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Daewoo. François Bon

dimanche 31 octobre 2004, par Philippe de Jonckheere

Pas facile de faire le tri dans tout ça. Il y a le livre, le roman Daewoo de François Bon, il y a la pièce de théâtre, dont de nombreux extraits figurent dans le roman, il y a la pièce telle qu’elle est montée et jouée, et puis il y a tout ce qui est à la fois périphérique et central dans Daewoo, son contexte. Et qui voudrait tenir chronique de tout cela serait bien embêté de séparer ces éléments, d’en faire des groupes distincts, tant l’amalgame est cohérent. Et c’est sans doute cette cohérence qui fait de Daewoo à la fois un texte et une démarche.

Au départ, oui, je crois qu’il vaut mieux commencer par le commencement, il y a cette fermeture d’usine, ce que la presse annonce comme appartenant au cortège &#151 tant de fois ai-je entendu ce mot vide de sens, à propos de ces fins, un présentateur de télévision doit annoncer plusieurs fermetures d’usine le même jour et on dit cortège sans doute parce qu’on trouve que le mot sonne bien, qu’on lui suppose de porter la compassion &#151 de ces fermetures d’usine, de ces pertes d’emploi. Les trois usines de l’industriel coréen, Daewoo, installées en Lorraine à grand renforts de subventions publiques sont délocalisées &#151 ce mot-là, celui de la délocalisation cache un autre mot, que tous font l’effort de ne pas prononcer, c’est le mot de fermeture, le mot de la fin &#151 justement parce que les subventions, qui ont tout de même duré dix ans, n’ont plus cours. Sont naturellement à déplorer le cynisme de l’industriel dont tout un chacun sait qu’il est un escroc à grand échelle, celui aussi d’une certaine classe politique qui n’a pas peur d’affirmer que s’agissant de ces subventions publiques, il y a eu retour sur investissement en somme &#151 est-ce là la vocation de l’état ?, voir &#151 mais surtout cette chape de plomb qui s’abat sur toute une vallée et ses habitants, la vallée de la Fench, cette même vallée qui avait connu de profondes souffrances sociales au début des années 80, lorsque le pays bradait sa sidérurgie, parce que pas suffisamment rentable. Dans la crise due à la fermeture des usines Daewoo en Lorraine, ce qui frappe, c’est l’indifférence qui s’étend à tous ces hommes et surtout toutes ces femmes, ouvrières, qui y travaillaient, des vies brisées auxquelles on oppose le discours ambiant, ce verbiage immonde de la réalité économique. Il n’est pas craint de dire à ces hommes et ces femmes qu’ils doivent repenser &#151 quel verbe incroyable ! &#151 leur vie, qu’ils doivent s’en inventer une nouvelle et on les sommerait volontiers d’aller se vendre avec les mêmes trésors de fausse inventivité de la publicité et du marketing, on leur recommanderait sans rougir donc, des méthodes, de ce charabia pour vaincre le stress, positiver &#151 que sais-je encore ?, mes oreilles ne sont pas toujours ouvertes quand cette langue est parlée &#151 à ces hommes et ces femmes dont on vient de disposer comme d’un stock de denrées obsolètes. Il y a eu les trente glorieuses, étaient-elles si glorieuses ces années qui ont fait fructifié le travail de quasi-esclaves, main d’oeuvre étrangère, chair à canon, époque de la reconstruction, bâtie sur le mythe politique de la Résistance il y a eu les deux chocs pétroliers, de 100.000, les chômeurs sont devenus un million en France de 1974 à 1981. C’était la crise. Et en choeur avec Yves Montand, la droite chantait Vive la crise, on apprenait déjà le retournement de sens, ah !, cette exhortation du vieux beau à « se retourner les manches » ! Incroyable comme les puissants de ce monde attendent des plus faibles la même santé que la leur. Et puis dans les années 90 force était de constater que le ressort était durablement cassé, c’était l’ère financière, il n’y en avait que pour ceux qui parvenaient à tirer leur épingle de ce marasme, et souvent la ruse ultime consistait à planter là ses employés et donner leur travail à faire à de pauvres bougres, qu’on n’irait plus chercher chez eux, mais, au contraire, cette fois-ci, ce seraient les usines qu’on apporterait chez eux, et bénéficier d’une main d’oeuvre si peu coûteuse. A chaque nouvelle injure à ceux qui perdent le travail, on oppose un nouveau lexique qui chaque fois retourne un peu plus le sens. On ne dit pas fermeture donc, on dit délocalisation Et dès que délocalisation crisse comme la craie sur le tableau noir, on parle alors de redéploiement. Et tout est à l’avenant. Vous me direz, je ne parle pas de littérature, ce n’est pas tout à fait vrai. François Bon interroge ce vocabulaire de la fausseté et à l’âpreté de cette fameuse réalité économique il relève et oppose des faits avérés. Il rappelle, par exemple, utilement, que l’industriel coréen est recherché par Interpol pour fraude, ce qui n’empêchera pas le gouvernement Juppé, en pleine connaissance de cause, d’en faire un chevalier de la Légion d’Honneur pour service rendu à la nation, ou encore qu’en dépit, ou plus exactement à cause des fermetures d’usines en Lorraine le groupe Daewoo n’a jamais été aussi prospère, chiffres à l’appui. Qu’est-ce que la littérature a à faire dans le voisinage de cette trivialité économique ?

Beaucoup de choses en fait. Il n’a plus cours le temps du roman balzacien, on continue de dire roman, mais les formes mêmes de ces récits ne sont plus principalement préoccupées par l’imaginaire. Les temps varient et on voudrait que pour en rendre compte ce soient les mêmes outils que l’on utilise pour mesurer notre monde ? Daewoo est un roman. Daewoo, c’est à la fois le titre d’un roman et à la fois le nom d’une société. Ce n’est pas seulement une provocation, manière de dire, vous voyez je me sers de votre nom, du nom de votre société, pour mieux vous accuser, non, ce n’est pas seulement cela, c’est aussi une manière de dire que s’il faut subir les assauts du marketing qui s’emploie à nous faire nommer les choses par leur noms de marque, frigidaire pour réfrigérateur, alors d’accord, mais battons-nous à armes égales. Tordre le langage, l’écrivain sait aussi le faire. Le champ romanesque s’élargit d’autant. Il ne fait plus l’impasse sur une partie de la réalité jugée indigne d’intérêt, il s’engage au contraire à y regarder de plus près. L’engagement est double, c’est une volonté politique parce qu’elle s’attaque à tourner en dérision la pauvreté du langage dominant, à montrer comme il cherche sans cesse un mot pour en éviter un autre &#151 Fermeture n’égale pas délocalisation qui n’égale pas redéploiement qui sera bientôt remplacé par opération stratégique de recentrement sur le métier, je vous assure, je l’ai déjà entendu &#151 il est aussi formel parce qu’il contextualise le récit, il ne parle pas de supermarché pour faibles revenus, il dit Lidl, et nous rend alors immédiat une réalité qui nous est habituellement masquée. C’est un parti pris tranché. Nous ne sommes pas très éloignés de ce mouvement de la pensée décrit dans le début du Mot et les choses de Michel Foucault, ce mouvement incertain et adventice qui s’hasarde à nommer ce que la pensée ne connaît et ne comprend pas encore. De même, il n’est plus question de construire des phrases bien balancées, d’écrire beau, il est question de sauvegarder une parole et il importe que ce soit la parole de celles et ceux qui n’ont habituellement pas voix au chapitre, d’écrire vrai.

Car c’est de bien de sauvegarde dont il s’agit ici, la sauvegarde de la mémoire. Daewoo est aussi une oeuvre de mémoire au même titre que La Recherche de Marcel Proust qui traque ces parcelles fragiles de mémoire involontaire, ou encore dans la même traque de l’infraliminaire, de ce qui est voué à la disparition, les Je me souviens de Georges Perec et Face à l’immémorable de Louis-René des Forêts. Elles sont minuscules ces paroles de femmes en détresse, qui les écouterait si François Bon n’avait pas placé devant elles son enregistreur de mini-disc &#151 le Sony comme il l’appelle, voir plus haut, frigidaire pour réfrigérateur, Lidl pour supermarché à petits prix &#151 et convoqué et invité à la fois cette parole rentrée, parole modeste qui, pourvu qu’on l’écoute, est tellement disante.

François Bon ne fait pas mystère que c’est une parole transformée par lui, elle est certes enregistrée avec le Sony, mais c’est davantage une copie de sécurité, la véritable retranscription est celle qui met les mots de l’écrivain dans les pas de ceux qui sont dits par ces femmes avec lesquelles il s’entretient. On pourrait y voir un artifice, mais ce serait mal prêter l’oreille, c’est en fait une manière d’amplification de cette parole ténue et, pareillement, entendre ces paroles par le truchement du filtre supplémentaire des comédiennes &#151 elles y parviennent avec des grés inégaux ces quatre comédiennes, la parole hésitante, comme coincée dans la gorge d’Agnès Sourdillon est encore celle qui sonne le plus juste &#151 permet de l’entendre encore mieux, d’épier les exaspérations et la colère et d’écouter la lassitude sans fin, mais aussi cette profonde humanité qui pousse cinq d’entre elles à rendre visite au patron, au siège, (20 euros d’essence partagés en 5, ça faisait quatre euros chacune) et de lui avouer, finalement, qu’elles ne sont venues là que pour le regarder travailler, pour essayer de comprendre ce que cela veut dire pour lui, le travail, penché qu’il est sur son ordinateur portable duquel sort en sourdine une musique classique. C’est à croire d’ailleurs que nous sommes devenus sourds à ce point, depuis la fin des années 60, qu’il nous faut désormais une amplification pour entendre. Mais la voix porte, celle des comédiennes, drôle de jeu tout de même celui de ces actrices qui portent en elles les voix de ces autres femmes, comme aux réunions avec les patrons on envoie celles qui parlent le mieux, celles qui sauront dire pour les autres, lourde responsabilité en somme, puisque c’est en quelque sorte ce fardeau écrasant qui pèsera de trop sur l’une d’entre elles, Sylvia, dont le texte de Daewoo dit à la fois l’absence après la mort et ce qu’il reste de parole à celle qui justement portait celle des autres.

La forme aussi de Daewoo. Le livre comprend à la fois la recherche de François Bon, une écriture qui sans cesse tient en elle la question et les conditions de son existence, manifeste par endroits de pouvoir dire que oui, désormais le roman, ce pourra être aussi cela, un récit polymorphe, composé de diverses origines, le texte de la pièce de théâtre, la retranscription des paroles des anciennes ouvrières de Daewoo qui ont donc été sacrifiées, et puis encore et toujours ce cheminement de l’auteur dans sa propre garrigue. Le refus de trancher entre ces trois venues nous dit à la fois la difficulté d’écrire, mais aussi l’acceptation pleine du caractère complexe des situations, précisément parce que les rouages qui font que le destin d’ouvrières lorraines peut se sceller dans la lointaine et extrême orientale Corée. Dans ce labyrinthe touffu, il est encore bon d’entendre celles dont tout nous pousse habituellement à ne pas les écouter. Et que des rapports de commissions chèrement commandées par nos gouvernements à des bureaucrates éloignés des hommes et des femmes qu’ils feignent d’observer, ces rapports tout à la gloire d’une économie parfaitement immorale et entièrement vouée au court terme, ces rapports donc, mentent. Ils sont tissés de paroles mauvaises et fausses, parce qu’ils oublient sans cesse que l’économie libérale est une doctrine, pas un état de fait. En cela ils sont paresseux à la réflexion et se bornent à l’immédiat ; pour François Bon, l’immédiat ce sont ces paroles de femmes qu’ils a longuement écoutées, qu’il a enregistrées, qui ont habités le disque dur de son ordinateur portable, son outil de travail, et qu’il a filtrées pour nous rappeler en temps utile qu’elles ne sont pas quantité négligeable.

Un témoignage. Un texte. De hommes et des femmes. Une oeuvre.

P.-S.

Photographie de François Bon

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