Est-ce qu’un fleuve peut être un personnage ? Oui, dans Frozen river de Courney Hunt, le fleuve, le Saint-Laurent, est le personnage principal qui rend les choses possibles, ou qui les interdit, et dans cette intermittence, infléchira durablement sur de nombreuses trajectoires.
Lorsque cette rivière est gelée, elle permet le passage, par voiture ou camion, d’une réserve indienne à l’autre, des deux côtés de la frontière américano-canadienne, les lois étant telles que tout ce qui ne sort pas de la réserve indienne ne peut être véritablement contrôlé par la police ou les douaniers, ce qui fait de cette traversée, possible au creux de l’hiver, le creuset confortable des contrebandiers, dans le cas présent des passeurs de clandestins chinois. Et c’est pour ainsi dire aussi simple que ça. Sauf que qui dit frontière, zone franche, dit législations différentes et tout devient nettement plus compliqué. Il y a la loi et la police américaines, et la loi et la police tribales, et puis il y a aussi la loi canadienne et le Québec n’étant pas loin de cette frontière des Canadiens de trois sortes, des Indiens, des Canadiens anglophones et des Canadiens francophones — qui d’ailleurs ne sont pas du tout crédibles quand ils se parlent dans un Français à l’accent anglais —, et puis il y a la loi des malfrats, qui est un monde sans loi, mais pas sans règles, le tarif pour un passage de clandestin est de 1200 dollars, 600 au départ d’un côté de la frontière et 600 à l’arrivée de l’autre côté de la frontière.
Et puis il y a le monde nécessairement un peu lâche de ce qui est hors la loi, mais qui n’exclut tout de même pas la morale, elle aussi plus lâche qui semble façonnée par chacun, davantage conditionnée par des trajectoires diverses de chacun. Ajoutons donc à ce monde, aux frontières poreuses et floues, un fleuve, qui se laisse traverser quand il est gelé, donc en hiver, mais pas nécessairement partout avec la même facilité, la glace y étant d’épaisseur inégale, de même que sa traversée y est différemment contrôlée selon les endroits de passage. Pour finir ajoutons que les lois ne sont pas les mêmes pour tous en toutes circonstances, la loi américaine est plus clémente vis à vis des Blancs, mais les Indiens s’ils ne sortent pas de leur réserve bénéficient d’une loi tribale qui les abrite de la loi américaine, mais qui peut aussi décider de les rendre à cette loi plus dure avec eux, quand la morale est violée.
Ca devient donc nécessairement plus compliqué qu’il n’était dit au début et le spectateur apprend cette complexité grandissante au même rythme que l’un de ses personnages, Ray Ellis, femme quittée et dérobée de son dernier bien, mère de deux enfants, 15 et 5 ans, le plus grand veille constamment à son petit frère, et qui donc entame accidentellement une carrière fulgurante dans la contrebande, plus précisément dans le passage de clandestins du Canada vers les U.S.A.. Devant apprendre les codes de ce métier à risque — mais qui paye bien, au point de pouvoir cumuler en un peu plus d’une semaine autant qu’il avait été épargné âprement et longuement — d’une jeune indienne, elle doit également apprendre à composer avec sa propre morale, rigoriste, qui est également celle qu’elle peine à transmettre à son aîné et elle est également confrontée, mal armée, à tout un pan de la réalité qui lui est très étranger, le monde indien et, a fortiori, le monde en dehors des Etats-Unis, elle ne sait pas où se trouve le Pakistan pays dont elle ignore tout, victime de la propagande protectionniste ambiante, les deux Pakistanais qu’elle fait passer sont nécessairement à ses yeux des candidats à l’attentat-suicide. Elle se bat avec de faibles moyens dans ce labyrinthe qui se referme vite sur elle comme un piège : ce que le fleuve a un temps permis, il finit par le reprendre.
Mais dans ce passage intermittent, cette porte restée un temps ouverte, des destinées se sont engouffrées qui vont connaître des changements profonds, d’abord les clandestins qui atteignent leur destination et en seront pour leurs frais, quittant un monde dur pour sombrer dans une dureté différente, mais aussi la famille de Ray Ellis, embarquée dans une odyssée imprévisible, quant au personnage de Lila, la jeune indienne, ce sera encore elle qui par la grâce inattendue de Ray, et sans doute aussi parce qu’elle était la mieux équipée pour nager en eaux troubles, tirera le plus avantageusement son épingle du jeu.
Et la grande qualité de ce film est sans doute dans la construction de ce lent mécanisme, de ses infimes variations de fonctionnement, on y sent une maîtrise forte des rouages. Oui, mais alors, quel dommage d’être tombé deux fois dans le panneau, ressusciter le bébé abandonné sur la glace est non seulement peu crédible, mais il apporte une lumière bienfaisante mais naïve dans un univers, celui des clandestins promis à l’esclavage, dans lequel justement la lumière ne peut pas pénétrer, et enfin on devine enfin chez la réalisatrice un attachement coupable pour son personnage féminin, Ray Ellis, qui la pousse à la sauver selon un improbable parcours de rédemption qui ne lui coûte pas tant, quand sûrement cette aventure aurait du la meurtrir davantage, si ce n’est la tuer, le fleuve aurait pu être plus cruel, et à tout le moins jeter ses enfants dans une voie moins apaisée. Dans les mêmes circonstances les frères Dardenne, dans le Silence de Lorna, par exemple, font payer nettement plus cher à leur personnage sa rédemption dont justement rien n’assure qu’elle soit tout à fait acquise.
Ces deux choix, inspirés par la pitié ne manquent pas seulement de réalisme, ils accouchent d’un angélisme de très mauvais aloi, même dans le plus sombre des biotopes humains, des bébés congelés ressuscitent, grâce aux bons soins de passeurs à la conscience droite, qui prennent tous les risques pour sauver un enfant de clandestin venant d’un pays dont ils n’ont jamais entendu parler jusque là. Et, au prix de quatre mois de prison, on sauve le magot et avec lui, la petite famille est sauvée et sur les rails d’un meilleur départ dans la vie, tout cela, dans l’effort pitoyable de sauver deux mères Courage fort troubles, une morale au ventre mou, ce récit initiatique de la corruption méritait sans doute un peu plus de dureté.