Les articles

Film d’action







Il y a quand même quelques différences entre le cinéma finois et son chef de file, Aki Kaurismäki, et, disons, les films de castagne de Hong Kong, nous essaierons ici de les mettre en valeur.

Dans son dernier film, les Lumières du Fabourg, Aki Kaurismäki raconte l’histoire d’un vigile pris au piège de la séduction, sa tentatrice profitant de ses charmes pour lui subtiliser les clefs et les codes d’accès d’une bijouterie, qu’elle remet à des complices pour lesquels il devient alors enfantin de cambrioler ladite bijouterie, qui était donc assez mal protégée. Evidemment l’enquête de police à la suite du casse ne tarde pas à révéler l’implication du vigile dans le cambriolage. Mais voilà le vigile est vraiment tombé sous les fourches codines de sa charmeuse et tient sa langue, ne la dénonçant pas, il est seul écroué, jugé et emprisonné. A sa sortie de prison, il tente de refaire surface, et y parviendrait sûrement, encore qu’à un ryhtme très mesuré, celui de l’ascension sociale d’un type qui commencerait par la plonge dans un restaurant, si justement ce métier à l’avenir pas spécialement prometteur ne le faisait croiser fortuitement son vieil ennemi, l’organisateur du casse, au bras duquel, il retrouve son ensorcelleuse. Il nourrit alors un irrépressible désir de vengeance affûtant et réaffûtant son arme, il retrouve le vilain et tente de le poignarder, il est cependant freiné dans ses ardeurs par les hommes de main du cerveau de cette bande de malfrats aux grands airs, tabassé d’importance et laissé pour mort dans un chantier. Il sera sauvé, mais le sera-t-il vraiment ?, par la jeune femme qui vend des saucisses à la sortie de la ville et qui veille sur lui telle un ange gardien, mais malheureusement sans grand pouvoir. Du désir pour notre pauvre vigile, elle doit en avoir, mais des ailes point.

Bref confiez ce scénario à John Woo ou à Quentin Tarantino et vous imaginez un peu la sulfureuse charmeuse, les conversations idiotes des malfrats à propos des bienfaits des massages de pieds, des fusillades trépidantes, de la confiture de groseilles plein les murs, et des scènes de karaté qui tiennent de la chorégraphie. Ce que vous entendez — si toutefois vous avez cliqué sur la petite réglette en haut de cet article, c’est la bande sonore du film de Aki Kaurismäki, les Lumières du Faubourg. Comment ? vous n’entendez pas le feu d’artifice des explosions, des immeubles qui s’écroulent, le final genre James Bond ?

La scène de fusillade que vous entendez vers la fin de cet extrait est en fait celle d’un autre film, celui que sont partis voir les deux tourtereaux au cinéma. Et c’est d’ailleurs à cette occasion que Aki Kaurismäki dit à son spectateur : « pas de ça avec moi ! » Et qu’il finit par nous livrer les ficelles de son intrigue : la blonde, qui est en train d’aguicher notre vigile, nourrit de noirs desseins. Elle est téléguidé par la pègre. Ce n’est pas le moindre des pieds de nez de ce film qui veut bien faire semblant de prendre à son compte l’histoire d’un casse de bijouterie, mais voilà ce genre d’histoires ne doit pas être la tasse de thé d’Aki Kaurismäki, non, ce que Aki Kaurismäki préfère nous raconter, c’est la chute d’un homme simple, d’un homme sans pouvoir, sans argent, terriblement lesté par un quotidien sans grâce. Et alors de s’attarder sur sa tabagie de tous les instants, ses gestes empressés pour ouvrir une bouteille d’alcool, son alimentation négligente et incapable de fantaisie. De même que le décor de cette histoire de gangsters ne décolle jamais de la ville d’Helsinki dont rien de ce qui doit faire sa renommée internationnale n’est ici montré, au contraire, quelques installations portuaires, des immeubles, des avenues et des quartiers sans charme, les marges industrielles de la ville, les centres commerciaux, l’indifférence du décor à tout ceci. Même le vaste intérieur du cerveau de la bande ferait bonne figure dans un catalogue de meubles suédois.

L’antispectaculaire rend le casse de la bijouterie irréel, pour neutraliser le système de surveillance vidéo de la bijouterie, il suffirait — ceci n’est pas un encouragement au crime — de peindre à la bombe de peinture noire les caméras. Le film de Aki Kaurismäki ne cesse de s’amuser de ce renversement de la vraisemblance, plus le réalisateur ancre ses scènes dans le quotidien et plus il prend notre incrédulité à contre-pied, ce sont les malfrats qui deviennent peu crédibles, et de comprendre alors à contre-temps que ce sont les autres films qui traitent de ce genre d’intrigues policières qui sont habituellement mensongers à force d’esthétisation de leur violence. La violence chez Aki Kaurismäki c’est une mauvaise estafilade avec un couteau de cuisine aiguisé à l’aide de l’envers d’une tasse, et dont la corne du manche est partiellement manquante. C’est de la maladresse, c’est raté, du coup c’est à se demander si le sang dans la main de l’acteur n’est pas de la véritable hémoglobine, due à, de fait, de la maladresse entre les deux acteurs.

Pourtant il s’en donne du mal Aki Kaurismäki pour détourner notre regard de cette intrigue, qu’il fait son possible pour relayer au second rang, et nous donner à voir, au contraire, les éclairages miraculeux de la ville du Nord de l’Europe, sa nuit, les couleurs chaudes de ses intérieurs, et froides et gelées au contraire de la ville saisie dans un printemps et un automne, mangés, tous les deux, par l’hiver. Mais il a fort à faire donc pour détourner notre regard conditionné par la grande industrie des images et nous donner à voir l’enchantement de notre quotidien aussi sombre soit-il.

L’ironie très diffuse de tout cela est très fragile — ce n’est pas la franche rigolade non plus — c’est une moquerie à notre insu, le rire est du côté du réalisateur qui se gausse de notre déception, ce film ne serait que cela ?, l’histoire d’un casse réussi et d’une vengeance ratée, le bon n’est d’ailleurs pas très bon, puisqu’il est tout à fait demeuré, et impassible devant sa déconfiture, les mauvais manquent d’élégance mais ce sont tout de même eux qui ont le dernier mot, et on comprend rétrospectivement la discussion des trois saoulards russes, égarés au début du film, à propos de politique et de littérature russes : le Prince est devenu vigile de nuit pour une société de télé-surveillance. Une manière de réactualisation de l’Idiot.