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Eléphants apeurés devant des souris

Collusion



Elle est tout de même admirable cette collusion du pouvoir avec les vrais nantis — qu’on ne se méprenne pas je ne parle pas ici des privilégiés qui reçoivent des 1500 euros par mois en se levant très tôt le matin, travaillant la nuit et parfois le week end, non, je veux parler de ceux dont les revenus sont bien au delà et dont on connait finalement mal les conditions de travail qui sûrement, pour accumuler de tels revenus, doivent se lever quelques heures avant d’aller se coucher, je dis cela pour plagier un peu le sketch des Monty Python, Four Yorkshire men. Et on les dit soulagés — c’est le terme employé dans le reportage que j’ai vu à la télévision — justement, d’ailleurs on le voit bien ils ont retrouvé leur sourire. Il faut dire c’est le président lui-même, la Ministre des Finances et de l’Economie, la Ministre de la Justice et la Ministre de la Culture qui sont là — vous vous rendez compte ?, un président et trois ministres, cela doit brûler quelque part pour qu’il y ait autant de monde sur le pont — pour leur passer les plats.

Alors de quoi s’agit-il, et où cela brûle-t-il ?

A vrai dire c’est dans le monde du spectacle que cela brûle. Ne riez pas. Les ventes de galettes sont en chute libre, on parle de 50% de galettes vendues en moins, alors évidemment ces boulangers-là sont très inquiets pour leur farine.

En fait ce qui m’épate le plus dans cette réunion, c’est qu’effectivement, trois ministres et un président ce n’est pas rien, pour un sujet, qui au moment de la première lecture de la loi DADVSI à l’Assemblée, ne mobilisait pas les foules au point que ce qui avait été voté alors, par des députés dont justement on pouvait penser qu’ils fussent compétents ou motivés, ils étaient présents eux, avait du être revoté, après un ordre de mobilisation des députés de la majorité par le Ministre de la Culture d’alors. C’est que, voyez-vous, entre se fader la lecture de textes ardus, et qui stipulent à propos de réalités ignorées par le plus grand nombre, c’est tout de même nettement moins tentant que de faire les belles, je parle des trois ministres, devant un parterre de célébrités, ce qui fait que dans l’embrassade entre deux personnalités aussi dégoûtantes qu’Enrico Macias et Rachida Dati, il est évidemment difficile de savoir à qui cela fait le plus plaisir d’éclabousser l’autre de sa boue.

Alors on brandit de sacrés étendards, on dit « défense de la culture » — on le sait en France on est très porté sur la défense de notre culture. Dans le reportage j’ai reconnu les personnes suivantes, Enrico Macias, donc, Jean Reno, Roland Madgane, Christian Clavier, Alain Chanfort, Patrick Bruel, Didier Barbelivien et Thomas Fersen — Anne est toujours étonnée de mes connaissances en la matière, quand elle sait ma très faible consommation de télévision et de radio — jugez un peu du niveau culturel.

De l’autre côté, le côté des voleurs, des pirates — en fait les pirates et les voleurs c’est vous et moi autant vous le dire tout de suite, même mon Anne fait du téléchargement — la représentation est assez amusante, les caméras de télévision sont allés dans des cybercafés, c’est bien connu, si vous voulez trouver des internautes c’est dans ces lieux de perdition que sont les cybercafés que vous les trouverez — Je ne sais pas très bien combien compte une minute de connexion dans un cybercafé, mais s’il y avait des gens assez stupides pour faire du téléchargement dans des cybercafés, le coût horaire de cette connexion multiplié par le nombre d’heures nécessaires pour télécharger un long métrage (un mauvais film avec Christian Clavier par exemple, si tel est votre bon plaisir) doit très largement excéder le prix d’un DVD flambant neuf, mais passons — et les internautes, ils sont tous habillés pareil, ils portent des survêtements noirs avec des écritures façon graffitti et des casquettes de baseball vissées de travers sur leur crâne et aux effigies de franchises sportives américaines, franchement, vous qui lisez ces lignes, et donc êtes internaute, c’est comme cela que vous êtes habillé ?

D’un côté donc, les voleurs, des jeunes gens habillés en racailles gangsters de banlieue toutes passibles de karcher, de l’autre les victimes, de pauvres millionaires et leurs agents, les maisons de disques, qui comme toute entreprise qui se respecte, en leur temps de forte croissance ont du crier à l’interventionnisme de l’état et au contraire demander une dérégulation des marchés qui auraient du leur permettre de plus grands profits et, nous disait-on sûrement, avec une meilleure croissance de nouveaux emplois. Mais la bise venue, les voilà qui se cachent dans les jupes des ministres et demandent justement à l’Etat d’intervenir.

Et elle est prompte à intervenir la droite décomplexée. Responsable elle demande une analyse de la situation et la confie à Denis Olivennes, qui n’est autre que le patron de la FNAC — s’il avait été patron de Carrefour ou de Auchan, vous auriez pensé quoi ?, et pourtant la FNAC c’est un supermarché, mais certainement pas une institution culturelle — ce qui naturelement ne devrait absolument pas l’empêcher d’être impartial dans son jugement. On voudrait rire de tout cela mais vraiment on ne peut pas.

Acceptons malgré tout de feindre qu’il s’agisse-là effectivement de culture. Et acceptons même, seulement pour la nécessité du raisonnement, de considérer que Patrick Bruel soit un musicien — oui, je sais, si comme moi vous êtes mélomanne, cela demande de l’effort — j’ai peur qu’en tant que musicien, lui et ses camarades de célébrité disproportionnée, soient plutôt minoritaires en s’opposant aussi véhément au téléchargement. Par exemple, l’union des musiciens de jazz s’est montrée favorable, en son temps, à la dépénalisation du téléchargement, et eux étaient favorables à la perception d’une redevance. Ils sont tout de même 1500 ces musiciens de jazz irresponsables. En règle générale les petites maisons de disques, dites indépendantes — un mot que j’aime bien dans ce débat — sont toutes favorables au téléchargement de pair à pair, elles aussi par irresponsabilité ? Non, simplement une compréhension plus actuelle de ce que la musique a à gagner des nouveaux moyens de sa distribution. Non que j’y connaisse quoi que ce soit en musique actuelle, je n’y connais strictement rien, mais dans le dernier numéro spécial de Courrier Internationnal à propos du web 2.0, j’avais lu cet article à propos d’un site de believers, dont le principe est le suivant, toutes sortes de maquettes et d’enregistrements de garage sont accessibles sur le site, si un auteur vous plaît, vous pouvez choisir de cotiser une souscription de 10 dollars, et lorsque vous êtes 5000 à avoir apporté cette souscription de 10 dollars, les 50000 dollars en résultant servent à l’auteur, ou au groupe de musiciens, d’enregistrer un disque dans de bonnes conditions d’enregistement et de post-production et les 5000 premiers exemplaires de la galette ainsi pressée vont au 5000 premiers souscripteurs. Je trouve des qualités immenses à ce système. D’ailleurs, il me semble que des musiciens encore balbutiants comme Patrick Bruel devraient massivement s’inscrire à ce genre de sites et peut-être qu’avec un peu de chance, qui sait ?, leurs maquettes déjà existantes seraient choisies par 5000 believers et là c’est la reconnaissance ultime, l’enregistrement avec de vrais musiciens.

Le refus apparemment catégorique de tels schémas par Patrick Bruel et ses collègues m’apprend au contraire qu’ils doivent sérieusement manquer d’assurance en leur propre talent pour ne pas tenter leur chance. Ou est-ce au contraire qu’ils préfèrent les grosses usines à gaz très coûteuses et qui permettent avec force matracage audiovisuel de nous faire croire qu’ils ont le moindre talent musical ?

Ce qui me déroute un peu dans cette attitude des grandes maisons de disques et de leurs artistes au talent très limité, notamment musical, c’est leur surdité et leur propension à tirer sur le messager, sans doute de colère et de dépit, parce que c’est vrai que pour eux la nouvelle est rude : de moins en moins de personnes sont enclines à payer des sommes exhorbitantes — entre 15 et 20 euros pour un produit qui ne doit pas coûter plus d’un euro à la fabrication — pour écouter des musiques que, vous l’aurez compris, je trouve très médiocres. Dans toutes les lectures que j’ai pu avoir à propos de l’économie de marchés, notamment Das Kapital de Karl Marx, j’ai toujours cru comprendre qu’une entreprise qui ferait face à de telles déconvenues serait bien inspirée de changer son fusil d’épaule et comme le veut le jargon capitaliste, d’« évoluer » sous peine de « disparaître ». Et pourtant ce n’est apparemment pas ce que ces compagnies font. Tricheraient-elles à leur propre jeu ?

On pourrait s’en foutre. C’est vrai, pour ma part j’ai toujours feint d’ignorer qui était Patrick Bruel et d’autres petits cons du même tonneau, au talent, notament musical, toujours plus étroit, alors leurs petits malheurs, leurs divorces, leurs accidents de voiture en état d’ébriété et autres minuscules scandales, tout cela pouvait bien se produire dans un monde voisin du mien et pourtant m’indifférer entièrement. En revanche, lors de ce dernier raout fort bruyant de gens aussi peu doués pour la musique que pour la gestion de la chose publique, je m’impatiente que des mesures non seulement injustes sont prises, injustes parce qu’elles sont le fruit d’un patient travail de lobby, mais parce qu’elles risquent de me priver d’un droit que je juge fondamental : celui d’échanger des copies d’oeuvres et d’informations avec d’autres internautes aux intérêts communs et ce faisant de m’enrichir culturellement, notamment en accédant à des oeuvres dont justement la commercialisation est à ce point marginale qu’elle n’est plus assurée, les rendant indisponibles autrement.

Parce que c’est cela aussi que l’on essaye de nous faire croire, que les pauvres artistes millionaires n’auront bientôt plus de sources de revenus, tandis qu’ils touchent encore à ma connaissance des droits de diffusion audiovisuels, des taxes sur les produits d’enregistrements vierges, des droits sur les places de spectacles, des droits sur toutes sortes d’autres produits dérivés, mais voilà, le beurre et l’argent du beurre ne leur suffisent plus, il leur faut aussi la culotte de la crémière. Ou encore non seulement il ne suffit pas à ces peignes-culs de réaliser des profits conséquents en vendant de très mauvais produits, ils aimeraient autant que possible jouir aussi de l’extinction de ceux qui ont véritablement du talent. Ce n’est plus suffisant que 20% des produits réalisent 80% du chiffre d’affaire, il faut désormais que les 80% des produits moins vendeurs disparaissent.

Et pour cela ne soyons pas trop regardant sur les moyens. On confie aux fournisseurs d’accès, qui sont des sociétés privées — ne viendrait naturellement pas à l’idée de cette droite décomplexée que l’Etat pourrait parfaitement jouer le rôle de distributeur de ce service, la fourniture de l’accès au réseau, et peut-être même gratuitement, et que cela ne coûterait peut être pas des sommes folles, que ce serait un service, et qu’il pourrait être étendu à lensemble du territoire, oui, je sais, je suis un incorrigible rêveur — le rôle de la police. Est-ce que je suis seul à trouver cela immoral ? Et on confie à une autorité administrative indépendante toute-puissante le rôle de légiférer et d’arbitrer les conflits. Est-ce que je suis seul à penser que c’est une enfreinte grave à la notion d’égalité devant la justice ?

Et enfin comme je suis impressionné par ces deux reportages — que j’ai vus ce matin à la télévision de l’hôtel, en prenant mon petit déjeuner, il faut que je perde cette manie de prendre les informations de bonne heure, cela a un effet désastreux sur mon humeur pour le reste de la journée — univoques, la parole du président étant toujours relayée comme si elle allait de soi, et l’ardeur du gouvernement à se traiter de tels sujets — rendez vous compte un président et trois ministres sur le pont — commentée avec les félicitations d’usage. Seul éclairage divergeant dans ce reportage, les interviews ultracourtes des internautes du cybercafé, survêtements noirs et casquettes de base ball, carricature, et pourtant, ce qu’eux disent c’est que les maisons de disques dépendantes peuvent bien essayer de faire passer ce genre de lois, techniquement ce n’est pas encore demain qu’elles seront applicables. Et c’est bien cela qui fait peur aux puissants de ce monde. Cette part qui leur échappe. C’est l’éléphant qui a peur de la souris.




Dessin de LL de Mars dont je ne me lasse jamais. Il y en a d’autres sur le même sujet accessibles depuis cette page