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La noirceur de l’âme



Ce qui dérange le plus dans les films de Michael Haneke ? Sans doute qu’ils nous donnent à voir le fond de nous-même, et comme c’est sombre là dedans. Et chaque fois la réalisation d’une telle noirceur nous fait l’effet d’un coup de poing.

Ce que je retiendrai, de façon indélébile, des émeutes de novembre 2005 en France, ce ne seront pas les quelques images préformattés &#151 avec force effets de premier plan au grand angle sur des carasses de voitures brûlées &#151 entraperçues à la télévision, le spectacle de guerre civile des rues de Noisy-le-Grand, au petit matin après une nuit de violences, et certainement pas les provocations de l’homme aux petites mains, non ce que je retiendrai de cette période trouble dont je veux bien croire qu’elle n’est que l’annonce de moments plus sombres encore, l’arrivée au pouvoir de l’homme aux petites mains, ce n’est rien de tout cela mais au contraire les trois derniers longs plans-séquences de Caché le dernier film de Michael Haneke. Où l’on y voit Daniel Auteuil se préparer pour une sieste réparatrice de ce qu’il vient d’endurer, tirer les rideaux de sa chambre pour y faire la pénombre en pleine journée, comme pour une projection, et le rêve qu’il va faire est exactement cela, une projection, ce qu’il aura vu, enfant, caché dans la pénombre d’une grange, en pleine lumière, comme au cinéma, enfant, la scène fondatrice de l’homme qu’il deviendra. Le spectateur est pris de dégoût pour cet évement caché et prendrait vite le penchant de stygmatiser le personnage de Georges Laurent, interprété donc par Daniel Auteuil, d’avoir pareillement occulté ce qu’il avait commis enfant et qui a tant détruit un autre homme, si ce sentiment d’évidence n’était tout à fait temporisé par le plan suivant, on y voit une sortie de lycée filmé d’assez loin au téléobjectif, le fils unique des deux parents Laurent (Daniel Auteuil et Juliette Binoche), pris à partie par un autre jeune homme et on redoute que l’enfer que l’on vient de traverser par procuration n’est donc pas à son terme, mais non ce n’est qu’une discussion entre deux adolescents, d’ailleurs ils se séparent en souriant, le générique est lancé en superposition à la scène qui se déroule désormais sans heurt. C’est à ce moment-là qu’il faut être attentif à ses sentiments, mais pourquoi avons-nous d’abord cru que l’acharnement sur la famille Laurent n’était pas fini ? Pour cette simple raison que l’adolescent qui a abordé Pierrot Laurent était bronzé. Et qu’on a cru à cette seule raison qu’il y aurait encore des problèmes.

On emporte alors avec soi ses propres préjugés et on comprend alors, qu’en avril 2002 ce n’était peut-être pas 18 et quelques pourcents d’autres qui avaient voté pour le pire, mais 18% de soi-même. Elle est là tapie en nous-même cette part du pire.

Et combien il devient alors symptomatique de notre société que le drame de Caché prenne sa source le 17 octobre 1961, date sombre de notre histoire longtemps occultée &#151 et comment elle est désignée d’un ton faussement docte par Georges Laurent, Je ne te fais pas un dessin nous sommes entre gens cultivés et qui ont une soit-disante conscience politique &#151 et comment aujourd’hui nous faisons encore notre possible pour regarder de l’autre côté quand cela explose dans les mauvais quartiers. Et ce qui nous est proposé pour remédier à la crise ? : reconduire aux frontières les étrangers, même en situation régulière, qui ont participé aux émeutes. Combien de temps encore faudra-t-il à notre petite société française médiocre, qui monte sur ses ergot de pays des droits de l’Homme, pour comprendre le caractère odieux de l’homme aux petites mains ?

A propos de ce film j’ai entendu des spectateurs qui disaient qu’ils se sentaient salis. Cette salissure est salutaire.