Article de Philippe de Jonckheere publié le vendredi 21 mars 2008.
Dernière réprésentation
A propos de Suicide d’Edouard Levé
Édouard Levé est né le premier janvier 1965 — à vous cela ne dit rien, pour moi c’est stupéfiant qu’il soit né trois jours après moi, le sentiment alors que certaines choses connues de cette vie me soient passées tout près. Il a écrit cinq livres,
Œuvres, en 2002,
Journal en 2004,
Autoportrait en 2005,
Fictions en 2006 et enfin
Suicide, en 2007. Quelques jours après avoir déposé ce dernier manuscrit chez
son éditeur, il s’est effectivement suicidé.
Finalement la vie et l’œuvre écrite d’Édouard Levé tiennent en trois lignes et quatre livres.
Ce serait évidemment se contraindre à beaucoup résumer que de s’en tenir là.
Il est sans doute plus difficile de lire le dernier livre d’Édouard Levé qui se présente donc comme un roman, dont il est, comme souvent dans son travail, difficile d’évaluer la part de l’autobiographique et ce qui au contraire relève de la fiction pure, sans ignorer les conditions de sa production et les circonstances de sa mort mêlées, que par exemple de lire
la Disparition de Georges Perec en n’ignorant pas non plus que le livre est un lipogramme de e. Puisque évidemment les risques encourus par les deux écrivains n’étaient pas les mêmes et ne portaient pas aux mêmes conséquences.
L’œuvre plasticienne et écrite d’Édouard Levé est essentiellement marquée par la construction de ces principes d’obtention qui précisément donnent sans cesse à voir et à lire les conditions d’obtention de l’image et de son principe ou du texte et de sa contrainte. Il est donc naturel de se poser la question de savoir si le fait de se suicider peu de temps après s’être assuré que le texte intitulé
Suicide était en lieu sûr, et que sans doute il avait reçu de son éditeur l’assentiment que le texte serait publié, ne participait pas d’une volonté chez l’auteur de rendre impossible la lecture de ce texte sans connaître son dénouement violent. Comme une manière de dispositif qui aurait été poussé à l’extrême son fonctionnement, et nous, les lecteurs d’Édouard Levé devons désormais démêler les parts respectives de ce qui est avéré et fictionnel.
Et ce n’est pas prendre légèrement la mort de cet homme que de se poser de telles questions. Édouard Levé est sans doute l’artiste contemporain le plus prolixe qui soit pour avoir réuni en une livre de deux cents pages plus de 500 œuvres dont l’artiste a eu l’idée, très peu d’entre elles qu’il ait effectivement réalisées, aucune œuvre qu’il n’ait réalisée qui ne soit décrite par ailleurs dans ce livre, montrant assez clairement comment pour cet artiste, le principe directeur de chaque œuvre, son dispositif, avaient à ses yeux le rôle central. Ayant ainsi posé les bases d’une œuvre pareillement pléthorique, Édouard Levé, avant la quarantaine, pouvait jouir d’un sentiment que ne fut sans doute pas de son âge, la plénitude d’une œuvre achevée, celle de toute une vie, mais pour laquelle justement il ne dépensa pas une vie entière. La contrepartie de ce sentiment d’aboutissement devait sans doute laisser la place à de la frustration, celle d’être alors dans la difficulté de se dépasser et de créer de nouvelles œuvres. Je n’émets évidemment aucune certitude, seul Édouard Levé pourrait confirmer ou infirmer pareille hypothèse. Et Édouard Levé est mort.
S’il est difficile de lire
Suicide d’Édouard Levé sans être rappelé sans cesse, de par le thème même du livre, qui porte bien son titre, donc, il est peut-être possible d’essayer autant que faire se peut, de le lire de façon critique en feignant de ne pas savoir le tour sinistre que les choses ont pris, un peu comme de lire une intrigue dont on connaîtrait déjà le dénouement, mais dont on se plairait à apprécier les formes de la narration. Et alors, le livre devient presque décevant, non pas que ce soit un mauvais livre, loin de là, écrit dans une langue sèche, dépouillée d’artifice, mais pas de malice, précise comme un scalpel et qui construit le livre par ajouts successifs lesquels s’emboîtent admirablement les uns dans les autres sans jamais se recouvrir, c’est malgré cela un livre anormalement ouvert, fictionnel et ne répondant pas aux constructions méthodiques et jusqu’au-boutistes des autres œuvres écrites, qui énoncent leur principe en même temps qu’elles ne l’agissent et en récoltent le produit, il paraît même ouvert sur l’improvisation, et s’égare parfois dans des digressions dans lesquelles le plaisir d’écrire ne semble pas absent, quand il n’est pas l’unique moteur de ces détours — avec pour sa digression principale, celle de l’errance sans but dans une ville inconnue, une pensée pour
Un Homme qui dort de Georges Perec, d’autant que les deux livres partagent le tutoiement au personnage principal — mais qui apparaissent en comparaison du reste de l’œuvre nettement plus encadrée et cernée, comme des erreurs, et on en viendrait presque à se demander si ce n’est pas le dépit de ce qui ne fut peut-être pas conduit avec la maîtrise coutumière n’aurait pas poussé l’auteur à ses dernières extrémités ou encore que le suicide de l’auteur n’était pas destiné à racheter de façon posthume une œuvre dont l’auteur ne parvenait pas à modifier les contours pour justement les faire coïncider avec ceux plus sévères du reste du corpus. Pure spéculation, naturellement. Elle n’a certainement pas volonté de dénigrer ni l’œuvre, ni l’auteur, ni même sa dernière œuvre, sans doute pas à hauteur des autres.
Les deux dernières hypothèses se rejoignent cependant à un endroit qui est celui de la prise de décision par l’auteur de mettre fin à ses jours. Et de conduire ce dernier projet à son terme. Or une fois cette décision prise, il semble qu’il y ait encore beaucoup de vie à vivre pour y accéder, des fonctions vitales à satisfaire, des dispositions à formuler, dans le cas présent des décisions à prendre vis à vis de la dernière œuvre qu’elle soit ou non associée au dernier geste, dont elle porte, finalement, les stigmates. Dans le Vent de la Nuit de Philippe Garrel, le personnage interprété par Daniel Duval entre dans une pharmacie pour se procurer des médicaments avec lesquels il nourrit le projet de se suicider, cette scène divise son film en deux parties dont la deuxième continue de montrer ce qu’il reste de vie, de pensée consciente et de réalisation même de projets secondaires, ou encore de recontres tandis que le personnage ne vit déjà plus dans la société de ses semblables vivants. C’est une frange extrême de l’existence dans laquelle on imagine mal la pensée au travail, tellement elle doit être envahie par le projet pesant de s’écourter.
Édouard Levé avait-il décidé de mettre un terme à son existence en entamant l’écriture de son dernier livre, ou l’idée a-t-elle germé chemin faisant dans l’écriture de ce roman difficile, ou encore Édouard Levé a-t-il pensé que se tuant après avoir déposé chez son éditeur un manuscrit au titre de Suicide, il n’en conditionnerait pas moins sa lecture, ou bien encore, comme je le crois moins, mais je ne doute pas que cela soit possible, le dépit face à une œuvre qu’il ne parvenait peut-être pas à courber à ses exigences coutumières, quelle que soit la véracité toute relative de ces hypothèses, il est apparent qu’à un moment précédant la mort même de son auteur, le livre ait joué un rôle, et agit comme une clef dans un dispositif dont on ne peut douter de la complexité étant donné la richesse des œuvres passées d’Édouard Levé. Et comme il devient impossible de penser cette mort sans la mettre en relation avec le livre, il est également impossible de lire ce livre sans penser à la fin de son auteur, et de vivre alors cette lecture, harcelé de questions. De questions qui sont posées trop tard. L’auteur en se tuant n’a donné qu’une seule réponse. Et comme souvent en pareil cas, le suicide est une réponse à une question qui ne fut pas posée.
Article de Philippe de Jonckheere publié le vendredi 21 mars 2008.