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Conversation de chasseurs à propos d’écologie

A propos d’un récent débat sur France Culture à propos du livre de demain



En fait plus je pense aux échanges de ce débat sur France Culture au salon du livre à propos du livre de demain et moins j’en comprends les termes, sur un sujet dont j’avais pourtant le sentiment jusque là de bien le comprendre dans son ensemble et même sur certaines parties d’en avoir une connaissance interne.

Avec la deuxième vague de liseuses, rappelons tout de même que fin 1999 et début 2000, une première gamme de ces produits était déjà sortie, qui permettaient de stocker un grand nombre d’écrits et de les lire sur un écran de petite taille avec un certain confort de lecture, j’étais particulièrement charmé à l’époque par la possibilité qu’offraient ces appareils de lire dans l’obscurité, alors je travaillais souvent tard, notamment à la construction du site et me couchant je trouvais Anne profondément endormie et je ne voulais surtout pas allumer de risque de la réveiller, ce qui me frustrait du bout de lecture que j’aime bien faire le soir avant de m’endormir. Le prix prohibitif de ces appareils et d’une certaine façon l’offre très faible de textes à charger dans la liseuse m’avaient dissuadé de cet achat luxueux — et si l’on devait se poser la question de savoir ce qui a bien pu causer la carence de l’offre, il ne faut pas chercher trop loin, les éditeurs n’étaient pas pressés de rendre service à ce qu’ils percevaient comme une inquiétante concurrence, tarissant leur source bien avant le robinet, ils parvinrent à condamner assez rapidement les liseuses, le tout intervenant dans le contexte de la déflation de la fameuse bulle de la nouvelle économie, les éditeurs pouvaient se rassurer ce n’était pas encore cette fois qu’ils seraient détrônés de cette place forte qui est la leur, jalousement défendue. Néanmoins si cette première attaque avait été repoussée, les éditeurs pouvaient bien voir que d’autres vagues lui feraient suite, la leçon qu’ils auraient du tirer de cette première bataille livrée, résidait dans le fait assez facile à discerner qu’effectivement nous étions à l’aube d’une révolution de même ampleur, peut-être même plus immense encore, que celle de l’imprimerie de Gutenberg et qu’il était sans doute temps pour eux de se préparer à ce virage s’ils voulaient garder une chance de conserver la place qui était la leur.

Ce n’est pas la politique qu’ils choisirent d’adopter. A cette émergence visible, ils préférèrent opposer des recettes qui étaient les leurs, éprouvées certes, mais dont les observateurs attentifs pouvaient déceler, et cela bien avant l’émergence du numérique, qu’elles n’étaient sans doute pas les plus avisées. Jérôme Lindon, directeur des éditions de minuit et initiateur de la loi Lang sur le prix unique du livre, en cela sauveur du monde de l’édition dans sa diversité, aussi bien celle des éditeurs que celles des libraires, avait à ce sujet finement observé que le monde de l’édition était la seule activité économique connue qui à une baisse de la demande répondait pas une augmentation de l’offre. Des livres ils s’en vendaient de moins en moins, mais on en produisait de plus en plus. Combien de livres chaque année sortent au moment de cette mascarade de la rentrée littéraire ?, qui, il faut le dire, ne donne de frissons qu’au monde de l’édition lui-même, il n’est pas certain que cela mobilise beaucoup le public lui-même — à cela deux raisons, le public averti qui connaît les us de cette grande affaire, sait depuis longtemps combien elle est biaisée et stérile et n’attend pas particulièrement le mois de septembre ni pour lire, évidemment pas, mais pas davantage pour suivre l’actualité de l’édition, quant au public qui n’en connaît pas les codes, il n’a aucune chance d’en saisir l’intérêt, et grand bien lui fasse. Et dans ce raz-de-marée de papier, chaque année plus imposant, quelle part toujours plus conséquente de papier imprimé part ensuite au pilon, sans compter que la part promise à ce massacre contient bien souvent des livres souvent plus exigeants que ceux qui au contraire sont montés en épingle et promis à ce qui compte vraiment aux yeux des éditeurs, les ventes massives ? Un exemple, la rentrée littéraire de 2006 aura été marquée par la consécration d’un livre qui en plus d’être très mal torché était d’un révisionnisme forcené sur un sujet glissant, celui de la Shoah, vous aurez reconnu les Bienveillantes de Jonathan Littel, dans le même temps, un livre-clef d’un auteur majeur, lequel lançait un pont immense entre justement le monde de l’édition papier et celui de l’écrit en ligne, vous aurez reconnu Tumulte de François Bon, celui-là connut le triste sort du pilon.

Ce dernier exemple montre assez clairement, au delà du désastre écologique qu’il représente également — très sérieusement, au moment de cette autre pantalonnade du Grenelle de l’environnement, j’avais écrit au ministère concerné pour lui soumettre, que l’on gagnerait sans doute beaucoup en empêchant le monde de l’édition de continuer cette gabegie stérile, la proposition ne fut pas retenue, sans doute pas même débattue, de toute façon j’ai l’habitude chaque fois que je soumets mes meilleures idées au gouvernement, comme celles pour un logo pour le ministère de l’immigration, le gouvernement ignore mes propositions, c’est un peu vexant à force — que lorsque les éditeurs se targuent d’être des « passeurs de textes » ou parfois même d’être « les poumons culturels du pays », ils disent de très grosses sotises, sans doute parce qu’ils conçoivent de la culpabilité de n’être, en définitive, que des marchands de tapis, des épiciers, des démarcheurs.

Ce qui me surprend le plus finalement dans cette discussion, c’est de devoir constater que pendant que s’opéraient les grandes mutations du numérique, les éditeurs de ce pays ont pu vivre tout ce temps sans tenter de se tenir un peu au courant de ces évolutions, au point de confondre les plus élémentaires notions de numérique. Par exemple, dans le débat, la notion de format est une fausse question de plus, à la différence de la musique le texte ne perd rien de sa qualité originale en étant numérisé puisqu’en lui même le texte a la faculté de devenir de la donnée. Penser, comme il est dit dans le débat, que la musique a trouvé dans le format mp3 son format de compression universel dans lequel elle ne perd rien de sa qualité première c’est avoir du persil dans les oreilles et manquer de beaucoup de jugement. Ou encore que les éditeurs ont besoin de numériser des textes contemporains est confondant de bêtise, et il est admirable qu’ils reçoivent des subventions pour ce faire, puisque le format dans lequel les éditeurs envoient leurs textes à des imprimeurs est à peu de choses près le même que celui qu’ils projettent de mettre à la disposition des liseuses électroniques.

Dans le fil de cette discussion pas très enrichissante tout de même, dans laquelle ce sont surtout des considérations assez strictement économiques qui sont mises à plat, on relèvera une contradiction de taille, l’attachement des éditeurs aux droits d’auteurs quand l’auteur en présence dans ce débat, François Bon, dit, à raison, que c’est pour lui une question secondaire, et même cela lui apparaît surtout comme un obstacle à la diffusion de son travail.

Continuer d’appeler cela des droits d’auteurs ce qui précisément ne permet plus aux auteurs de vivre au contraire des éditeurs qui en tirent bénéfice, est terriblement malhonnête, cela devrait s’appeler des droits d’éditeurs.

Pareillement, il est curieux que dans ce débat qui portera essentiellement sur les tenants et les aboutissants financiers de la mutation à venir de l’écrit, que la seule vertu qui soit retenue pour le texte électronique en lui-même soit celle, que je ne trouve pas très heureuse de « texte liquide », tout comme lors du débat la BNF auquel j’avais participé il avait été question d’« écriture gazeuse », qui sous-entend de façon donc péjorative que le texte électronique parce qu’il est modifiable, adaptable n’aura jamais la noblesse du texte définitif, imprimé, lui — Maurice Blanchot avait repris son Thomas l’obscur, sans que nul n’y trouve à redire et heureusement pour les lecteurs d’aujourd’hui qui pourront dans la comparaison entre les deux textes déceler une partie de son mystère dans son écriture même, et que la pensée d’un homme justement n’est pas figée. Est-ce si grave aussi de se dire que passée la Prisonnière aux deux tiers, la recherche du temps perdu de Proust est un texte qui continuait de subir les assauts correctifs de son auteur qui n’eut pas le temps d’y mettre la dernière main ? Pourquoi ne pas évoquer que le texte électronique s’enrichit de facultés que le texte imprimé peinera toujours à produire, comme le lien hypertexte, dont je suis toujours surpris qu’il ne motive pas davantage les auteurs contemporains, il m’est impossible de penser que Georges Perec n’aurait pas fait main basse sur cet outil pour élargir le champ de son écriture, dans tout ce qu’elle a de combinatoire.

Mais ce n’est sûrement pas de l’intérêt des participants de ce débat, tous issus du monde de l’édition papier, même François Bon dont on perçoit bien qu’il est invité dans ce débat davantage en sa qualité d’auteur imprimé que celle qui lui tient sans doute plus à coeur d’être un des pionniers de l’internet littéraire — mais ce n’est pas nécessairement son affaire à François Bon le lien hypertexte — pour deviser donc, d’un sujet dont ils ignorent les plus grandes lignes, on aurait invité une assemblée de chasseurs pour parler d’écologie, on aurait commis le même non-sens.

D’ailleurs c’est dans cette contradiction qu’est contenue tout entière la posture du monde de l’édition face à l’écriture en ligne, c’est une compréhension consanguine dans laquelle ne participent que des personnes issues du même monde, et lesquelles ont surtout en partage de ne pas affronter d’eux-mêmes la richesse d’un univers qu’elles dénigrent pour s’éviter d’avoir à l’appréhender, ignorantes qu’elles sont de se priver d’elles-mêmes de la bouffée d’air frais qui leur rendrait leur respiration. Sans doute aussi parce qu’il y a longtemps que ce monde trop clos ne juge plus de la matière qu’il travaille qu’en fonction de critères qui ont cessé d’être objectifs et qui ne sont que périphériques et que cette marge de signes et de repères n’existant pas en ligne, ils soient à ce point perdus et dénués de jugement. On ne peut plus croire les éditeurs lorsqu’ils entament le couplet des « passeurs de texte » parce qu’au seuil de la jungle ils se montrent de piètres défricheurs.

Il y a aussi cela qu’il y a une dizaine d’années quand l’accès à internet devenait généralisé, les internautes auraient sans oute beaucoup gagné au rôle de prescripteur de lectures, qu’auraient pu tenir les éditeurs, en grande partie parce que les internautes d’alors découvraient un outil qu’ils peinaient encore à faire fonctionner à plein, mais en une dizaine d’années les internautes ont beaucoup gagné en autonomie et se passent désormais très bien de ces prescripteurs, en cela l’intérêt tardif des éditeurs pour le texte numérique n’est pas seulement en retard, il est surtout devenu inutile. Le monde de l’édition peine à opérer une mutation que les lecteurs ont déjà traversée d’eux-mêmes. Le monde de l’édition par son attentisme nous a en quelque sorte condamnés à être des surhommes nietzschéens, capables, par notre propre jugement, de déterminer quelles sont effectivement les oeuvres qui comptent, nous rendant finalement responsables de nos goûts, de notre esthétique et de notre jugement propre. Et c’est sans doute le meilleur qu’il y a à tirer dans cet échec du monde éditorial.