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L'édition du coq

A propos des rencontres Internationales de la Photographie à Arles.

dimanche 20 juillet 2008, par Philippe de Jonckheere

La guerre est une chose beaucoup trop sérieuse pour être confiée à des militaires. Cette citation rabâchée de Clémenceau on pourrait, je ne m’en prive pas, la calquer à propos de la photographie, qui est doute, à mon avis donc, le sujet dans lequel les photographes sont les moins intéressants. Pas un hasard, sans doute, que les idées les plus lumineuses en matière de photographie aient été surtout le fait de personnes qui n’étaient pas praticiennes du tout, Roland Barthes, Susan Sontag et Georges Didi-Huberman. Aussi on pourrait croire a fortiori que de confier l’organisation d’un festival de photographie à un non-photographe est en fait une idée tout ce qu’il y a de plausible, d’ailleurs l’un des meilleurs exemples de réussites dans le domaine est sans doute l’exposition de Bernard Lamarche-Vadel à la Maison Européenne de la Photographie en 1999. Mais ce n’est pas non plus la garantie du succès.

Prenez par exemple les Rencontres Internationales de la Photographie à Arles cette année. La sélection des expositions en a été confiée au couturier Christian Lacroix. Même les râleurs de mon genre, et a priori pas grand amateurs de photographie de mode, sont obligés d’admettre que ce n’est pas forcément une mauvaise idée. D’accord, il y aura de la photographie de mode, mais sans doute d’autres choses aussi qu’on n’aurait pas nécessairement découvert de soi-même. C’est donc la fleur au fusil que j’ai attaqué ces rencontres d’Arles de cette année.

Et bien, c’est une erreur, des fois on aurait tout intérêt à écouter ses préjugés. De toutes les années où je suis allé aux Rencontres d’Arles cette année est sans doute la pire de toutes les éditions. Et cela tient justement à la personnalité de Christian Lacroix. Christian Lacroix ne connait de la photographie que ce qu’elle lui renvoit de son biotope, la mode. Et dans le genre commercial que constitue la photographie de mode, il ne semble pas capable du moindre regard critique et simplement sympathique à la photographie puisque dans son esprit le sujet, les vêtements des grand couturiers, vaudra toujours davatange que les efforts des photographes pour mettre en image ces vêtements. Et, négligeant tout à fait que les visiteurs des Rencontres d’Arles viennent surtout voir des photographies, il finit par ne présenter que des expositions particulièrement médiocres, et même l’une d’elles d’un photographe qui justement n’est pas médiocre, Richard Avedon.

De Richard Avedon, on retiendra surtout dans toute l’oeuvre, ses portraits des Américains ordinaires du Grand Ouest sur fond blanc et à la chambre 20X25, ou encore les ultimes portraits de son père à l’agonie d’un cancer, ces deux travaux faisant effectivement partie du patrimoine. En revanche dans son pléthorique travail de photographe de mode, il n’y a pas grand chose à retenir tant jamais on ne le verra produire une image qui serait comme un renouvellement complet du genre, non, en la matière Richard Avedon n’a jamais fait que de produire des images de cette domination du grand luxe et ses soi-disant efforts pour produire ce qu’il voulait une parodie de la société de consommation dans la série Mr and Mrs Confort sont pathétiques, ces images sont aussi dérangeantes que par exemple les images léchées d’un Gus van Sant dans Elephant s’attachant à revenir sur la tuerie dans le lycée de Colombine aux Etats-Unis, confiez au contraire un squelette ou un crâne à un photographe comme Jean-Philippe Reverdot, ce seront des images autrement plus dérangeantes. Une première exposition ratée donc.

Comme le sont également celle de Paolo Reversi et celle de Peter Lindbergh. L’exposition de Reversi n’a aucun intérêt, qui peut encore penser impressionner qui que ce soit avec des images aussi compassées et à l’irréprochale qualité de noir et blanc ?, et comme il est touchant de voir un photographe aussi peu touché par la grâce, photographier la porte de son atelier sur laquelle est punaisée une photographie d’August Sander, procédé incantatoire inefficace, ou est-ce même qu’au delà de cette photographie ce soit son sujet, le très riche uniforme de son modèle qui ait retenu le regard de Reversi, quand le sage montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt.

L’exposition de Lindbergh est tout aussi décorative, coïncidence, la figure d’August Sander y est également citée, cette fois ci reprise dans cette image de mode stupide de jeunes gens très bien de leur personnes, négligemment habillés de vêtements probablement hors de prix, singeant la photographie des trois paysans d’August Sander, obscène et grossier. On sent bien une volonté d’épater la galerie avec des tirages hauts de deux mètres, notamment cette image d’une carafe d’eau posée sur une table contre un ciel crépusculaire, nous sommes ici à des années-lumières des photographies de Josef Sudek du même sujet, un verre d’eau et sa carafe, petit tirage par contact d’un négatif haut d’une dizaine de centimètres. Il serait sans doute difficile d’expliquer à ce monsieur que ce n’est pas la taille de la sagaie qui fait la valeur du guerrier, mais le maniement de ladite sagaie.

Le reste des expositions dans le centre ville est à l’avenant, des photographes commerciaux incapables de se départir de leurs réflexes commerciaux clinquants, une exposition de photographie d’objets pour les grands magazines de mode américains montre bien ici l’idée que l’on se fait de la photographie, un utilitaire, sans compter naturellement que s’il était absolument indispensable d’exposer de telles photographies d’un genre commerical aussi pointu, celles-ci ne feront jamais oublier les photographies d’objets dans le même contexte de la mode d’Irving Penn, Christian Lacroix n’a apparemment aucune culture photoraphique pour ne pas y avoir pensé.

A l’espace Van Gogh, Christian Lacroix montre clairement qu’il a entièrement perdu de vue le caractère photographique des rencontres d’Arles en imposant notamment des expostions de précatalogues de ses collections, petits tirages amateurs d’après des photographies numériques faites à la va-vite dans les ateliers de confection, manière de prise de notes, objets de travail, c’est à peine croyable de produire des expositions aussi autocentrées et aussi peu conscientes de leur medium.

On atteint une certaine manière d’apothéose au Cloître de l’évéché, avec une exposition d’un des assitants du grand maître couturier, les pathétiques polaroids de Jérôme Puch qui se photographie aux côtés des modèles des défilés du Maître, sans doute cela impressionne ses petits camarades toutes ces belles filles maigrichonnes, mais photographiquement on dira gentiment que c’est un peu court, sans compter que le Maître en profite pour montrer sa collection de portraits de lui par les soit-disant grands noms de la photographie. C’est curieux, il y quatre ans, Martin Parr était commissaire des mêmes rencontres d’Arles, il avait réussi un véritable tour de force de sélection de photographes, à la fois des connus et des moins connus, autour d’une thématique inédite qui lui était chère, et sans doute pressé par les organisateurs d’Arles d’exposer quelque travail personnel de lui, il avait préféré exposer deux de ses collections d’objets triviaux, de même nulle part on aurait vu une photographie le représentant. Exécrable modestie. Evidemment quand on est Christian Lacroix, on ne peut pas se permettre une telle simplicité.

Dans les ateliers mécaniques, la sélection des travaux par Lacroix est à peine meilleure, disons qu’au vu de ce qui est exposé en ville, la vue de quelques véritables photographies tout d’un coup réveille les yeux, mais c’est bien cette comparaison flatteuse qui retient le regard sur quelques séries plutôt médiocres, Grégoire Alexandre est bien incapable d’oublier qu’il est avant tout un photographe commercial et produit des images sans intelligence, les portraits de rescapées de la traite des femmes par Achinto Bhadra ne sont pas très poignants, ce qu’elles disent en voix off, si, mais cela ne rachète pas les images, Jean-Christian Bourcart est un honnête collectionneur de photographies trouvées, mais est incapable de les mettre un peu en scène (je pense notamment à cette exposition à Arles, l’année dernière d’Erik Kessels, autrement plus aboutie sur des thèmes voisins), les mises en scène de Samuel Fosso sont pataudes, les uniformes de Charles Fréger sont plutôt réussis, mais là aussi c’est à se demander si ce n’est pas la médiocrité des expositions voisines qui les rend plus intéressantes qu’elles ne le sont vraiment — à noter que le travail de Charles Fréger s’étend bien au delà de cette série d’uniformes et souvent de façon plus éloquente, mais on voit bien comme Christian Lacroix est incapable d’envisager une photographie qui ne représenterait pas un bout de chiffon —, les tirages de Pierre Gonnord sont à chier, c’est vert, c’est horrible et ses portraits très posés et classiques sont insuffisants pour racheter l’impression visuellement épouvantable de cette dominante verte, Françoise Huguier fait du Françoise Huguier, c’est honnête, sans plus, Grégoire Korganow se sert de ses sujets, les visiteuses de prison, tel un charognard et se donne bonne conscience, il est apparemment nettement plus à l’aise dans les coulisses des défilés de mode, les natures mortes de Guido Mocafico sont plus inintéressantes encore que les tableaux maniéristes desquels elles s’inspirent, il n’y a pas de miracle, les photographies de Joachim Schmid ont été décrochées pour des raisons d’inondation, la Lettre à Claire de Patrick Swirc est pathétique, à la fois esthétisante, outrée et d’une impudeur surtout génante pour son auteur, c’est avec soulagement presque que l’on trouve l’exposition du photographe britannique Tim Walker, admirables mises en scènes de comtes et comptines dans lesquelles une redoutable maîtrise technique permet à ses images de l’imaginaire populaire de nous déranger, un peu, dans leur décalage.

Il n’y a en fait pas davantage de raison valable de confier la programmation des rencontres d’Arles à Christophe Lacroix, couturier célèbre, au motif sans doute que la mode se sert de la photographie comme d’un outil de travail qu’il y en aurait à confier un événement littéraire à Alain Afflelou, opticien célèbre, au motif qu’il faille à beaucoup des lunettes pour lire. Et il est même possible que l’opticien en connaisse davantage en littérature que le couturier en photographie.

En marge de ce ratage dans les grandes largeurs, le musée Réattu a donné carte blanche au même Christian Lacroix pour y présenter certains de ses modèles les plus célèbres, cette fois-ci en regard des artistes appartenant à la collection permantente du musée. Précisons que cette exposition n’est pas gratuite même quand on s’est déjà acquitté des droits pour toutes les expositions des recontres. Intéressante exposition dans laquelle Christian Lacroix fait montre d’un certain talent de collagiste, façon cahier de tendances, mais dans laquelle on reste assez mal à l’aise devant le commerce qu’il fait justement de certaines oeuvres véritables, réduites au rang donc de tendances qu’il réutilise dans son artisanat de couture et de chiffons. C’est d’époque.




Portrait composite de Christian Lacroix, à partir de toutes les photographies de son exposition de portraits de lui, par Alain François

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