Faites vous-même le test, demandez qu’on vous aide à le faire.
14.
Il est curieux enfin de constater que pour livrer un tel parcours de lecture, il faille, au contraire, à son auteur de se fier à une structure moins lâche qu’il n’y paraît dans lequel le rythme de retour des paroles des uns et des autres n’est pas aléatoire, une construction qui pourrait rappeler le désordre, seulement apparent, de la construction de romans comme Marelle de Julio Cortazar ou encore la Vie mode d’emploi de Georges Perec, où, de fait on avance à la façon très irrégulière d’un cavalier au jeu d’échecs, deux cases tout droit et une case de côté, ou une case de côté et deux cases tout droit, et de toucher du doigt la détresse profonde de celui à qui il manque une case, puis une autre, puis l’ensemble des cases de l’échiquier à l’exception de la case où lui même se trouve, sans toutefois savoir si c’est, ou non, la bonne case.
13.
On n’avance pas droit dans un parcours juché d’embûches, Olivia Rosenthal livre à son lecteur dans le début du livre des éléments de compréhension du récit qu’il faut pouvoir retenir jusqu’à la fin du même livre, et ce faisant nous donne à éprouver a contrario, si nous en sommes capables, ou non, l’effroi qu’est celui de la personne qui finit par être entourée de gouffres béants, trous noirs dans lequel s’est perdu tout ce qui faisait d’elle une personne à part entière.
12.
Il y a dans ce livre des fulgurances, souvent rythmées à la façon d’haïkus dont la chute dans le troisième temps, provoquent des contrepieds exemplaires. Il ne serait pas sôt d’y voir les immédiatetés de la pensée quand elle est débarrassée de l’essentiel de son fardeau coutumier, de même que tout dans ce livre, son écriture et sa structure, est à l’unisson de son sujet et des formes que l’on peut lui présupposer.
11.
Labyrinthe personnel qu’elle installe au milieu de l’écheveau de sa fiction qui en reprenant la structure défaillante de son personnage principal, Monsieur T., souffrant de la maladie d’Alzheimer, finit naturellement par faire éprouver au lecteur le curieux sentiment d’angoisse de se demander si des fois il ne souffrirait pas, lui aussi, de la maladie d’Alzheimer.
10.
Et quand bien même Olivia Rosenthal n’a pas, pour le moment, de raisons objectives de penser qu’elle puisse souffrir de cette maladie au nom germanique, cet autoquestionnement, parce qu’il est conduit jusqu’à ses extrêmes limites, la mène un peu à la périphérie d’elle-même pour se poser toutes sortes de douloureuses questions, certaines pour lesquelles elle livre des réponses dont on peut bien penser qu’elles furent coûteuses, et peut-être même révélées à leur auteur précisément dans l’écriture de ce livre.
9.
Corrigeons l’exercice précédent.
Imaginez plutôt que vous ne puissiez pas ne pas effacer quelqu’un de votre entourage, que vous soyez contraint de le faire.
Qui effaceriez-vous ?
8.
Quant à ses questionnements, elle n’hésite pas non plus à nous les soumettre et invite régulièrement son lecteur à produire pour lui-même ses propres réponses en lui donnant des exercices à faire.
7.
Anodin, de de - « sans » et « douleur » en grec qui signifie, ce qui est hors de la douleur.
6.
Et pour ce qui est de la voix d’Olivia Rosenthal, la fiction s’aiguise encore de ce qui justement n’appartient plus à la fiction, puisqu’à force de se demander pour elle même quelles sont les chances réelles qu’elle soit atteinte de la maladie d’A, et si elle ne semble pas l’être encore, qu’elles sont alors les chances qu’elle finisse par contracter effectivement cette maladie ?, et est-ce que cette maladie lui ferait plus peur qu’une autre et d’ailleurs qu’elle serait la maladie dont vous aimeriez mourrir vous-même ?, ou encore celle dont vous n’aimeriez pas du tout mourrir ?, à force donc, de ce genre de questionnements, pas tous très confortables, olivia Rosenthal finit par livrer quelques éléments de son existence qui ne sont pas non plus anodins.
5.
Et puis on s’aperçoit ensuite qu’au niveau des enfants non plus il n’y a pas le compte. Mais on n’est quand même sérieusement obligé de faire attention. De garder le fil. Toute ma tête.
4.
Ce qui n’est pas la moindre de ses prouesses de mettre pareillement son lecteur en position bancale jusqu’à le presser de vérifier à l’aide d’un test s’il ne serait pas, lui aussi, atteint de la maladie d’A. Est-ce la voix de Monsieur T. ?, celle de son entourage ?, mais alors est-ce celle de sa femme ou celle de sa fille ?, d’ailleurs Monsieur T., semble beaucoup les confondre lui aussi, sans compter que pendant qu’il confond également sa femme avec son ancienne femme, le lecteur est lui aux prises de se demander si la fille de Monsieur T., ne serait pas, elle, Olivia Rosenthal, elle-même ? Mais cela ne tient apparemment pas, puisque monsieur T. ne s’appelle pas monsieur Rosenthal.
3.
Au point qu’on ne sache jamais de façon certaine à qui appartiennent les voix qui parlent, on y parvient au prix de recoupements attentifs, c’est un livre à lire attentivement si on ne veut pas en perdre le fil.
2.
Encore que ce soit là présumer sans les forces puissantes de la fiction dès lors qu’elle est écrite par Olivia Rosenthal qui dans son dernier livre, On n’est pas là pour disparaître court le risque insensé de donner la parole à Monsieur T., atteint de la maladie d’A., mais aussi à son entourage, pari d’écriture risqué donc, puisque nul ne saurait le valider, certainement pas une personne souffrant de la maladie d’Alzheimer, qui en serait, hélas, incapable, mais c’est également risqué parce que la quête d’une manière de véracité aura tôt fait de conduire l’écriture vers le tissu lâche de paroles mal reliées entre elles. Et c’est exactement de la sorte qu’est écrit le texte d’Olivia Rosenthal.
1.
Il est une maladie terrifiante, celle d’Alzheimer, du nom de son découvreur, Aloïs Alzheimer, encore qu’il ne soit pas certain qu’il ait apprécié que cette dégérénescence du cerveau portât son nom, mais ce n’est pas là une autre histoire. Un fait singulier, s’agissant de cette maladie, c’est qu’elle n’est sans doute pas connue des malades qui en souffrent — ils ne peuvent vraiment avoir conscience d’en souffrir, mais de la souffrance, oui, c’est certain ils en éprouvent — aussi leurs témoignages manquent gravement à la compréhension que l’on peut avoir de cette maladie.