Le centre de la photographie d’Ile de France à Pontault Combault propose une exposition surprenante de photographes contemporains, surprenante pour son unité thématique et de traitement. L’exposition s’intitule C’est pas de jeu et comme son titre l’indique s’attache à explorer le monde de l’enfance, mais certainement pas dans ce qu’il a d’objectif, c’est-à-dire, comme nous le voyons avec des regards adultes mais au contraire en faisant la part belle à l’imaginaire. En soi la photographie peut apparaître comme mal engagée dans un tel voyage pour ce qu’elle a justement de capacité à fixer une certaine image du réelle et offrir en revanche beaucoup de résistance à produire des images qui ne sont pas directement ancrées au réel.
C’est sans compter l’imagination de photographes plus adventices, comme Ralph Eugene Meatyard et Shoji Ueda, qui justement à la fois par leur patient travail de mise en scène, mais aussi par leurs points de vue décalés, permettent à ce réel de décoller, de se colorer de poésie visuelle et finalement de restituer une image photographique où il reste davantage à imaginer qu’à voir.
Ce sont justement ces deux photographes à part qui font office de parrains à cette exposition de contemporains et il est intéressant de voir comment ces derniers retiennent la leçon tout en lui trouvant des prolongements, notamment dans la technique photographique d’aujourd’hui. Et avec elle les manipulations permises par la numérisation des images, ce qui permet notamment à Ellen Kooi et Mireille Loup de nous livrer deux belles séries d’images dans lesquelles l’image de l’enfant est plongée dans celle de ses rêves. Dans les travaux de ces deux photographes l’image de l’enfant voisine le danger, l’incompréhension, l’absurde, le conte, mais aussi la mort et de ce fait touche gentiment du doigt quelques tabous occidentaux, l’enfant et la mort, l’enfant et la sexualité. Ellen Kooi en retravaillant de grandes images panoramiques dans la pleine acceptation des distorsions de perspectives dûes à la rotation de la tourelle de l’objectif, y ajoute quelques éléments très discrets en provenance d’autres photographies, ainsi le même personnage, différemment habillé, démultiplié à différentes endroits d’un champ embrumé. Mireille Loup opère avec peut-être avec un peu moins de subtilité la supercherie de ses images, dont il est plus apparent que la retouche numérique ait intervenu pour modifier le sens de ses images initiales, tout comme Loretta Lux, autre photographe de cette exposition, c’est dans la visibilité légère de ce trucage que s’opère le passage de l’image vers l’unvivers du rêve, ce qui rapproche ces deux photographes des hologrammes de Pierrick Sorin, qui met en scène ses rêves, jouant son propre rôle sous la forme d’un hologramme perdu au milieu d’un décor de carton pate.
Parmi les autres oeuvres exposées dans le centre de la photographie de Pontault Combault, on trouve également des vidéos et autres images animées, qui ne sont pas directement de la photographie mais qui en sont très nettement inspirées soient qu’elles soient des images animées à partir d’images fixes, manière de cinéma artisanal du pauvre, ou soit encore qu’elles empruntent aux autres images strictement photographique des mêmes artistes, des mises en scène bouffies d’effets de distanciation, lesquels parviennent à merveille à rendre de telles images irréelles et perturbantes.
Dans le cas de ces images l’écran vidéo agit avec un effet de surface qui décolle légèrement l’image pour la faire naviguer davantage dans l’univers du rêve, c’est d’ailleurs ce même effet de surface, dans les photographies, mais alors aidé de procédés de tirages contemporain comme le duratrans, le cibachrome ou le transfert de micro-pigments et qui par exemple dans les images de Yveline Loiseur est renforcé par les teintes de ses modèles tranchant sur celles neutres de ses fonds. Sans compter que Yveline Loiseur comme Catherine Larré n’hésitent pas à accrocher leurs photographies dans des ensembles fuyant la logique rectangulaire et les effets de séquences linéaires.
Grâce à la maîtrise de ces moyens techniques, les images de cette exposition ajoutent à l’univers de leurs aînés, Meatyard et Ueda donc, la couleur et avec elle, et tout particulièrement les couleurs vivres des jeux et des habits des enfants, une dimension plus onirique encore, leur permettant de donner davantage encore de vraisemblance à ces univers n’existant qu’en rêves, et pourtant ces photographies renvoient de l’enfance une image plus complexe, moins édulcorée et surtout moins niaise, au point de rassurer les enfants avec lesquels je visitais cette exposition — les images absurdes de leurs rêves existaient dans l’esprit d’autres enfants — et au contraire d’inquièter les adultes les accompagnant, eux renvoyés au souvenir de leurs peurs enfantines.
Comme il est rassurant, finalement, que la photographie serve à la construction de telles images et moins à celles auxquelles elle est plus traditionnellement assujettie et dans lesquelles elle participe au mensonge généralisé des images tenues pour vraies mais qui sont infiniment menteuses.
Photographie de Maïder Fortuné