élue, elle serait donc la première femme présidente, ce qui est somme toute comparable à la particularité d’Obama lui-même, qui serait alors le premier président noir, un argument qu’il n’utilise jamais au contraire de sa rivale qui a longtemps utilisé l’argument féministe, sans succès. C’est un peu comme si les électeurs démocrates peinaient à reconnaître les talents et les avantages indiscutables du meilleur de leurs candidats parce que justement il est noir.

Et quand bien même, il était le candidat démocrate, il aurait alors à vaincre l’infranchissable obstacle d’une élection contre un Républicain, et pour ce qui devrait être un combat gagné d’avance, concourir dans le camp politiquement opposé au pire du Président sortant, dont le bilan n’atteint pas celui de Hoover qui jusque là avait toujours été considéré comme le pire des présidents de l’histoire américaine — il aura sans doute beaucoup de mal à s’imposer contre des candidats républicains dont aucun ne peut se prévaloir d’avoir même une infime portion de son talent — à l’exception peut-être de Rudolf Giuliani, qui ne sera de toute façon pas élu à cause de sa grossière erreur d’avoir négligé les premiers états de ces primaires.

Et quand enfin il sera élu, il sera sans doute assassiné sans délai, et n’aura pas eu le temps de sauver les Etats-Unis de leur déclin inéxorable, or il était, depuis le début, le seul qui pouvait le faire. Mais noir.




je précise que le début de la rédaction de cet article remonte à une dizaine de jours, m’étant mis en tête de faire la critique du film Je suis une légende, je prouve ici que je n’ai aucun talent pour l’anticipation puisque John Edwards a finalement jeté l’éponge dans la course à l’investiture démocrate, de même Rudolf Giuliani du côté républicain. Je m’empresse finalement de publier cet article décidément imparfait avant le super Tuesday du 5 février, qui devrait être décisif dans l’élection, ou non, de Barak Obama comme candidat démocrate à l’élection présidentielle aux Etats-Unis.