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Ce qui excite la blogosphère

mardi 8 janvier 2008, par Philippe de Jonckheere

C’est curieux, ce n’est sans doute pas un sujet que j’aborde volontiers en ligne, c’est davantage dans la discussion avec les amis, cette impression que j’ai que, depuis ses débuts, internet constitue le lieu idéal de la résistance à ce qui relève avant tout d’un immense rouleau compresseur justement parce que c’est un lieu qui est à la fois visible et caché, je ne pense pas que le miracle veuille que les espaces de résistance soient seulement visibles des résistants et pas du tout des collabos au rouleau compresseur, mais il me semble que le rouleau compresseur est tellement préoccupé de lui-même, de sa propre efficacité qu’il ne se soucie pas suffisamment des poches de résistance et dans les bons moments je me demande souvent si ces poches de résistance ne finiront pas par éclabousser salement le rouleau compresseur un jour.

Des résistants donc j’en connais quelques uns, j’en lis quelques uns (que je connais ou que je ne connais pas, mais même ceux que je ne connais pas personnellement j’ai le sentiment de savoir d’où ils parlent, d’ailleurs c’est souvent depuis rezo.net que je les trouve) et leur résistance nourrit la mienne, la semaine dernière découvrant dans le journal de Claire Legendre un lien vers extreme_droite.txt, je me disais que peut-être cet espace mince de résitantce qui est le mien en encourage d’autres, bref on se serre les coudes sans se connaître. D’ailleurs ces derniers temps, l’ouverture de la page Par où t’es passé ? était pour moi surtout l’occasion de regrouper toutes mes sources en un seul endroit, et qui sait ?, les rendre plus visibles à ceux qui finalement appartiennent à mon réseau.

Ce week end par exemple, j’avais eu ce sentiment un peu exhaltant d’appartenir à un petit groupe, celui des personnes qui effectivement n’en revenaient pas que le Nouvel Observateur soit tombé si bas pour se servir des fesses de Simone de Beauvoir pour vendre du papier et de l’encre d’une qualité déclinante. Dans mon cas, j’ai reçu un mail de François relayant une interrogation de C. de Lignes de fuite à propos du traitement post-photographique de cette photographie d’Art Shay, j’allais lire les Fesses de Sartre dans Lignes de fuite, je fis une recherche pour trouver cette image d’Art Shay dans une version qui paraissait authentique et je me réjouissais que je venais de trouver un sujet pour le bloc-notes de ce samedi qui par ailleurs s’étirait avec un lenteur ennuyeuse, j’y allais donc de mon petit billet. François et C. reprenaient, pendant que j’y étais je plaçais mon article dans le Portillon comme à mon habitude pour de tels articles, et le lendemain, comme je le fais, dans ces cas de polémique, j’allais faire un tour dans les statistiques du bloc-notes données par l’outil SPIP, et j’avais alors la satisfaction de voir que l’article avait maintenant été repris dans le blog de la Terre est plate, et depuis, entre-temps, chez André Gunthert. A vrai dire il y a une réelle satisfaction à ces tâches d’huile, on aurait presque le sentiment de participer et de contribuer à quelque chose qui est un peu plus grand que son espace propre.

Et puis ce soit je découvre, en faisant le tour de la presse sur internet, ma façon à moi de lire le journal, d’ailleurs je continue d’appeler cela lire le journal, mais attention pour les journaux cela devient très difficile de me faire avaler leurs couleuvres habituelles, parce que sur le même écran je peux faire apparaître avec quelques recherches instruites des contradictions intéressantes — notamment avec le site Acrimed par exemple — et je tombe alors sur cet article de rue89, le nu de Beauvoir excite la blogosphère. D’abord je trouve le titre très mauvais, on ne pourrait parler de nu que si Simone de Beauvoir avait effectivement posé pour cette photographie or il n’en est rien, de son propre aveu, le photographe, Art Shay, aurait volé cette image, puis, j’ai déjà parlé de cela, le traitement numérique de cette image l’a rendue plus sale encore. Donc nu, en tant que genre photographique, cela n’est pas très bon. Et puis le verbe exciter ne m’apparaissait pas à sa place, pour ma part j’aurais surtout parlé d’énervement.

A la lecture de l’article, et de ses premiers commentaires, je comprenais mieux cette notion d’excitation. En fait j’avais cru bêtement, projettant sans doute ma propre opinion sur la lecture de l’article, ce qui était rendu d’autant plus facile que je découvrais que l’article reprenait une citation de mon article, que ce qui excitait la blogosphère c’était l’incurie du Nouvel Observation, la honte de cette photographie de l’auteur du Deuxième sexe dans un contexte qui était la fois irrespectueux de la personne mais surtout terriblement sexiste.

Mais en fait pas du tout, ce qui transparaît dans cet article de la rue89, correctement titré pour son verbe finalement, c’était qu’effectivement une majorité de blogueurs, le complément d’objet direct, la blogosphère, donc, était effectivement excitée par cette photographie de Simone de Beauvoir, que beaucoup de blogueurs donc trouvaient très à leur goût.

En réalisant ceci j’étais paralysé. D’abord je concevais de l’effroi que ce qui m’apapraissait avec la force de l’évidence, les personnes au Nouvel Observateur responsables, de ce qui tenait de l’injure à la mémoire de la philosophe, étaient des peignes-culs, pouvait en fait non seulement trouver son public — franchement qui a encore besoin, disposant d’internet de photographies de fesses nues ? — mais que ce public de lecteurs au sang reptilien était à la fois majoritaire, et qu’il trouvait finalement dans cette parution l’occasion de pouvoir s’épancher, en toute impunité majoritaire, à propos de cette émotion tellement stupide que leur causait cette photographie.

Et finalement, ce que je comprenais in fine, c’est que ces fameux espaces de résistance n’étaient pas invisibles au rouleau comrpesseur, mais qu’ils étaient en fait tolérés parce qu’ils étaient inaudibles, et qu’ils pouvaient même, le cas échéant servir de prétexte à la moquerie. On passe donc vite pour des ringards à s’émouvoir que le comportement du Nouvel Observateur, s’agissant de l’utilisation de cette photographie de Simone de Beauvoir est ouvertement sexiste.

D’un monde qui s’effondre avait titré François Bon pour parler de cette couverture ignoble du Nouvel Observateur.

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