Je vais voir les films de Jim Jarmush dès qu’ils sortent depuis toujours. Je me souviens très bien de la première fois que je suis allé voir Stranger than paradise et comment j’étais interloqué par ce cinéma qui prenait son temps, d’une part, mais aussi qui s’attachait à des détails, son noir et blanc « à la Robert Frank », mais surtout ces histoires où il ne se passait pas grand chose.
Lorsque Down by law est sorti, j’étais en première année des Arts Décos et ce film semblait contenir tout ce qui faisait vibrer le coeur d’un étudiant des Arts Décos au milieu des années 80, notamment, à la fois la musique de Tom Waits (celle de l’époque de Swordfishtrombonnes et de Rain Dogs) mais Tom Waits en chair et en os, littéralement se jouant lui-même. Dans Down by law il y avait la grosse artillerie et le déluge de gags de Roberto Begnini, mais il y avait surtout des sous-entendus visuels tout en douceur très jarmushiens : les trois prisonniers se partagent dans leur cellule deux lits surperposés, ils s’évadent avec succès, dans leur fuite à travers les marais, ils trouvent refuge dans une barraque dans laquelle se trouvent deux lits superposés, rien n’est souligné, juste un regard déçu entre les trois protagonistes — c’est donc cela la liberté ?. Cette suggestion discrète est la marque de fabrique même de Jim Jarmush.
Jim Jarmush a confiance dans son spectateur aussi ne souligne-t-il pas les choses, il les suggère. Dans Night on Earth et Mystery train ce sont de tout petits détails qui disent la simultanéité des scènes, laquelle est pourtant le sujet même de ces deux films.
Dans Broken flowers, le dernier film de Jim Jarmush, si peu de choses sont dites, il y a cette impassibilité centrale du personnage principal, Don Johnston, interprété par Bill Murray, et c’est un très lent travail d’usure de cette impassibilté de façade tout au long du film, qui arrache justement à ce visage sans expression d’une part quelques larmes rentrées au cimetière et aussi une vive émotion à la fuite du fils présumé. c’est sur cette érosion sans rapidité que s’appuie le dernier mouvement de caméra, très vif — le seul mouvement aussi rapide de tout le film — un panoramique à 360° tout autour du visage pénétré de douleur larvée de Don Johnston : tout d’un coup son existence décrit une boucle, il est passé à côté d’elle, s’étant laissé dériver. Et cette réalisation de toute une vie se fait, comme cela, au mileu d’un carrefour, dans une partie antispectaculaire du monde, quelque part, aux Etats-Unis, on ne sait où, ce sont les Etats-Unis que l’on reconnaît pour le mobilier urbain, c’est une image générique des Etats-Unis, parce que le paysage aux Etats-Unis dans sa très grande répétitivité de New Jersey à Denver — confer Kerouac — est une image générique. Et que cette image est écrasante.
Et vous n’alliez tout de même pas croire que vous sauriez qui a écrit cette lettre dactylographiée sur papier rose, ni si le jeune homme rencontré à l’arrière d’un diner est effectivement, ou pas, le fils caché de Don Jonhston. Le sujet des films de Jim Jarmush est rarement celui qui est annoncé par ce qu’il convient d’appeler l’« intrigue », laquelle y est toujours minuscule et seulement un prétexte à parler du désordre de l’existence.