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Chutes

Le numéro 2 est sorti



Une revue de graphisme je suis sûr que vous en avez déjà feuilletée une, et même sans doute aussi, une revue de graphisme expérimental, ou même encore une revue dont le graphisme ne serait pas le sujet de la revue, mais une revue dans laquelle le graphisme aurait toute sa place, et chose assez rare une revue dans laquelle le graphisme bousculerait un peu la lecture de la revue, je pense ici aux deux ou trois derniers numéros de la Recherche Photographique, qui d’après le courrier des lecteurs et des abonnés avaient bien fait râler les coutumiers grincheux qui préféraient, et de loin, leurs colonnes de textes justifiés avec gouttières à douze ou quinze points et des images avec un texte contournant, quelques pages avec les images à fond perdu, mais que l’ensemble reste lisible, les grincheux ont fini par avoir raison et avec force désabonnements en nombre, la Recherche Photographique a périclité, en dépit de l’immense richesse de son contenu souvent unique — d’autant plus peiné d’en reparler que le naufrage eut lieu avant la numéro intitulé le Vécu et dans lequel les lecteurs auraient pu voir la série L5-S1. Je viens de trouver une nouvelle raison de détestation des amateurs de graphisme conservateur.

En fait pour tout vous dire en matière de graphisme, dès que vous bousculez un peu les codes, et c’est souvent dans cette direction que les graphistes aimeraient tendre, pour votre leur plus grand plaisir et enrichissement personnel, vous soulevez un tollé des tenants de la lisibilité, ce qui fait qu’en matière de graphisme qui sort un peu des codes, ce sont surtout des publications à propos de graphisme qui iront de l’avant. Et encore. Ce n’est pas toujours si évident. D’ailleurs, ce qui se passe généralement en pareil cas, les différents graphistes d’une même publication s’en partagent les pages et s’entendent à délimiter confortablement l’espace de telle sorte, sans doute, que les vociférations avec force typographies accentuées et massives de l’un, ne fassent pas d’ombre à des espaces plus calmés et où la typographie est plus parsimonieuse de l’autre. Mais c’est déjà bien, parce que dans une telle publication règne généralement une saine émulation de graphistes qui entendent bien en remontrer à leurs collègues des pages voisines. Donc, ne boudons pas notre plaisir.

Et pourtant il existe une revue de graphisme expérimental qui pousse le bouchon un peu plus loin. Il s’agit de Chutes dont le numéro 2 vient de sortir — précipitez-vous pour la commander, il n’y en aura pas pour tout le monde. En quoi Chutes diffère-t-elle d’une autre revue de graphisme même expérimentale ? Dans le cas présent les graphistes présents au sommaire de la revue soumettent un certain nombre de réalisations et acceptent tacitement d’abandonner le contrôle de leurs pages à un graphiste despote, LLdM, qui n’en fera qu’à sa tête — ce qu’il ferait naturellement, je commence à le connaître un peu — pour assembler tous ces travaux d’auteurs aussi divers que Mardi Noir (copygraphie), Antoine Ronco (dessin), Jean-Michel Bertoyas (bande dessinée), Alain Hurtig (typographie), Céline Guichard (dessin, infographie), Dr C. (bande dessinée), Jean-Luc Guionnet (dessin), Stéphane Batsal (collages, frottis, bricolages), L.L. de Mars et moi-même. Des voisinages qui n’étaient pas envisageables a priori autrement que par la force et la violence, apparaissent soudain limpides, la mise en page étant à ce point anarchique, mais pas sans raison, que chacun des graphistes est amené à côtoyer tous les autres au moins une fois dans toutes les pages, et qu’à chacun est donné une page ou une double page où, au contraire, le travail s’exprime en regard de lui-même, dans mon cas, une double page dans laquelle s’assemblent trois rayogrammes appartenant à trois séries différentes. La hiérarchie des images de chaque auteur est également amplement chahutée, certaines réalisations autonomes finissent par devenir de simples marqueurs de bas de page, tandis que des tentatives plus putatives font au contraire la pleine page ou presque, c’est à la fois un cauchemar visuel, mais aussi une brocante pleine de très heureuses surprises, et d’ailleurs ne vous y trompez pas, le responsable de ce capharnaüm visuel craignait tout de même qu’à force d’usinages en tous sens il finisse par blesser la susceptibilité des uns et des autres de voir leurs travaux défigurés, c’est évidemment tout le contraire qui se passe, nous sommes tous très enthousiastes de ce traitement vigoureux, et pour cause, pour chacun d’entre nous, dans cette revue, la représentation de notre travail apparaît sous un jour nouveau, enrichi de nouvelles idées, de nouvelles directions que nous allons tous nous empresser de suivre et ou de développer.

Le risque évidemment, mais est-ce un risque qui ne vaudrait pas la peine d’être courru ?, serait qu’au prochain numéro, nos travaux soient devenus tellement hybrides de s’être ainsi frottés les uns aux autres, qu’il devienne alors très difficile de réitérer un tel chahut, rendant l’assemblage impraticable. Mon intuition me dit que non. La suite au prochain numéro, tant l’expérience tient du feuilleton.




Chutes et son bon de commande.