Article de Philippe de Jonckheere publié le samedi 12 avril 2008.
Diable faisant caca et autres histoires de tampons restés bloqués après un rapport sexuel
Le Tampongraphe





Quand je suis arrivé chez Vincent, il m’a tout de suite proposé du café, puis s’est excusé qu’il ne pourrait pas tenir sa promesse de gauffres à la crême chantilly et m’a offert en remplacement des noix de cajou et des fraises, je me suis dit que quiconque voyait dans cette combinaison peu usuelle un substitut de gauffre, avait forcément des connections qu’il allait être intéressant de suivre. Pendant que le café coulait, sur la paillasse de la cuisine, j’avisais huit boules grises, brunâtres, et mon regard fut traduit en question à laquelle la réponse me ravit, ces sphères irrégulières étaient des boules de terre, emprisonnant des graines de toutes sortes que la compagne de mon hôte projettait de lancer à l’aide d’une fronde sur une terrasse gravillonnée, et qui faisait effectivement grise mine, en face dans la cour intérieure de cet immeuble parisien proche de la place Clichy. Manière d’engager la conversation, Vincent et moi, entamèrent de parler des liens qui nous apportaient notre lot de visites sur nos sites, je pensais l’épater beaucoup avec « fellation dans une voiture sur un parking », il me répondit par « tampon resté bloqué après un rapport sexuel » — je suis toujours un peu médusé par ces arguments de recherche, non pas parce qu’ils leur arrivent souvent de déboucher dans ma petite crêmerie, mais parce que je ne peux m’empêcher d’imaginer la situation, un tampon reste bloqué après un rapport sexuel, que faire ?, vite chercher sur internet ce qu’il convient d’entreprendre, en fait je résiste mal à entrevoir Madame encore au lit fort embarrassée pendant que Monsieur retourne la toile en quête d’un mode d’emploi, les gens vraiment.

Je sentais déjà que j’allais passer une bonne journée, le café bu en hâte presque, nous nous sommes frayés un chemin pour arriver dans l’atelier remarquablement exigu de Vincent et dont l’écume débordait déjà au sol du couloir sans grande largeur qui menait dans cette pièce remplie à craquer, j’ai pu constater qu’en matière de désordre, j’étais, face à vincent, un petit joueur, qui lui travaille non plus dans le désordre mais dans le chaos, dans lequel les objets, les outils, les chutes et les documents sont très rapidement happés et peuvent disparaître à jamais.

Vincent Sardon est donc tampongraphe. Il fabrique des tampons à encrer. Cela fait de lui un graphiste exceptionnel, puisque son travail consiste en l’accumulation prolixe d’images de sources extrêmement diverses, leur réappropriation graphique par lui, avant de devenir des tampons dont il se sert lui-même soit pour produire une nouvelle oeuvre graphique, ou soit encore confier les tampons à de nouveaux graphistes qui eux-mêmes trouveront, à la façon de suites logiques, les prolongements de ces images tamponnées dans leur propre travail de graphisme.

La richesse des sources dans un premier temps, elles sont de toutes proveances, très peu sujettes à la moindre hiérarchie, Vincent Sardon, n’a-t-il pas récemment récupéré une importante documentation à propos des tatouages des mafieux russes, ou encore quelques livres à propos de spiritisme, des planches d’anthomologie parmi lesquelles une lucane, ou cerf-volant, dont il a fabriqué un tampon en plusieurs parties démontables ce qui permet de représenter l’animal dans différentes postures, du vol à la marche. Parmi les sources d’images qui deviennent avec plus ou moins de modifications de sa part, des tampons, il y a ses propres dessins, il avoue, on n’est pas obligé de le croire, être un dessinateur laborieux, et même qu’ambitionnant de faire de la bandes dessinées il serait venu au tampon justement dans l’espoir de surmonter l’immense charge de dessin que suppose l’exercice, et dans ses propres dessins, la ressource du tampon y est admirablement mise en oeuvre dans ce qu’elle permet justement de variations, ainsi un Sartre en plusieurs tampons, différentes possibilités de strabisme rendues possibles par le retournement en tous sens des deux tampons des lunettes rondes de la figure. Les hommes politiques de droite en prennent pour leur grade, un réjouissant coffret de président de poche permettait de reproduire graphiquement et assez fidèlement les agitations en tous sens du président des otaries de droite. On trouvera également un kit adaptable pour illustrer l’atlantisme du petit président de poche, un haut de tête de W Bush s’adaptant au corps du petit bonhomme. On trouve également dans cette panoplie de types de droite un Juppé fatigué, et même un De Gaulle à l’écartement des bras modulable.

Vincent Sardon utilise aussi ses tampons et leurs variations pour ses propres travaux de graphisme, jouant ainsi sur le paradoxe du procédé, à la fois long et aux nombreuses étapes de fabrication, mais aussi sur son relatif manque de précision, pas tant dans la fabrique du tampon en lui-même, fabrication dans laquelle au contraire un grand soin est apporté, mais dans l’encrage et le tirage, comme dans d’autres procédés de tirage tels que la sérigraphie, la variation dans le tirage faisant intrinséquement partie du travail graphique de Vincent Sardon, qui sera également très attentif à la qualité des papiers, notamment jaunis, sur lesquels il exprime ses tampons.

Les tampons en eux-mêmes, singulièrement ceux en plusieurs morceaux, favorisant à la fois les variations donc, mais aussi permettant à Sardon de produire des petites boîtes les contenant, rangés dans un ordre optimisé très savant pour ce qui est de la découpe, par exemple, de son dragon, sont de très belles pièces fabriquées avec un soin jaloux, chaque étape de la réalisation étant ouverte à son propre apport de créativité, ainsi certaines boîtes contiennent des instructions de montage et d’encrage très poétiques pour avoir été rétrotraduites dans des traducteurs automatiques de plusieurs langues, pour induire que ces petits tampons ont pu être fabriqués en Inde ou à Taïwan, ou encore les boîtes elles-mêmes peuvent récupérées de stocks de boîtes intialement destinées à y produire d’admirables imitations de montres bling-bling, il y a donc dans le travail de Vincent Sardon une continuité sans faille entre le geste qui lui fait extraire telle ou telle image, dont il parvient à dicerner le potentiel, à en accentuer les valeurs, en fabriquer un tampon et finalement aller jusqu’à en permettre l’utilisation potentielle par d’autres graphistes.







  Article de Philippe de Jonckheere publié le samedi 12 avril 2008.