Quelle surprise cette exposition de Katarina Grosse au FRAC d’Auvergne à Clermont-Ferrand, l’exposition vient d’ouvrir et il est sûrement préférable de la voir rapidement avant que les choses ne se détériorent. Je m’explique.
Katarina Grosse peint par projection, vraisemblablement au pistolet, mais surtout elle peint à même les murs et le sol, cette fois-ci apparemment le plafond a été épargné — elle n’en avait sans doute pas le droit pour préserver les épaisses pierres de basalte de la galerie du FRAC d’Auvergne — il s’agit donc d’une oeuvre éphémère, qui en cela singe également les peintres des villes tout particulièrement ceux qui peignent également par projection, à la bombe, et qui devra sûrement, en laissant sa place à la prochaine exposition prévue au FRAC, disparaître entièrement sous les coups de wassingue et de solvants. C’est littéralement en marchant sur la peinture au sol (il est impossible de faire autrement, le sol étant entièrement maculé de peinture, à la différence des murs qui sont épargnés par endroits — c’est dire s’il est volontaire de la part de Katarina Grosse de demander à son visiteur de déambuler effectivement dans sa peinture) que le visiteur éprouve d’une part la fragilité de la peinture et qu’il appréhende, verbe que j’utilise faute de mieux, celui de « regarder » soudain ne convient plus entièrement, du moins dans sa compréhension habituelle s’agissant de la peinture, le travail de Katarina Grosse tant celle-ci repousse un peu plus loin l’expérience notamment du regard périphérique dans les toiles de grandes dimensions des expressionnistes abstraits, de fait, se trouvant au milieu même de cette peinture, il n’y a vraiment plus rien, de quel que côté que ce soit, qui ne soit plus au regard, de la peinture, on est ici dans une comparable expérience de celle du Jardin d’hiver de Dubuffet, mais terriblement aggrandie, puisque c’est toute la galerie du FRAC qui désormais donne sa dimension à la peinture et sans doute aussi, au delà de l’épuisement du regard recherché dans le Jardin d’hiver, ici, une expérience plus pictorale, et plus lumineuse aussi de la peinture.
plus lumineuse parce que les projections de peinture, dans des couleurs généralement assez vives, saturées, donnent d’abord l’illusion lorsque l’on pénètre dans la galerie qu’il s’agit davantage d’un jeu de lumière, méprise en grande partie motivée par notre résistance à l’idée même que l’on doive marcher à même l’oeuvre, mais en fait non, il ne s’agit pas d’un jeu de lumière à proprement parler mais bien de peinture.
Dès lors qu’est admise cette nécessité de marcher parmi la peinture, l’oeuvre, on remarque vite que cette peinture n’a pas de frontières franches et certainement pas géométriques, rectangulaires, ou toutes les limites communément admises dans la peinture même quand cette dernière prend le parti de la surenchère d’un Frank Stella ou encore le travail plus délicat sur la limite du tableau de Sam Francis. En effet si le sol n’est, pour ainsi dire, pas du tout épargné par le peinture, lorsque la peinture monte sur les murs, elle ne le fait pas sur la totalité de la surface offerte par les murs de la galerie, mais elle a ses limites là-même où le geste s’est arrêté librement, et non là où il aurait été contraint de s’interrompre — à cette exception, qui a du faire rager un peu Katarina Grosse, des pierres d’angle des murs, pierres de lave rejointoyées au ciment, et c’est justement dommage de s’être pareillement arrêté à la préciosité un peu empesée de ces matériaux jugés trop nobles pour être peints, comme le furent le sol et les murs et par endroits aussi les portes qui donnent vers des petites pièces de réserve et de placard de la galerie.
Le regard est décidément très dérouté par les orientations de cette peinture, au point de devoir regarder vers le bas ce que naturellement elle regarde davantage aux murs, ou encore que les limites de l’oeuvre ne sont pas non plus prévisibles, on est ici bien plus dans les dimensions de l’installation avec les questionnements coutumiers de savoir où finit et débute l’oeuvre. Mais cela reste de la peinture. Par endroits on jurerait qu’il y a de l’acharnement dans cette peinture, de l’obsessionnel à vouloir peindre partout où c’est matériellement possible. Et l’on mesure alors aux grands à-coups et aux gestes amples de cette peinture qu’effectivement elle ne se contient plus dans le périmètre habituellement imparti à cette dernière et qu’elle étend au contraire ses excès en dehors de tout cadre.
Comparablement l’oeuvre étant éphémère et ayant été composée sur place, on comprend en arrière-plan, que ce n’est peut-être pas tant dans une exposition de cette peintre que l’on se trouve mais davantage dans son atelier, mais si, comme semble le montrer le catalogue de Katarina Grosse, l’ensemble de ses oeuvres est à ce point éphémère c’est aussi la notion d’atelier et de travail de la peinture qui est déplacée. En effet la galerie, ou le musée, deviennent l’atelier de la peintre, et c’est donc au plus près de son travail que se tient naturellement son spectateur, qui devient envahi, de toutes parts par l’eouvre aussi bien dans ses dimensions physiques que dans sa temporalité très vague.
Enfin, les frontières ayant été à ce point repoussés et déplacées la notion même de composition s’en retrouve également bousculée, et c’est peut-être dans cette direction que les préoccupations de la peintre devraient maintenant se tourner, d’une part parce que c’est là une direction prometteuse a priori — notamment en rendant plus incertaines encore les frontières entre la peinture et son fond — mais aussi parce que c’est ce qui la garantirait le plus efficacement de son penchant également naturel à un geste plus décoratif.