Ce n’est pas beau de dire du mal d’un mort. Lui ira peut-être au paradis, il vivait dans une telle admiration de ses contemporains, oui, nul doute que lui ira au paradis. Pour ma part j’irai en enfer c’est certain. Dire du mal d’un mort, c’est mal, pourtant je vais le faire.
J’ai toujours détesté les photographies d’Henri Cartier-Bresson. Et j’ai détesté par dessus tout que tous se soient rangés fidèlement sous sa bannière, alors le concert de louanges pour saluer ce photographe dont je n’essaierai jamais de sauver une seule de ses images d’un naufrage, cette cacophonie de gens qui veulent tous se hisser plus haut dans l’admiration de ce petit maître, oui, tout cela c’est un vacarme désagréable à mes oreilles.
Ce que je n’aime pas dans les photographies de Cartier-Bresson, c’est qu’elles n’ont pas de lumière, que la photographie soit prise en hiver en Sibérie à la tombée de la nuit ou au contraire dans un désert de sable à midi, c’est à peu de choses près toujours cette même gamme de gris avare et toute recroquevillée sur elle-même.
Ce que je n’aime pas du tout dans les photographies de Cartier-Bresson, c’est cette espèce de mythe idiot du photographe au Leica sur lequel on ne sait visser qu’un seul objectif, le 50 mm, au motif que c’est l’objectif qui correspond au regard : c’est idiot, nous ne sommes pas des cyclopes, ni des borgnes. Le Leica est un appareil fort coûteux, et extrêmement mal pratique, vous reconnaîtrez sans mal les snobs de la photo à cet appareil à ce curieux pendentif qui se porte autour du cou et si possible très patiné.
Ce que je déteste vraiment dans les photographies de Cartier-Bresson, c’est cette dictature du noir et blanc avec des filets noirs pour bien montrer que la photographie était cadrée dès la prise de vue. Ce sont là les enfantillages coutumiers des photographes qui aiment bien croire à la fulgurance de leur regard, aucun de ces photographes ne produira les compositions hardies de Barbara Crane, qui elle, je vous l’assure, se moque éperduement des filets noirs.
Vraiment je déteste aussi beaucoup le discours lénifiant de Cartier-Bresson à propos l’instant décisif. Je ne suis pas chasseur de papillons. Les photographes aiment faire croire qu’ils voient les choses plus vite que d’autres, qu’ils ont des réflexes visuels inouis et que leur clichés sont la preuve irréfutable de l’acuité ou de la transcendance de leur regard, la vérité est risible, les photographes mitraillent, et n’importe qui qui mitraille reviendra toujours avec du gibier, dans le cas présent des photographies réussies, et ennuyeuses.
Je n’aime pas du tout mais alors pas du tout le fameux cadrage à la Cartier-Bresson, ces compositions à base de géométrie et qui ne m’apprendront jamais rien en matière de composition, autant contempler des triangles-rectangles et se réjouir de la vérification systématique que le carré de l’hypothénuse est égal à la somme des carrés des côtés adjacents, non, j’apprends bien davantage sur le monde, et son imperfection, devant un tableau de Joan Mitchell
Je n’aime pas du tout les oeuvres totalitaires et monocordes, les dogmes. Je n’aime pas l’architecture de Le Corbusier, les films de Lars von Trier, le travail d’Opalka, les livres de Sartre, je ne vois pas pourquoi j’aimerais les photographies répétitives de Cartier-Bresson.
Longtemps en France, il n’y eut qu’une seule photographie, celle des reporters de Magmum qui somme toute faisaient tous du sous Cartier-Bresson, déjà l’original est pâlot, imaginez un peu le travail des suiveurs. Andy Warhol, Robert Heineken, Robert Rauschenberg — pour ne citer que ceux qui me viennent directement à l’esprit — s’emparaient de la photographie à pleine main, tandis qu’en France, nous étions régulièrement abreuvés de rétrospectives ressassées du petit maître. Qui connait en France le travail de Robert Heineken ?
Aux Arts Décos à la fin des années 80, j’ai souvent entendu dire que le polaroid ce n’était pas de la photo (du trombonne à coulisse sans doute) que la couleur c’était vulgaire (c’est vrai que la Ronde de nuit en noir et blanc
ça a une classe folle !) qu’en dehors de la prévisualisation point de salut, que les photographies étaient des reliques du passé et que la grande question demeurait surtout de savoir si oui ou non la photographie pouvait prétendre à être reconnue comme un art à part entière. Je tiens personnellement responsable Henri Cartier-Bresson de cet opaque obscurantisme.
Je n’aime pas les gardiens du temple. Je n’aime pas les temples.
Je maintiens, dussé-je aller en enfer, que les photographies de Cartier Bresson sont rébarbatives à mourrir.