L’accident comme ressort du récit. Dans le premier cas dans un film, Caos calmo d’Antonello Grimaldi, avec Nanni Moretti dans le rôle principal, celui du veuf.
Dès le début du film on sent qu’il va falloir beaucoup pardonner à son réalisateur puisque la femme du personnage principal meurt d’un accident — une mauvaise chute — pendant que le personnage principal, Petro donc, est précisément occupé à sauver la vie d’une autre femme, elle, promise à la noyade. On aurait envie d’expliquer au réalisateur que l’accident par mauvaise chute est très improbable, de même que de sauver une femme de la noyade et que donc la conjonction des deux actions simultanées est au moins aussi probable que de gagner au loto deux fois de suite.
On pardonne parce que l’on comprend vite que ce ne sera pas le sujet à proprement parler du film, la morte est vite expédiée, elle était très accessoire, elle permet seulement, par sa disparition, que le personnage de Petro soit aux prises avec sa fille de huit neuf ans, petite fille à l’esprit vif, une sorte de petite Alice, dans Alice dans les Villes de Wim Wenders, dont le nom est d’ailleurs cité dans le film au détour d’une conversation qui n’est pas centrale, voire décorative, ce n’est pas la plus mince des balourdises de ce film. Le sujet du film devient bientôt le pas de côté que le personnage principal va faire : ne plus se rendre à son travail, mais rester la journée entière à vivre entre sa voiture, les bancs publics et un petit café sur la place qui accueille par ailleurs l’école de sa fille. Et d’y vivre une existence décalée, dans laquelle il va jouir d’une perspective unique sur les allées et venues de ses semblables, ses proches comme ses collègues plus ou moins contraints de se mettre au diapason de ce caprice, puisqu’on ne refuse pas grand-chose à un veuf, et de lui rendre visite sur cette place admirablement ombragée.
C’est un peu saugrenu comme fable, celle de l’écart et les déplacements très lents de la réalité ainsi opérés font que l’on oublie avec bienveillance quelques maladresses et quelques poncifs encore que l’on reprocherait facilement au réalisateur que ses références cinématographiques ne soient pas très étendues ni très lointaines, la minéralité du personnage principal face à la douleur n’est pas sans rappeler le deuil de la Chambre du fils ou les désarrois amoureux du Caïman, tous les deux films de Moretti, qui, donc, incarne ici le personnage principal.
Mais je dois dire qu’en honnête spectateur de cinéma qui n’a pas envie d’être déçu par le film qu’il voit, j’étais très attentif à trouver des qualités à ce film en exagérant beaucoup ses mérites pendant que je fermais les yeux sur ses défauts, souvent plus voyants que les qualités. Jusqu’à la scène de sexe, à la fois interminable et caricaturale, scène qui ne dépareillerait pas tant que cela dans un film à caractère pornographique, effeuillage racoleur de la femme — naturellement il s’agit de la femme sauvée sur le bord de la plage au début du film et qui finit par retrouver son sauveur suivant une belle suite de concours de circonstances, toutes plus invraisemblables les unes que les autres, des ficelles grosses comme le poing, on dirait un film de Chabrol ou de Woody Allen dernière période — préliminaires, madame porte toutes sortes d’artifices de dentelles sombres ajourées très photogéniques, et est aussi naturelle dans ses attitudes qu’une actrice porno, quant à Nanni Moretti il est aussi à l’aise dans cette scène, à suçoter des bouts de seins, grosse langue dehors, que le serait sans doute Rocco Siffredi dans un film de Rohmer — ou autant qu’il peut l’être, emmanché, dans Anatomie de l’enfer de Catherine Breillat — tout ceci est ridicule et cela dure éternellement, quasi aussi longtemps qu’une scène de coït dans un film dont c’est effectivement le fond de commerce, c’est dire.
Et tout s’effondre en faisant un bruit terrible, l’invraisemblance de cette scène de fesses, filmé aussi mal qu’on peut, jusqu’à montrer la scène sous des angles et des focales différents, un peu comme le serait une rencontre sportive, donne à voir l’invraisemblance de toutes les autres scènes, singulièrement celle centrale de cet homme d’affaires qui déserte son bureau à un moment stratégique pour son entreprise, ce qui finit par lui valoir, paradoxalement, une promotion expresse. Et tout à l’avenant. Et on comprend alors rétrospectivement qu’un cinéaste qui se sert de la mort d’une femme comme d’un simple ressort de l’intrigue pour installer cette dernière aura ensuite toutes les chances de passer littéralement à côté de son récit, la mort d’une femme tout de même ce n’est pas rien.
En revanche, et c’est le deuxième exemple de la mort d’une femme comme ressort d’un récit, le risque d’une telle erreur de jugement de la situation accidentelle installée dans l’intrigue est tenu à une distance intatteignable et saine, par Sébastien Rongier, dans son premier roman Ce matin, dans lequel un jeune homme, dont on sait aussi peu que possible, à l’exception d’un détail intrigant, ce jeune homme à la vue basse, étrenne depuis la veille des lentilles de contact, ce qui devrait modifier de nombreux contours de son existence, ce jeune homme myope donc, apprend par le téléphone que sa mère vient de se tuer le matin même, dans un accident de la circulation, et qu’en tant que responsable légal, après le décès de cette mère, il aura à affronter tout le sordide des détails administratifs que réservent la disparition des proches.
Où l’on voit que la conduite la plus anti-spectaculaire qui soit d’un récit, si elle sait prendre à chaque tournant des directions justifiées, finit par conduire à une maîtrise de ce récit qui sondera l’âme humaine dans ce qu’elle a d’universel, ses débattements face à la mort, celle que chacun de nous porte en devenir, de même que les béances que creusent les morts de nos proches. Mais pour un tel miracle patiemment atteint, il faudra suivre avec lenteur le personnage principal, le jeune homme, sans nom — astuce qui contribue très adroitement à faire de ce jeune homme tous les jeunes hommes possible devant une telle situation et obtenir ce faisant une adhésion parfaite du lecteur — dans une quête inattendue pour ce qu’elle passera par les couloirs des administrations, des pompes funèbres, de même que par les conseils de famille pas très dicibles.
Parce que Sébastien Rongier ne se débarrassera pas comme cela du corps de la mère défunte, en une seule scène au cimetière, dans laquelle tout le monde est habillé en noir, tout le monde embrasse l’endeuillé et lui promet toute l’aide dont il aura besoin. Non, le récit de ce deuil est infiniment plus subtil.
Il se présente effectivement comme une véritable pelote de fils de longueurs toutes inégales, et dont il n’est jamais loisible quand on tire sur chacun de ces fils de prévoir quels enseignements il nous réserve, au contraire, certains parmi les plus prometteurs de ces fils n’aboutissent à rien ou pas grand chose, comme le récit du dernier repas d’un écrivain célèbre avant de mourir dans un accident de voiture, laissant dans son cartable un roman inachevé, ou plus exactement dans une forme impubliable. Et le tragique de cet accident ne fait qu’effleurer — mais un effleurement très habile pour ce qu’il porte de catastrophe en devenir — les personnages géographiquement proches de l’accident mais à des années-lumières des enjeux de cet accident puisqu’ils ne liront jamais une ligne de cet écrivain célèbre. Au contraire d’autres fils sont tirés de l’écheveau dont on n’aurait pas pensé a priori qu’ils jetteraient des jours si peu communs, on s’attend par exemple que le jeune homme récemment appareillé de lentilles de contact voit le monde d’un oeil neuf, mais c’est davantage d’un regard plus intérieur qu’il finit par observer le monde autour de lui et en particulier sa famille, et c’est au contraire des problèmes de production lacrymale qui finissent par être à l’oeuvre dans cette histoire de lentilles de contact, ou encore la visite pour établir un nouveau contrat, de la boutique de pompes funèbres, un dimanche, de fête des Mères, permet d’aboutir à un de ces drôles d’arrangements dont les vivants finissent souvent par se rendre coupables lorsqu’ils font le commerce de leurs morts.
Et c’est donc dans la mise bout à bout de tous les fils tirés un à un de la pelote que le récit, de pas grand chose, une femme meurt dans un accident de voiture, elle est la mère de deux enfants, l’aîné des deux ayant à gérer, c’est le mot de gestion qui effectivement lui revient, les affaires courantes autour de cette mort, et qui se faisant se donne à voir comme une des formes possibles du récit lui-même, une manière de dire, que non seulement il sera question de raconter une histoire, aussi infime et mince soit-elle, mais de raconter comment justement il convient de raconter une telle histoire pour lui donner en vérité toute l’épaisseur qu’elle mérite vraiment. Et il ne sera pas question non plus de recourir à des ficelles de narration avec force coïncidences et quiproquos pour influer favorablement sur un récit qui sera toujours sur le bord de l’ornière, et même quand de telles possibilités se présenteront, elles n’aboutiront qu’en partie, incomplètes, comme peut l’être une existence dont le solde se trouve dans quelques cartons de papiers administratifs — et il est montré à chacun de nous, petit tour philosophique discret mais efficace, que la mort nous cueillera nécessairement impréparé, et que ce ne sera certainement pas ce que nous avions prévu de laisser le plus en leg qui fera l’essentiel de notre connaissance intime post mortem par nos proches.
Et c’est sans doute dans le faux rythme des phrases, toutes très courtes, sans décoration, sans fleur ni couronne, et leur apparente neutralité que se réalise pleinement le miracle de ce récit minimal mais dont les enseignements reforment derrière eux de nombreuses autres petites pelotes avec les fils que l’on vient à peine de démêler. C’est au contraire dans la description méticuleuse du réel, dans ses contours les moins escomptés, qu’en fouillant avec attention, en évitant l’écueil de jugements trop hâtifs et trop enfermants, on parvient patiemment à démêler un peu le labyrinthe de nos existences, il y aurait comme un cours de philosophie, d’apprentissage philosophique de l’existence, cachés derrière cette forme très épurée de roman : un tour de force abrité par des abords ternes qui réconcilie formes contemporaines et leçon de morale romanesque davantage dans l’esprit de cet auteur célèbre mort dans un accident de voiture, avec dans son cartable un roman inachevé*.
*Allez Sébastien on te reprochera tout de même d’avoir tenu à nommer cet écrivain célèbre, dont on avait deviné, lecteur attentif, le nom, au delà de son prénom mentionné dans les premiers chapitres, et on avait deviné également que le personnage de ce jeune homme aurait très pu être ce personnage mort-né dans le cartable de l’écrivain mort dans un accident de voiture sur le route de Sens. Faut être plus confiant dans son lecteur.