
Cher G.J.,
C’est en répondant à ton courrier que je vois s’écrire ce que, depuis quelques mois, je ne trouvais ni le temps ni vraiment la motivation à écrire ; j’ai fini par m’y habituer. La correspondance a allégé si souvent le poids d’un texte en cours de sa charge morale ou théorique, politique - tout l’abominable plomb du mot projet - que je lui dois la plupart de mes essais. Rien là-dedans que de très compréhensible, au fond, puisqu’à toi j’écris sans colère, sans m’inquiéter des innombrables malentendus qui vont fatalement naître de mes déclarations, sans craindre un quiproquo qu’une promenade ou un café ne saurait arranger. Le courrier dissipe le sentiment d’avoir à graver du marbre ou à liquider un dragon. On cause et, comme souvent, de la conversation sortent le plus évidemment, le plus simplement, les clarifications qu’on ne prenait plus la peine d’écrire texte après texte, ce qui finissait par vous rendre définitivement incompréhensible à un premier lecteur.
Tu t’excuses dans ton dernier courrier de prendre autant de temps pour me faire un commentaire plus détaillé de mon « Quelques Prières d’Urgence.. », histoire, sans doute, d’argumenter un brin ton refus de les publier. C’est l’usage. Mais il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit, parce qu’il semble que ce soit assez inavouable dans ce métier : je n’ai pas besoin d’argument pour un refus, pas plus que je n’en aurais eu besoin si tu avais voulu le publier. C’est pas très important, tu sais, les commentaires. Je ne tiens jamais compte de l’avis de qui que ce soit sur mon travail.
Qu’il soit favorable ou pas, l’avis d’un autre ne m’aide en aucun cas à travailler. Ça m’encombre, « La puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps. » Blanchot parlait avec agacement des idées comme de poils frisant aux oreilles et aux narines. Voilà l’effet que me font les commentaires. Idées en moins. Dans sa préface à « Sylvie et Bruno », Lewis Carroll a des mots durs et définitifs qui lient dans la série des nuisances, à égalité, détracteurs et thuriféraires. Il ne veut aucun commentaire. De même. De la part d’un éditeur je n’attend que « oui » ou « non », ni plus, ni moins. Et de la part d’un lecteur, hé bien qu’il lise.
Personne ne sait mieux que moi ce que je dois faire de ma peau ; considérer qu’on puisse m’éclairer là-dessus serait considérer qu’un travail artistique a des comptes à rendre à l’entendement commun, qu’il est un espace de médiation sociale, qu’il instrumentalise le langage à des fins supérieures, à des grands projets dont les causes sont extérieures, computables, et que là-dessus, on pourrait établir un plan d’attaque collectif sur des bases fonctionnelles et techniques ; mais ce sont des bêtises de communicants. C’est également de la superstition de communicants : il n’y a effectivement aucune méthode d’apprentissage pour faire de Maurice Roche quelqu’un qui parlerait le lecteur couramment ; c’est la langue française qui, tôt ou tard, est appelée à s’étendre à mesure que les lecteurs apprennent à parler le Maurice Roche. Un travail artistique n’instrumentalise pas le langage, il l’invente en bouleversant ce qu’on y suppose de connu et de balisé, il est un mode critique d’être au monde comme il est un mode critique du langage. Tout ça est dit par d’autres bien mieux que je ne le ferais ; mais surtout, il est le mode par lequel moi je viens au monde. Qui d’autre que moi peut venir au monde à ma place ? Quand les éditeurs de Plusune me disent « c’est graphiquement superbe mais il faut un gros travail de réécriture », ce n’est pas seulement vaniteux, c’est surtout d’une incroyable bêtise. Ils se supposent pouvoir venir au monde à ma place. Ils ont des petits conseils techniques à me donner sur mon advention au monde.
Implicitement, ils supposent également qu’on peut découper dans le sujet que je suis en mettant sur le bord de l’assiette un petit bout de texte qui dépasse d’un graphisme pour rétablir les catégories du superbe. Mais ici c’est moi qui cuisine, et je ne rétablis rien du tout. Je ne sépare pas. Je travaille au passage à bousiller la catégorie du superbe en lui proposant une concurrente toute neuve, imprévue au programme. Goût un peu amer dans la bouche, ça passe pas forcément bien au début, mais miel dans le ventre si tu vois ce que je veux dire.
Mais qui a pu leur donner la détestable habitude de se prendre pour des conseillers ? Des correcteurs ? Comment ça a commencé ? Par quel petit bout de terrain cédé un jour, par complaisance ou par usure, un petit bout de territoire accordé de trop, ont-ils fini par établir leur empire illégitime ? Les poèmes de Artaud ne sont pas impénétrables parce qu’ils sont mauvais, ils sont impénétrables parce qu’ils sont Artaud venant au monde par eux. À ton avis, les types de Plusune lui auraient suggéré un gros travail de réécriture ? sans aucun doute.
C’est également terriblement inculte (de la culture qui ne féconde aucune pensée prospective, aucune aptitude à penser le présent, je n’appelle pas ça de la culture) : sont-ils donc incapables d’apprendre que toutes les choses qu’ils aiment aujourd’hui et sur lesquelles ils fondent ce qu’ils pensent être leurs goût - et qui n’est que le rangement du goût dans les catégories établies du fréquentable et du digne - n’a rencontré que la même épuisante et prétentieuse résistance ? Cette histoire, ils en font même l’axe d’une mythologie pleurnicharde, toujours prêts qu’ils sont à essayer de guérir un mort de la solitude où ce sont pourtant leurs semblables qui l’ont laissé crever.
Pour l’instant, ils se contentent de bégayer le hoquet historique des rendez-vous impossibles et manqués - alors, il se prend pour Artaud, L.L. de Mars ? Vilain petit prétentieux - en oubliant que pendant bien longtemps Artaud a été tout seul à se prendre pour Artaud ; et il n’aurait pas fait long feu, Joyce, au filtre de leurs exigences de clarté et d’intelligibilité !
Ce que je suis en train de te dire, c’est au fond que ces éditeurs ne sont pas que des mémères à chats, ce sont également des petits rigolos.
Comme il faut les voir essayer de jouer dans la cour des grands - ce sont eux qui, en singeant maniaquement les sphères de la littérature et de l’art contemporain établissent cette supériorité mensongère. Comme c’est pathétique de les entendre pérorer sur l’art duquel ils ne savent rien que la broderie historique la plus vulgaire et continuer à publier des peintres du dimanche qui enfilent les cases comme des carrés de patchwork. Comme c’est trouduculitoire, leurs catégories esthétiques toujours bornées par les impératifs de la lisibilité, de l’intelligibilité, tout en prétendant faire un travail au moins égal à celui des éditeurs littéraires.
Hé bien non ; aucun d’entre eux ne le fait ce travail. Les éditeurs de bande dessinée n’ont jamais pris le millième de risque qu’on prend à publier Guyotat, Vachey ou Manz’ie, pas plus qu’ils n’auraient eu d’égard pour l’obscurité de Gilbert-Lecomte, l’impénétrabilité de Denis Roche ou le bégaiement de Gerashim Luca. Je ne te parle même pas des essais ou de l’analyse critique dont la profondeur s’arrête à l’endroit où elle commence dans n’importe quelle revue de philo étudiante. Au mieux, l’audace d’un éditeur de bande dessinée pourra se payer un diariste brillant pour philosophe, un structuralisme un peu joueur mais pas trop pour manifeste et deux ou trois dessinateurs expérimentaux courageux s’ils ont le bon goût d’être un peu marrants et surtout pas trop intellos. Voilà qui est déjà souvent insuffisant pour gonfler ma bibliothèque, autant t’épargner ce que je pense de la prétention à me donner des leçons d’écriture.
Bref, tout ça pour dire que tu ne dois pas te sentir obligé de me faire le moindre commentaire sur mon bouquin qui n’en sera probablement jamais un. Je suis content que tu me lises parce que j’ai pris un grand plaisir à ta rencontre à Angoulême ; et je suis désolé, évidemment, que tu ne publies pas « Quelques prières… » parce que, hé bien, je suis toujours désolé que mon travail reste à m’encombrer dans mes cartons ; et quelque part obsessionnellement dans ma boîte crânienne (là ou la publication, comme le disait Borges, aide à ne pas passer sa vie à corriger ses brouillons). Mais ça n’est pas grave si tu ne fais aucun commentaire de tout ça. En ne le publiant pas, tu fais déjà un commentaire, le seul que j’attende vraiment, et ça nous épargne à tous les deux bien des bêtises de dialogues artisanaux qui humilient tout le monde et dont aucune œuvre ne sort grandie.
Je t’embrasse, j’espère que nous aurons le plaisir de reparler de tout ça autour d’un café,
L.
