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Discours à la cantonade

A propos de J’ai (très) mal au travail de Jean-Michel Carré

vendredi 17 octobre 2008, par Philippe de Jonckheere



Est-ce que l’assez lamentable discussion après le film a joué un rôle dans ma mauvaise réception de J’ai (très) mal au travail ? de Jean-Michel Carré, c’est bien possible. Mais ce n’est pas tout.

Parce que je continue de trouver à redire dans ce film à charge, film qui par ailleurs confond travail et monde du travail — ce que je fais en ce moment, en écrivant ces lignes, c’est du travail, mais ce n’est pas un travail dont je risque de souffrir un jour.

Le film est l’avalanche de témoignages, tous coupés en très courts extraits tels un texte qui reviendrait à la ligne à toutes les fins de phrases, ce qui fait que de très nombreuses personnes dans le film apparaissent dans un saupoudrage de plans très brefs tout au long du film dans un effort manifeste de décontextualisation de la parole qui rend d’emblée ces paroles suspectes, alors que c’est le montage qui est fraudatoire, il tente de faire dire a posteriori aux personnes interrogées davantage, ou moins, que ce qu’elles étaient disposées à livrer et à le dire de telle sorte qu’on sent qu’elles répondent par ailleurs à des questions qui ont été posées — et qu’on entend jamais — dans le seul but d’accoucher d’une et une seule réponse possible. C’est un procédé de démonstration très grossier. On est ici aux antipodes de ce qu’est par exemple le documentaire Shoah ou des films de Frederick Wiseman ou encore de Rithy Panh. Dans Shoah notamment, on sent comme à chaque personne est donné le temps de dire ce qui coûte tant, comme à Abraham le coiffeur de Treblinka ou encore à Filip Mueller, l’ancien Sonderkommando de Birkenau, et on sent comme les questions qui ne sont pas masquées de Claude Lanzman sont là pour encourager les témoins à approfondir le témoignage et non pour le dévier de sa substance.

Une parole à charge donc. Dont le discours ne dit qu’une seule chose, le travail est abrutissant et ses conditions sont de plus en plus aliénantes, dans lesquelles l’individualisme ne fait rien pour arranger les choses et en somme il n’y aurait qu’une seule solution, se syndiquer, protester et si possible renverser l’ordre des choses. Pour tout vous dire ce n’est pas un programme auquel on serait nécessairement hostile, mais on a tout de même envie de reprocher au film justement de n’avoir pas véritablement le courage de se risquer à cette manière de mot d’ordre puisqu’il laisse en suspens cette dernière parole de Chistophe Dejours, l’auteur de Souffrance en France — qui, pour ne rien arranger, est au milieu du film lancé dans une démonstration comparative de l’excellence attendue des employés aujourd’hui d’avec le zèle d’un Eichamnn, qui lui vaut, à mon sens, quelques points Goldwin.

Il y aurait donc un grand mal dans le monde du travail en France qui porte désormais le nom anglais de management, une sorte de théorie pernicieuse qui s’y entendrait jusque dans les moindres détails pour tourmenter le salarié et plus encore pour le conduire tout droit vers le culte de l’entreprise, c’est notamment l’exemple des soit-disant salariés de chez Dassaut (essentiellement des cadres ce que ne semble pas mentionner le documentaire) qui se retrouvent après le travail pour monter un spectacle de music-hall (et quel spectacle !) à la gloire de l’entreprise dont ils se sentent tellement fiers dès qu’ils voient passer un avion dans le ciel, convaincus d’y être personnellement pour quelque chose. Un exemple, qui, s’il a le mérite d’être véritable, — certaines grandes entreprises ont effectivement la réputation d’avoir à leur service des cadres très brown noses, comme le dit l’expression anglaise qui insinue qu’à force de fréquenter de trop près l’anus de leurs dirigeants certains finissent par en avoir le nez marron —, n’en est pas moins outrancier, mais sur lequel on hésite pas à bâtir la suite du discours et du raisonnement.

De même les paroles des différents témoignages sont serties d’un redoutable écrin, d’une part quelques psychologues, des sociologues et quelques politologues reformulent une parole qui se serait peut-être suffit à elle-même si on lui avait laissé le temps de s’exprimer plus longuement et plus librement, de même que quelques illustrations voulues comiques avec des extraits de films publicitaires ou de films fictionnels qui agissent comme des marques de ponctuation. Autant d’artifices et d’effets décoratifs, ou au contraire de carcans théoriques, qui emprisonnent définitivement tous les témoignages.

Pour parachever ce documentaire qui est ni fait ni à faire, il est parfois entrecoupé d’images d’actualité sans la moindre contextualisation, reprises telles quelles et il faudrait que le spectateur les prennent pour argent comptant. Dans mon cas, l’artifice a très mal pris puisqu’il se trouve que quelques-unes de ces images d’archives sans contexte appartenaient à un conflit social qui n’en était pas un, que l’on faisait passer pour un dégraissage de 1000 personnes dans une entreprise que je connais pour y être encore employé aujourd’hui, alors qu’il s’agissait d’offres de départs anticipés à la retraite dans des conditions qui étaient tellement avantageuses que le nombre des postulants excéda très largement les offres de l’entreprise en question, par ailleurs rendues possible par je ne sais plus quelle loi du dernier gouvernement socialiste en place et qui fait assumer une partie du coût de tels départs anticipés au contribuable. C’est toujours embêtant une démonstration quand elle s’appuie sur des bases dont on comprend vite qu’elles sont argileuses et qu’elles trempent dans l’eau.

J’ai très mal au travail est une œuvre de propagande, dans laquelle tous les arguments vont dans le même sens et dans laquelle l’analyse ne porte pas très loin non plus tant elle est affairée à travestir toutes les preuves, un vigile explique quelles sont les méthodes qu’il a déjà utilisées lui-même pour piéger des employés et les mener à la faute grave, il est présenté comme un bon gars qui est contraint d’appliquer de telles méthodes par un patronat nécessairement pervers. Mais on ne lui posera pas la question de savoir pourquoi il n’a pas refusé de fabriquer de fausses preuves et de commettre de faux témoignages ? Sans doute parce que cela compliquerait un brin le cours de cette démonstration fragile, en donnant à voir que ce ne sont pas toujours les supérieurs hiérarchiques qui oppriment le plus leurs employés, ou encore que les syndicats ne défendent pas tous les employés — et pourquoi pas ? —, ou encore que l’individualisme des employés est souvent le pire ennemi des employés eux-mêmes et que les syndicats sont fréquemment voués à la défense de ces individualismes.

Le pire étant sans doute qu’on ne disconvienne pas de l’existence de brutalités nombreuses et variées dans le monde du travail ou dans le travail lui-même — pour moi deux notions radicalement différentes — mais on sait que la complexité des rouages qui aboutissent à cette domination des employés résistera encore longtemps à l’analyse d’un aussi piètre réalisateur (et monteur dans le cas présent) de films documentaires. Il n’est pas de plus regrettable échec finalement que celui d’une démonstration ratée de la part d’une personne dont pourtant vous partagez les opinions au sens large. Une idée qui aurait pu rendre la démonstration un peu plus implacable : l’analyse méthodique du dépeçage du droit du travail depuis 2002 et comment ce dernier ne sera plus qu’une coquille vide, mais je comprends que ce soit aride et pas très photogénique.

Et pour l’honnêteté du raisonnement, concernant ce film, je dois dire que j’ai été également assez allergique au débat qui a fait suite à la projection de ce film dans le cinéma du Kosmos à Fontenay-sous-Bois, puisque naturellement elle fut prise d’assauts par toutes sortes de personnes qui rivalisaient de se montrer politiquement à l’unisson de ce film et qui n’auraient pas souffert qu’on trouvât à ce film bien davantage de défauts que de qualités. Ici je dois dire que comme souvent j’ai toujours autant de mal avec ce que j’appelle les discours à la cantonade, discours dont le premier principe sous-entend, en premier lieu, que toutes les personnes d’un même lieu partagent les mêmes convictions politiques, principalement communistes, et qui encerclent immédiatement la conversation dans ce périmètre pour le moins restreint. Et dire que ces derniers temps je me surprenais à trouver le son du discours d’extrême gauche de plus en plus juste. Décidément de marxiste à communiste, il y aura toujours pour moi un pas infranchissable.

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