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La course du cygne

A propos de Pour un instant, la liberté de Arash Riahi



On peut difficilement faire film plus académique que Pour un instant, la liberté de Arash Riahi, et avec une admirable maîtrise du vocabulaire de cet académisme, images de grande qualité, montage précis avec des effets de transitions formelles, jeu émouvant et juste des acteurs et un scénario en béton armé, le film s’appuyant sur une histoire vraie, et réalisé par un cinéaste iranien, qui s’efforce à un humanisme irréprochable je ne serais pas trop étonné qu’un magazine comme Télérama-les-bons-sentiments, vous le recommande chaudement. Et peut-être pas à tort.

C’est très difficile du faire du cinéma iranien ou bulgare, la moindre médiocrité et Jean-Luc Godard vous aura écarté, expliquant qu’il préférera toujours aller voir un mauvais film américain qu’un mauvais film bulgare, et je suis à peu près certain que cela vaut aussi pour un mauvais film iranien. Alors on ne reprochera pas de trop à Arash Riahi de s’être cantonné à un registre simple, académique donc, et y mettant tout son cœur, après tout c’est de son propre exil dont il est ici question, de parvenir à une manière de chef d’œuvre, en respectant fidèlement les règles du film choral — même si la distribution n’est pas très étendue, il y a tout de même six destins qui se croisent, mais prennent des directions toutes très différentes, il y a le vieil Iranien qui est étrangement associé à un jeune Kurde, la petite famille, père mère et jeune garçon, deux destinées leur sont promises, et puis les deux jeunes hommes qui font fuir leurs deux très jeunes cousins pour leur faire retrouver leurs parents en Autriche, à ce petit groupe deux destinées aussi.

Que du classique, n’était-ce sans doute le montage d’une très grande précision, avec notamment la recherche de transitions visuelles, annoncée dès le premier et le deuxième plan, le sol irrégulier d’une cour où vient d’avoir lieu une exécution et une route rocailleuse sur laquelle des réfugiés montent à grand peine. Un scénario linéaire, sans flash-back, si on ne considère pas tout le film comme le flash-back de la première scène, dans lequel les destinées des personnages se déroulent dans l’ordre chronologique, chacune d’entre elles, film choral oblige, finit par brosser toutes les destinées possibles d’une telle entreprise de fuite de l’Iran et de son régime politique invivable.

Et alors on se demande bien ce qui fait de ce film humaniste, et respectant tous les codes pas toujours folichons du genre, une vraie réussite ? Je me demande si ce n’est pas le mélange des tonalités dans un même récit qui fait du film une oeuvre authentique, et cette association entre le tragique, le mélancolique, le comique, le réalisme et la part du rêve qui se matérialise différemment suivant les personnages fonctionne merveilleusement pour décoller le film de son genre d’origine, en le sortant de ses ornières habituelles — vous l’aurez compris le film humaniste ou le classicisme ne sont pas ma tasse de thé.

Ce que ce jeu de facettes finit par dire, dans sa subtile superposition, c’est qu’il y a des vies plus faciles que celles de clandestins iraniens cherchant à fuir leur pays au travers de la Turquie, que ce sont des existences cruelles livrées entièrement à des logeurs sans scrupules, que les passeurs ne sont pas tous des salauds sans coeur, et que dans la vie tendue et clandestine de l’attente d’une déclaration de statut de réfugié, émanant de l’ONU, ou mieux encore une acceptation de séjour dans un pays européen, il existe des intervalles réjouissants, mais qui sont insuffisants pour adoucir entièrement le calvaire de ces personnes assez courageuses pour tenter le tout pour le tout en serrant leurs derniers biens dans un seul sac de voyage. Et partir.

On souhaiterait (naïvement) que ce film connaisse un très vif succès, pour ce qu’il donne à voir au travers d’une fiction pédagogique — et Dieu sait si je déteste ce principe tout juste bon pour des cinéastes exécrables (et révisionnistes) comme Spielberg — que les personnes qui parviennent à fuir leur pays d’origine pourchassé par la dictature ou la misère ou les deux, celles qui ont un tel courage et assez de détermination et de ressource pour forcer, au péril de leur vie, un passage qui leur est interdit, ces personnes ne devraient jamais être considérées par nos gouvernement occidentaux, le notre en tête, comme des citoyens de seconde catégorie ou de moindre valeur, ils sont au contraire les meilleurs d’entre nous, et, j’en suis convaincu, notre plus grande chance de salut. Et le regard des Occidentaux pour ses réfugiés gagnerait beaucoup à évoluer. Mais, bien sûr, ce n’est qu’un rêve, ceux d’entre nous qui auraient besoin de revoir leur jugement sur le sujet sont naturellement portés vers les mauvais films américains que Jean-Luc Godard aime tant. Ça tombe bien, on donne en ce moment Walkyrie, avec Tom Cruise.