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Laque

A propos de l’exposition de Marc Bauer au FRAC d’Auvergne



On entre dans l’exposition intitulée Laque de Marc Bauer au FRAC d’Auvergne en remarquant que le sol a été repeint, on dirait une immense flaque d’huile, mais aussi en étant un peu interloqué par la pauvreté du premier dessin qui s’étend sur quatre feuilles de format raisin accrochées bout à bout par des épingles, dessin qui représente, à la mine de plomb, le désordre d’un lit défait, drapé qui n’est pas d’une très grande habileté d’ailleurs, et on se demanderait presque s’il ne s’agit pas là d’une exposition d’un jeune étudiant des Beaux-Arts qu’on soupçonnera d’emblée de quelque entregent efficace pour être parvenu à imposer une exposition dans un endroit qui habituellement présente une peinture et des travaux irréprochables. Incertitude d’autant plus démobilisante que c’est ce dessin qui sert d’affiche à l’exposition.

Le visiteur est ceuilli au sortir de cette étrangeté par deux dessins, à la mine également, dessinés à même le mur et qui eux offrent déjà bien davantage au regard, ce qui est compliqué par un texte qui s’emploie à faire légende, mais qui n’offre pas beaucoup d’éléments à une meilleure contextualisation du dessin. Texte évasif, atone, dira-t-on, et qui peut difficilement passer pour poétique, on a surtout le sentiment d’extraits d’un texte plus large, mais dont justement le visiteur ignore tout a priori, aussi bien de ce qui précède cette narration parcellaire que de son contexte sans contours. Le texte finalement complique plus les choses qu’il ne les éclaire, sans compter que les deux dessins sont nettement moins figuratifs que le premier et offrent leur part de mystère tant le spectateur n’est pas certain de ce qu’ils représentent, ce qui est d’ailleurs compliqué par l’étrange sentiment que ce sont-là des images déjà cent fois vues, lesquelles apparaissent mélangées avec des formes plus autocitationnelles qu’indicatives.

Le même visiteur qui embrasse alors d’un regard inquiet le reste de l’exposition peut constater que les autres oeuvres de cette exposition risquent de lui poser pareille difficulté, le dessin représentant une salle de spectacle au plafond fort décoratif ne donne pas beaucoup d’éléments de contexte, on lui suppose une démonstration qui tendrait à demander au spectateur que regarde-t-on quand on regarde une salle de spectacle sans spectacle ?, mais c’est bien tout. Un autre dessin, de très petite taille à même le mur voisin intrigue encore un peu, puis dans l’alvéole suivante, un dessin d’un thonier et de sa grosse prise étonne pour sa représentation malhabile, mais comme peuvent l’être les peintres berlinois des années 80, du bad drawing comme il en va du bad painting.

C’est sans doute le mur suivant, plus narratif que les précédents, le texte un tout petit peu plus incisif, le dessin un peu plus figuratif, habile peut-être pas, mais mieux composé, cela certainement, et l’on reprend confiance instantanément dans les choix de ce FRAC d’Auvergne, il y a bien là une oeuvre véritable qui fourmille sous nos yeux. L’association du dessin et du texte fonctionne désormais, non qu’elle n’oeuvrait pas jusque là, mais dans cette série, elle semble exposer davantage ses codes, un texte dans lequel le passé, le présent et le futur se chevauchent dans la narration, le dessin concorde dans cette incertitude temporelle parce qu’il contient tous les temps de sa réalisation, y compris les remords, les gommages et une constellation de tâches dues à la manipulation de la mine de plomb, la narration est incertaine, mais elle est devenue nécessaire à son auteur, elle est devenue une nécessité, elle est, par ailleurs, douloureuse.

Une nouvelle série confirme cette narration souterraine, dont on pressent qu’elle est prise d’un corpus auquel le spectateur n’a pas directement accès et dont il doit se contenter des très courts extraits présents et tenter de trouver son chemin dans un univers qui n’est pas joyeux, qui a les contours effacés du rêve, plutôt du cauchemar blanc, de la mémoire et du récit du témoin. On remarque alors avec davantage de confiance que l’accrochage que l’on aurait volontiers cru approximatif depuis le début de l’exposition obéit au contraire à des contraintes volontaires d’inconfort qui sont tout sauf décoratives : elles sont même quasi-totalitaires dans leur désordre, les dessins ont été épinglés à même les murs par l’artiste même, qui aura procédé de cette façon comme sans doute il compose ses dessins dans son atelier. D’ailleurs l’oeuvre suivante, celle qui représente les canons d’un bâtiment de guerre navale est étonnamment présentée sans doute exactement à la hauteur à laquelle elle fut dessinée, le bas du dessin coïncidant avec le bas du mur.

Il s’agit-là d’un dessin maginifique, de très grande taille, besognieux comme l’est le dessin, par endroits, très composé comme l’est la peinture et qui situe, par sa très grande taille, le spectateur dans une vision périphérique qui est celle-même de l’artiste devant son dessin.

Quelques dessins de figures historiques, accrochés, eux, de telle sorte que même un visiteur de grande taille est contraint de lever la tête, confirme que nous avons affaire ici à un accrochage audacieux, sans concession et à une oeuvre riche, mais dont le spectateur ne pourra jamais se targuer de posséder tous les codes, une oeuvre mystérieuse, au dévoilement partiel, peu engageante de prime abord — quand le spectateur revient à son point de départ, il considère alors le premier dessin du lit en désordre d’un oeil à la fois plus clément mais aussi plus soucieux, inquiet.

Marc Bauer est un artiste, attentif, silencieux, qui accorde une importance évidente à ses propres détails, à ses propres exigences, et qui, comme c’est heureux !, ne dépense pas ses forces à faire la pédagogie de son oeuvre, bien trop occupé qu’il est de vivre dans sa musicalité et ses silences, parfois glacés et glaçants.