samedi 29 avril 2006, par Alain François
Bien sûr, il faut répéter combien on peut savoir une chose, croire que l’on sait, mais ne pas en avoir réellement une parfaite conscience. Non. Il faudrait plutôt parler d’appréhension et de défaut d’appréhension. Est-on toujours bien sûr de la qualité de l’appréhension que l’on a d’une chose ? Un peu à la manière du questionnement sur la perception introduit par les cubistes dans l’évolution linéaire de la peinture occidentale, on peut toujours se demander. Voilà de quoi je dois parler pour raconter ce que j’ai pensé de « Désordre », le site Internet de Philippe De Jonckheere, lorsqu’il l’a présenté, sur scène, à l’occasion des rencontres de webmestres 2005 d’Angoulême. L’Internet est le centre du monde que toutes les utopies attendaient, l’Agora ultime, la place du village global. Le simple fait que bien des gouvernements veuillent placer un flic à ses quatre coins devrait nous le faire comprendre. C’est aussi le lieu de développement privilégié d’une multitude d’expression génétiquement modifiée, adaptée à ce nouveau milieu.

Que s’est-il passé à l’occasion de ces rencontres ? Je connaissais le Désordre. Je l’avais lu, parcouru, au fil des années, peut-être superficiellement, en bon internaute. Tout cela n’était donc que picorage. On picore sur Internet. L’hypertextuel (en gros liens à l’intérieur du texte vers d’autre textes ou lieux) lutte contre toute linéarité. Le temps moderne, pré-dévoré, accentue encore notre propension à la superficialité et entérine une définitive vision parcellaire du monde et du sens. Un site Internet ne se perçoit pas comme un livre qui, malgré sa linéarité classique, permet déjà une infinité de lecture. Internet ne se lit pas vraiment, il ne se regarde pas comme un film, on en arrache des charpies, des lambeaux, gastronomie parfaite pour les charognards culturels que nous sommes, à la manière d’une frénétique recherche dans une immense bibliothèque. Alors combien de lecteurs pour combien de lectures possibles pour un site Internet ? Nous sommes devant un vertige sémantique, un abîme de confusion possible, parce que tout, sur Internet, le moindre texte, fonctionne plus comme un rayon de bibliothèque que comme un livre. Voilà mon objet. Mon objet, c’est l’Internet comme surface d’expression, formalisatrice, émettrice, dispensatrice d’Art et bien sûr, en tant que nouveaux média et nouveau médium, inventrice de nouvelles formes. C’est mon intuition, la raison de mon acharnement sur ce médium, ce qui me motive à y perdre depuis des années mes soirées de repos. Quand l’opportunité d’en parler en public vint, Philippe monta sur scène, en contre jour devant son site projeté en immense sur un écran de cinema, malgré un maigre public. l’Internet, surtout culturel, n’intéresse personne. Pourtant, j’ai assisté à quelque chose ce jour là : Il y a des œuvres d’art sur Internet, qui n’existent que dans cet écosystème. J’en suis sûr. Je le sais. Du moins je le savais, plus par désir qu’autre chose. Mais ce jour là, Philippe, en nous faisant visiter son site, en l’explicitant, en en démontrant la structure, le fonctionnement, en déroulant cet objet opaque, enroulé naturellement sur lui même, caché et secret comme un jardin qui ne se laisse découvrir que parcellairement, par horizon restreint, au gré du parcours, du “surf” selon le terme usuel, m’a montré l’un de ces nouveaux objets d’Art du web. On croit appréhender son objet. Et quelqu’un monte sur scène et montre l’objet comme vous ne l’avez jamais vu. Brusquement ce qui était idée devient tangible, ce qui était parcelle devient totalité. Je vois toutes les facettes, tous les contours de l’objet. J’ai enfin perçu mon objet. J’avais entre les doigts mon objet, dont je pourrais parler des nuits. Que pouvais-je apprendre ?
Comme enfin on peut serrer dans sa main CET objet de SA propre convoitise, j’ai saisi mon objet. Et j’ai vu les quelques autres voir aussi. J’ai entendu l’intonation des remerciements, loin de la politesse, des quelques étudiants présents. On peut se tromper sur tout, sur soi, sur ce qui est son œuvre, sur ses valeurs. On peut chercher toute sa vie son talent où il n’est pas et se consumer de frustration. On peut accorder trop de valeur au support, à la technique et rater la beauté. On peut s’enfoncer dans son intelligence à s’en rendre con. Et il est difficile de reconnaître un nouveau territoire quand on y est quasi seul. Il est plus facile de se rassurer en produisant des bidules dans le cadre rassurant de médium traditionnel. Au moins là, quoi que l’on produise, le reste du monde le reconnaît comme Art. « Désordre » est un site Internet, un web-objet, une forme nouvelle dans un milieu qui est à la fois médium et média. “Désordre” est une globalité, une réussite, une esthétique, une expression, une sensibilité, un auto-portrait, une machine célibataire… Désordre est une œuvre d’art. Et c’est loin d’être le cas de tout ce qui sort de nous, tous autant que nous sommes, quelque soit la noblesse arbitraire ou culturelle du support ou de la technique et surtout quelque soit notre habileté. Alors que je n’aime pas tout de ce site, le “désordre”, que dans l’autre domaine, le littéraire, je n’aime justement pas les jeux littéraires (je n’aime aucun jeu), que des portions de nos cultures à Philippe et moi sont étranges l’une à l’autre, j’ai vu. Cela s’appelle un choc esthétique. C’est rare, surtout pour un amateur blasé.
Voir en ligne : www.desordre.net