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Les articles

Céline Guichard dans ses oeuvres

Mum et De l’amour



La double sortie de deux livres de Céline Guichard, chez deux éditeurs, différents — c’est le moindre que l’on puisse dire puisque l’un est canadien, les Éditions Marchand de feuilles, et l’autre italien, Strane Dizioni — me pousse à redire mon admiration pour le travail de mon amie Céline.

Céline Guichard dessine, en permanence. Ce n’est pas seulement une production pléthorique dont il s’agit ici mais d’un mode de vie ou même d’une langue — parce qu’en dehors de cela elle n’est pas nécessairement bavarde, pas taiseuse non plus, disons qu’elle est concise, mais d’une concision aiguë. Donc la parole est à certains et le dessin permet à Céline Guichard de nous parler, et c’est avec éloquence qu’elle nous parle d’un monde qui n’est pas rose — ou alors d’un rose franchement écoeurant &#151&; un monde dans lequel les personnages ne sont pas nécessairement ni beaux ni gentils, un monde dans lequel les enfants souffrent et Céline est souvent de leur côté, il faut dire qu’avec des mères aussi monstrueuses que celle de Mum, des générations de tueurs en série sont à venir.

Alors bien sûr on pourrait reprocher à Céline Guichard cette vision cauchemardesque du monde, d’elle-même, de sa Mum et de ses êtres navrants de laideur, de bêtise, de cruauté, ce serait sans doute aussi légitime et stupide que de lui reprocher une figuration d’apparence (seulement) naïve, primitive, dans laquelle les monstres ont des bouches haineuses avec des longues langues fourchues, vertes, mais un nombre parfaitement normal et régulier de doigts ou de pieds, tous dessinés avec une application studieuse. En fait que nous dit Céline Guichard ? Qu’elle est fort lasse de la représentation très normée du monde, et très normative des scènes oniriques qui le composent. Que dans son esprit sont captifs exactement les mêmes cauchemars que les notres, les mêmes visions épouvantables et débiles du monde et que c’est un immense mensonge que celui des représentations coutumières, qui dénuées d’intelligence et d’un peu de vérité pour leur donner corps, sont LE cauchemar. Un cauchemar honteux dans lequel nous rêvons tous de nous promener nus dans la rue, de nous faire dévorer par des proches devenus très carnivores, d’avoir des relations sexuelles compliquées avec des êtres chimériques, d’être affligés de pénibles maladies débilitantes, autant d’images qui sont aux antipodes de celles des rêves que l’on nous vend.

Alors cela nous heurte nécessairement. Nous ne sommes pas habitués. Et on fustigera un peu facilement celle qui rêve d’être sexuellement un homme pendant que nous même faisons le rêve contrarié d’être engagé dans des ébats douloureux avec des oiseaux. C’est notre façon à nous d’oublier notre démence, de l’occulter en lynchant, en dernier recours, celle qui ne fait que représenter les choses telles qu’elles sont, avec cette pesanteur de mercure des corps et des univers comme des papiers peints des années 70.

J’admire le courage d’une artiste qui se coltine cela de front, qui refuse sans cesse le biais et la pente de la décoration et tant d’autres artifices et recettes qui permettent d’atténuer notre propre monstruosité.

Alors, comme dit Céline Guichard, âmes pas sensibles s’abstenir.




Deux séries de Céline dans le désordre, sublimes maladies et une série de dessins inédits