Je ne suis effectivement pas convaincu que l’on puisse dans la même journée regarder les tapisseries de l’Apocalypse conservées au Château d’Angers et visiter l’exposition de François Morellet en ce moment au musée des Beaux-Arts d’Angers.
Je pense que je n’ai pas à préciser ici le mépris que j’ai pour toutes les tentatives fréquentes de personnes ignorantes de presque tout de ridiculiser certaines pratiques de l’art contemporain, comme par exemple j’avais une fois entendu parler d’élèves de classe primaires à Toronto que l’on avait installés devant une toile de Barnett Newman récemment acquise par le musée de la ville pour montrer que n’importe quel enfant de moins de dix ans était capable d’en faire autant. C’est d’aileurs en repensant à cet épisode que j’avais écrit dans la nouvelle Et maintenant que va-t-il se passer ? — cartes postales de Brno le passage à propos des séances de moquerie des philosophes ou encore des compétitions de tir à l’arc organisées avec des toiles de Jasper Johns.
Je n’ai cependant pas une admiration sans borne pour François Morellet, un artiste dont certains travaux ne sont pas inintéressants, ni tout à fait étrangers d’une certaine expérience de la beauté, mais dont je ne dirais pas qu’aucun soit absolument inédit, tant je préfère par exemple les sculptures de Bernar Venet pour leur utilisation de courbes algébriques et pour ses réalisations monumentales, il me semble alors que de telles oeuvres soient moins joueuses et s’aventurent plus en profondeur. Il y a de fait chez François Morellet une volonté de rester sur le versant amusant et ludique des choses qui précisément l’empêche d’inscrire ses oeuvres dans une continuité historique qui justement prend ses racines un peu avant la Renaissance et cette question essentielle, la question de la représentation de l’homme dans son environnement.
Et je ne suis pas certain que j’aurais remarqué ce manque dans le travail de François Morellet, dont j’avais déjà vu une exposition à la galerie Durant-Dessert, et d’autres oeuvres égrénées dans différents musées d’art contemporain, si je n’avais pas visité une heure auparavant l’immense tapisserie de l’Apocalypse au château d’Angers. Comment en effet comparer cette oeuvre vraissemblablement collective, et qui aura coûté sans doute des années de travail à ses tisserands dont il n’est pas certain d’ailleurs qu’il se soient alors considérés autrement que comme des artisans, une oeuvre tellement inspirée de la crainte de Dieu, comme d’autres de cette époque, qui me font chaque fois reconsidérer le problème de l’existence de Dieu, se pourrait-il, il ne fait même aucun doute, qu’alors Dieu existait vraiment, et comment n’existe-t-il plus aujourd’hui ?, comment donc comparer cette oeuvre avec celle d’un François Morellet dont les gestes sont à la fois outranciers de sa pleine conscience de sa condition d’artiste et finalement du peu de responsabilités que cela semble lui donner. Et quel peut bien être le plaisir de cet artiste qui s’est certes donné un vocabulaire plastique propre, fait de formes géométriques simples réalisées dans des matériaux contemporains, mais qui ressasent à l’envi les mêmes phrases depuis une trentaine d’années ? Cette redite comme du gâtisme est également renforcée par la crainte manifeste de s’éloigner de toute complexité et singulièrement celle du monde contemporain.
Cette expérrience de voisinage sans concession, entre deux oeuvres incomparables, me laisse penser que sans doute nous ne sommes pas assez exigeants des artistes contemporains desquels nous nous satisfaisons trop à la fois des tics mais aussi d’une certaine forme de paresse. Ce qui d’ailleurs semblerait m’expliquer ces derniers temps mon goût plus affirmé de l’architecture gothique ou de la peinture de la Rennaissance.