Je me souviens de ma lecture du système totalitaire d’Hannah Arendt
lundi 22 avril 2002, par Alain François
De tout petit, et cela malgré mes intensives lectures du fantastique du XIXe siècle, mes fantômes ne furent jamais des fantômes, mes monstres ne furent jamais des monstres. Ces textes n’eurent donc jamais l’effet de terreur qu’ils eurent sur leurs contemporains. Du charme certainement, mais pas la terreur qu’ils inspirèrent, si l’on en croit les critiques de l’époque.
Je grandis avec la nuée invisible des fantômes et des monstres du XXe siècle. Et ces monstres en gigogne se dévoilant plus au fur et à mesure de mon éveil à la conscience devinrent, de fasciste, totalitaires. De modèle imparfait en modèle imparfait, une oppression parfaite se dessinait. Mais je ne me souviens pas, très précisément, comment cette aura malfaisante a fait pour me coller aux basques. Pourquoi ne pouvais-je pas grandir dans l’insouciance naturelle à toutes enfances ? Mais aussi loin que je me rappelle, un pourquoi douloureux et parfois affolé m’empéchait la paix.
Je pense, pour m’en souvenir, que le cinéma jouât un rôle. Ces films d’après guerre qui passaient en boucle n’incitaient pas à la joie. Et l’implication douloureuse de ma famille dans l’histoire du siècle ne pouvait rien arranger. Avoir de la famille disparu sur le front de l’est… Quelque cousine bloquée de l’autre côté du mur de Berlin (et ces vieilles blagues que mon père nous assénât sur le bruit de train produit par les allemands construisant le mur en chaîne humaine : Danke Schön, bitte Schön, Danke Schön, bitte Schön…). Un cousin Allemand allergique à Hitler depuis qu’on dû, à la suite de la chute de son avion, lui greffer la peau de ses fesses sur le visage… Etc…. Etc….
Cette mythologie familiale additionnée de la conjoncture me refila cette maladie : La conscience du pire.
Comme dans ces contes où sa propre ombre maléfique ne cherche qu’à vous nuire.
Mais quelque chose n’allait pas. Je ne comprenais pas. Et comme c’était, véritablement, la seule chose qui se présentait à moi sans vouloir devenir évidence logique, je n’eus de cesse de comprendre.
Ce qui m’obsédait, c’est la confrontation, la situation, le nœud auquel personne ne pense quand le discours domine. Deux être humain sont confrontés physiquement, et quelque chose à détruit toutes possibilités de dialogue. La violence obligatoire, ou plutôt l’insupportable de l’obligation… Je voulais, tendais, toute ma capacité d’empathie vers ça. Assimiler le martyr, sentir pour supporter l’idée. Assimiler le discours ennemi, l’absorber, rentrer dans ses interstices pour survivre. Supporter
l’humiliation, la destruction. Vivre avec la victime. Moi. Parce que, j’ai très vite su que j’en étais. J’ai su où je me situais. Que je n’accepterais jamais. Que l’épreuve physique, que la détermination à l’action ne soufrait pas d’alternative.
Et brusquement des souvenirs surgissent. Je ne me souvenais plus qu’à l’école, je préférais me dénoncer d’une faute pour subir la punition à la place d’autre car j’avais conscience d’en être bien plus capable, que l’épreuve sur moi n’avait pas prise. Je sentais une dureté étrange de mon être. Comme pendant mes études, où une expérience extrême me mit face au centre minéral de ce qui semblait mon être.
Brusquement, je me souviens de mes très vieux sentiments. J’étais donc un enfant l’orsque je me suis déterminé. Et ce n’est donc pas si vrai que j’ai développé une conscience politique seulement après vingt ans.
Et mon comportement vis-à-vis de l’armé et de toutes les institutions qui ont tenté de m’embrigader s’éclaire à la lumière de cette si précoce prise de conscience. Et, comme le dit Jankélévitch, la douleur accompagne-provoque la naissance de la conscience.
Mais, plus précisément, me reviens cette peur de l’inéluctable, de cet instant raté où il est trop tard pour agir, de ne pas comprendre et d’être broyé par la machine. Car c’en est une. La noire machine célibataire inventé, peut-être, en prototype, par Napoléon, un Français.
Précisément, je comprends maintenant que la confrontation au fait même que le totalitarisme puisse exister fut un moment décisif de mon évolution mentale.
Une guerre n’est rien d’autre que du gangstérisme à l’échelle des états. Que ce gangstérisme puisse se retourner pour s’appliquer à l’intérieur d’un état, le mettant ainsi en état de guerre interne permanente créé tout simplement l’enfer. De cette qualité d’enfer de toutes les inexorables douleurs internes. La guerre est faite pour s’arrêter. Et elle se situe sur un front. J’étais face à l’existence d’autre chose. De mon autre. Pas de fusil qui tient loin mon assassin. Non. La confrontation était obligatoire, comme une relation humaine normale. Je devais affronter l’idée que je puisse rencontrer des hommes autres, si autre que tout dialogue serrait vain. Et que ces autres absolument hostile auraient peut-être, un jour, le pouvoir.
Pour comprendre, il me fallait de l’expérience, des expériences humaines qui viennent compléter et vérifier l’assimilation mentale de l’abominable possible. Bien sûr, la lecture du système totalitaire d’Hannah Arendt, vers 20 ans, fut fondamentale. En fait je me demande encore pourquoi si peu de livres cherchent à répondre vraiment aux questions essentielles : comment et surtout, pourquoi ?