On dira peut-être un peu facilement que dans son exposition au Grand Palais, Christian Boltanski est un artiste parvenu au sommet de son art, sans doute inspiré en cela par les très vastes dimensions de cette dernière oeuvre, Personnes, immense installation comme celles que permet la grande halle et la vaste verrière du Grand Palais. Au même titre sans doute que dans les mêmes lieux, Anseln Kieffer, ce qui paraît discustable dans le sens où l’installation géante que constitue son propre atelier dans les Cévennes est sans doute bien davantage là son grand oeuvre, ou Richard Serra, dans le cas de ce dernier ce serait effectivement un peu plus fondé, il y a dans Promenade, une oeuvre qui dépasse en aboutissement toutes les autres qui y ont effectivement conduit, notamment dans la relation poétique et spaciale du spectateur à l’oeuvre.
Avec cette dernière oeuvre de Christian Boltanski on peut se demander si les dimensions très vastes qui lui ont été assignées ne finissent pas par emmener l’eouvre dans le voisinage d’un écueil qu’elle était parvenue jusque là à éviter. Il n’y a pas dans cette oeuvre de Christian Boltanski de formes inédites pour le connaisseur de son travail. Elle est composée d’un mur de boîtes de biscuits en fer blanc, numérotées sur une face, mais surtout très rouillées sur tous les côtés. L’uniformité de cette rouille, quasi-mêmes avancement et dessins sur toutes les boîtes, laisse à penser que le très grand nombre de ces boîtes a en fait contraint l’artiste à les faire produire pour cette exposition, et non être, comme cela a été plus souvent le cas dans d’autres oeuvres utilisant le même matériau, ce qui paraissait davantage résulter d’une longue collecte. Et ce n’est justement pas le même geste, dans la lente collecte d’objets similaires et leurs assemblages progressifs, l’oeuvre renvoit nécessairement à sa propre recherche de formes. Dans le cas de l’exposition au Grand Palais le spectateur ne peut s’empêcher de reconnaître une forme et de s’apercevoir qu’elle est devenue vocabulaire, et qu’elle est désormais produite d’une façon plus industrielle.
Donc première partie d’Personnes. La deuxième partie est elle de très grandes dimensions, elle utilise toute la longueur de la nef. Elle est constituée de rectangles au sol, marqués par des assemblages de vêtements posés à même le sol, chaque rectangle de cet assemblage étant également matérialisé par quatre poteaux d’angle en acier, du sommet desquels partent quatre câbles qui maintiennent en suspension un long tube de néon, allumé de jour comme de nuit. Tous ces rectangles dessinent au sol un plan quadrillé et autoritaitement défini.
La troisième partie d’Personnes est un immense cône, d’une dizaine de mètres de hauteur, petite montagne faite de l’entassement de vêtements de toutes tailles, de tous genres et de tous âges. Au sommet de ce cône, une grue actionne une machoire qui de façon répétitive plonge dans le sommet de cet immense tas de vêtements, en pince une vingtaine, parfois moins, c’est assez aléatroire, puis remonte vers le sommet de la verrière pour relâcher les vêtements pris dans la machoire qui s’étiolent dans leur chute alanguie vers le sommet du tas.
L’exposition tout entière est habitée par la rumeur obsédante de palpitations cardiaques très amplifiées qui d’ailleurs se mélangent assez bien avec le bruit de mécanisme de la grue dans son mouvement répétitif.
Il ne faut pas chercher bien loin dans notre imaginaire et notre histoire, de quoi Personnes peut bien être la métaphore ? : la terrible histoire de la destruction es Juifs d’Europe par les Nazis. Non que l’on soit aidé ici par une certaines connaissance des oeuvres antérieures de Christian Boltanski, mais les symboles qui composent Personnes sont assez limpides. La répartition en quadrillage des rectangles de vêtements mime assez bien le plan au sol d’un camp de concentration et de ses barraques, le mur des boîtes en fer blanc rouillé et leurs numéros symbolise sans mal des urnes de cendres anonymes, les numéros tenant lieu d’identité, comme dans les numéros tatoués aux bras des détenus des camps de concentration et la grue dans son mouvement sempiternel, de pioche aléatoire dans un immense tas de vêtement, rappelle sans mal elle aussi les photographies de ce qui était appelé le Canada à Birkenau, la barraque dans laquelle les détenus triaient sans cesse les nouveaux arrivages de vêtements et d’effets personnels des dernières victimes.
Et c’est un peu cela qui fâche ou simplement déçoit dans cette dernière oeuvre de Christian Boltanski, elle est trop littérale, les symboles ne font plus office de métaphore ou d’allégorie, ils sont des signes et des descriptions sans distance, là même ou le reste de l’oeuvre de Boltanski quand elle s’attache à des représentations très lointaines, très symboliques du même indicible sujet, représentations infiniment plus mystérieuses et insaisissables qui permettent justement d’apprivoiser ce qui justement échappe à la représentation.
Par ces vastes dimensions, dont on a finalement le sentiment qu’elles échappent aux vraies possibilités de l’artiste — quels sont effectivement les artistes contemporains qui peuvent habiter des lieux aussi vastes ?, ils ne sont peut être pas si nombreux, après tout — l’oeuvre n’est plus incarnée par les visages flous, les listes de noms, cette dimension terriblement intime qui était celle des oeuvres du passé. Ici, dans Personnes il n’est plus possible de voir dans chaque vêtement un disparu, une personne isolée, le processus de destruction de tout un peuple est désormais représenté dans son entier, et même sa dimension industrielle.
Et qui a besoin d’une telle représentation, d’une telle image ?