partager partager

Les articles

Ce que révèle l’intrus

A propos de Persécution de Patrice Chéreau



Si l’on considére qu’un récit, un film de fiction par exemple, est l’extrait d’une existence plus vaste, alors le premier geste du montage de ce film est de déterminer quelles sont les bornes de cette existence à laquelle on décide de s’intéresser, ce qui aménera sans doute à quelques artifices, au premier rang desquels, se trouve le flashback. Certains cinéastes se l’interdisent, probablement parce qu’ils viennent notamment du théâtre, par exemple, où une certaine unité de temps, pris dans sa continuité, empêche a priori de tels développements — il y a bien quelques exceptions, je pense notamment à la scène d’Hamlet dans laquelle le prince Hamlet embauche une petite troupe d’acteurs pour monter un spectacle à l’adresse de son père, contre sa marâtre, ou encore la dernière bande de Samuel Beckett, pièce dans laquelle les enregistrements passés de Krapp tiennent ce lieu curieux de flashbacks, mais ces exceptions sont rares. Je me suis souvent demandé si c’était parce que Patrice Chéreau était aussi un metteur de scène de théâtre que les films que j’ai vus de lui s’astreignaient à ce découpage du temps et à son déroulement linéaire. Son dernier film, Persécution procède de ce montage, entre deux limites pas très distinctes d’une existence dont le spectateur ignore beaucoup. Et lorsque le film rend son personnage à l’indétermination de la vie dans les villes, il n’est pas certain que ce personnage de jeune homme que l’on aurait pu croiser dans la rue, à tant d’autres semblables, est davantage connu à son spectateur.

Il y a aussi ceci qui revient souvent dans les films de Patrice Chéreau et qui sans doute appartient au monde du théâtre, en plus d’avoir découpé dans un extrait de la vie de ses personnages, le décor n’est que fond, rien dans le lieu même de l’intrigue n’est spectaculaire ou même simplement citationnel, dans Persécution, l’histoire se passe dans une sorte de ville générique (dont on apprend, comme par accident, qu’il s’agit de Paris et qu’un des chantiers sur lesquels travaille le personnage de Daniel est à Montreuil, l’autre chantier dans le seizième arrandissement)

Et pareillement on pourrait être en été ou en hiver, en automne ou au printemps, le récit pourrait durer une semaine, un mois une année, dix ans même, pourquoi pas ?, aucun souci dans ce domaine pour donner du corps au récit.

Cette neutralisation relève quasiment des travaux de laboratoire, de l’expérience. On neutralise le contexte et on observe.

Pour tout dire, j’ai le sentiment qu’il y a deux façons d’appréhender Persécution, le dernier film de Patrice Chéreau, qu’il y a dans ce film, un échec et une réussite. L’échec ce serait celui de la figure du neutre qui à force de gommer tous les éléments de contexte qui pourraient donner de la vraisemblance à récit, du corps, cette neutralisation finit par réduire les personnages à très peu de choses en dehors de leurs pulsions ou de leurs difficultés manifestes de vivre. Le nécessaire lien empathique que l’on aimerait ressentir à leur égard peine à s’exprimer tant on regarder le spectacle d’une vie solitaire, celle du jeune Daniel parasité par endroits par les intrusions de son voisin d’en face qui apparemment s’est entiché de lui au point de le suivre, partout semble-t-il — sur ce point il y a une astuce très redoutable qui épouse parfaitement la fluctuance de l’état d’esprit de Daniel, qui oublie par moments cette filature et ses intrusions, puis au moment même où il est de nouveau confronté à son persécuteur, il est chaque fois comme rattrapé par un principe de réalité, c’est la musique qui opère avec une façon très insidueuse : elle entre d’un coup, comme par effraction, et au contraire, elle disparaît par le biais de très longs et discrets fondus sortants.

Mais alors est-ce qu’empathie n’est pas le maître-mot ? Non pas qu’elle soit centrale, c’est davantage qu’elle soit absente de tous les mouvements des personnages de ce film, au point que la relation qui unit Daniel avec Sonia est impossible, leurs corps se touchent avec une extrême difficulté jamais sans des réactions de rejet immédiat, des élans contrariés, et avec cela une incompréhension mutuelle de part et d’autre, chacun de son côté, dans les séparations de tous les jours, emportant une part de l’autre plus fantasmée que réelle, jamais synchrones dans leur désir de se voir, maladroits au point de faire tomber des objets. Là aussi les dialogues entre ces deux personnages sont du pur théâtre, coupés de tout élément de contexte, Sonia semble très prise par une vie professionnelle très accaparante mais dont on ignore tout — si ce n’est qu’elle s’absente aux Etats-Unis une fois, mais alors ce qu’on en perçoit ne nous apprend rien, au point que la description qu’elle en fait au téléphone, c’est que c’est à la fois bien et mal, c’est surtout parfaitement indéfini.

Dans leurs loisirs le couple se retrouve entre amis dans un café dans lequel ils ont visiblement leurs habitudes, mais là aussi rien qui ne transparaisse, rien qui n’aiguille, scènes de café, dialogues neutres. Personnes étrangères les unes aux autres en dépit des liens qui les rapprochent sans doute.

Les bulles infranchissables dans lesquelles les personnages évoluent sont reliées entre elles par un lien artificiel, le téléphone, notamment portable, ses messageries et son absence de chaleur humaine. Il souffle sur les personnages un vent glaçant et contemporain, dans lequel, un élément accidentel, parasite, est jeté, comme dans une expérience de laboratoire donc.

C’est sans doute là, dans une certaine indétermination, que le film passe de l’échec — le manque d’adhésion aux personnages — à la réussite de cette chronique de l’humain déshumanisé à force de s’être coupé de ses semblables, peut-être moins du fait de moyens de communication qui poussent à l’isolation, que du fait de discours plaqués, de paroles réflexes, et d’un désir sociétal de gommer l’humain dans ce qu’il a d’imparfait, de ce qui n’est pas propre chez l’homme. Et il faut l’intrusion de l’étranger pour rendre son humanité au personnage de Daniel qui dans cet ultime dialogue entre son persécuteur et lui, finit par accoucher, maieutique douloureuse, psychanalytique presque, ce qui fait de lui cet être dur, solitaire et fondamentalement incapable d’une véritable empathie à l’égard de ses semblables.

L’ambivalence du film se poursuit encore, oscillant entre des pôles opposés, plus tellement celui de savoir si le film est un échec ou une réussite, mais en tentant d’y dégager sinon une morale du moins un enseignement. Le monde et l’humain qui sont ici dépeints sont blafards, et pourtant des étincelles subsistent, manière de dire que l’homme vaut mieux que le dernier état de son monde, mais étincelles dont on ne sait si elles ont une chance véritable de ranimer la flamme d’une humanité plus chaleureuse. Comme s’il appartenait à chaque spectateur de Persécution de s’extirper pareil examen de conscience, en se persécutant un peu.