Je vais éviter d’évoquer les pénibles balbutiements d’un cinéma longtemps sous-genre du nanar fantastique… Quelques acteurs trop maigre ou trop gras et plus rarement actrices, trop maigre ou trop grasse, y ont laissé leur dignité et leur carrière dans un costume trop ou pas assez moulant… La mesure, la mesure ! Ces désastres cinématographiques ont eu en général peu de spectateurs, heureusement pour eux ! Quoi de plus ridicule que ces tentatives plus ou moins athlétiques pour rendre crédible, sic ! des personnages incroyables ? Au passage, mention spéciale pour l’Homme Puma, qui à défaut de pouvoir se battre en volant, trépignait sur un trampoline. Grand moment d’humour involontaire. Mais lui était fauché, certains ne l’étaient pas, et pourtant l’argent ne fait rien à l’affaire… à se demander même si ce n’était pas pire avec du fric, puisqu’alors plus exposé. Le plus improbable des superhéros, le plus fort, fut celui qui dégagea pourtant le plus de fond. On adapta beaucoup Superman, et pour quel résultat ? Un machin mou du mollet, bêtement suspendu à son filin, le ventilo dans la gueule pour nous aider dans notre effort d’imagination…
Inadaptable.
Car on a l’habitude de dire que les trucages rudimentaires ont « plus de charmes », et qu’ils font plus « fonctionner l’imagination », euphémisme pour signifier que nous, spectateur, devons faire la bonne part du boulot que le réalisateur n’a pas su faire. Bien sûr, c’est absolument faut. Et ça n’a d’ailleurs rien à voir avec l’âge du film et la rusticité des effets dits « spéciaux ». Vieux ou pas, ils sont bons ou mauvais. À balayer d’un regard les films fantastiques du XXe siècle, on voit vite qu’à toutes les époques, il y en a qui tiennent encore la route, et d’autres qui furent nanar de naissance, et nanar toujours… Pour le fantastique et la science-fiction, il nous reste un siècle de belles choses. Mais le superhéros, lui, n’accepte pas la médiocrité. Pourquoi donc, alors qu’on a su adapter bien des univers farfelus, celui-ci restait réfractaire au progrès des techniques de trucage ? Ça vient simplement de la nature même du superhéros, surnature, il est super de par sa vitalité propre, par ses capacités physiques exceptionnelles, par son corps, et ça, les trucages les plus poétiques étaient incapables de le rendre. Puisqu’aucun humain ne peut jouer la surnature, il fallait donc trouver des artifices extérieurs, et ça ne marchait simplement pas. Ça fait toc, ça fait toc, c’est tout.
Inadaptable.
Comment montrer Spiderman bondissant, ressort humain, entre mur et plafond, adhérant partout avec grâce ? Comment rendre l’impossible puissance de Superman, pouvant déplacer des planètes ? Sinon à faire un mini-super, qui n’a plus grand-chose de super… Ou un Hulk bodibuldeur qui ne savait que crier et plier fébrilement, un peu, les bras… Que restait-il alors du monstre vert bondissant résistant à l’acier et aux bombes ? Et bien sûr, faire Human-torche… sans cramer un gars ?… En fait, pendant des décennies, les supers ont carburé à l’ordinaire, et les enfants, et moi parmi eux, étaient si déçu, chaque fois, de voir ces demi-handicapés usurper le costume des héros, costume en tissus bas de gamme, pas très ajuster, accessoire plastoc collé de travers, comble ! Les héros de papier restaient inégalables. Il suffit d’entrouvrir un « Comics » pour déjà les apercevoir gesticuler, bondir, virevolter dans tous les sens au milieu d’un univers hystérique à la vitalité dont la seule mesure est celle de l’enfance. Même les coups de poing des cow-boys, avec leurs bruitages outranciers, semblaient pichenette à l’échelle atomique d’un uppercut dessiné par Gill Cane ou Jack Kirby…
Le comics de superhéros n’usurpe pas son nom, c’est un condensé d’énergie, rien à voir avec la cérébrale BD franco-belge, et ces petits héros enfants trop sages, trop propres, qui cogitent et espionnent lâchement pour résoudre des énigmes qui ne les regardent en rien. Non, là, ce n’est qu’explosion de corps, de muscle, de confrontation, de violence sans conséquence, de la pure énergie ! Ces corps se débattent, vivants, résistants à tout, survivants perpétuels, qui trouvent toujours en eux le sursaut pour relancer l’histoire, une histoire tout aussi « super », qui ne se termine jamais, cycle épique en spire, dont les boucles ne reviennent jamais vraiment au même point, infini…
Inadaptable.
Et voilà… après des décennies de ratage, après quelques « Supermen » sous calmant, des « Captain América » poussifs et un « Hulk » frustré et frustrant, la 3D est arrivée, et les machines, numériques, ont grossis, grossis, devenant elle-même « super » calculateur, à l’image d’un des ennemis des « 4 Fantastiques »… Et j’ai vécu, malheureusement trop tard, bêtement adulte, l’adaptation cinématographique des héros de mon enfance.
Inattendu (comme le titre d’un petit format de cette époque).
Ça a commencé vraiment dans les années 90, en nanardisant encore un peu par-ci par-là, et puis Tim Burton a récupéré Batman. Il nous en a fait un Batman léger, historiquement régressif dans l’univers DC, en retrouvant la fantaisie mièvre et colorée des années 50. Comme tous, il est revenu à son enfance, mais brusquement, on sortait du nanar… Il en a fait ce que Batman est souvent, un faire valoir pour une galerie de méchant haut en couleur, des méchants moches, mais qui font pas vraiment peur, et enfin, ça marchait, on oubliait la tentative psychorigide d’adaptation de Dick Tracy, pour trouver au cinéma une sorte d’équivalent au comics. Tim Burton, malgré ces limitations, venait de prouver que c’était possible. Malgré tout, Tim Burton a le souffle épique un peu court…
Ensuite, les choses se sont affolées, jusqu’à aujourd’hui, ou on adapte frénétiquement n’importe quoi. Et au milieu de cet affolement, Spiderman en est l’acmé, pour le respect des ingrédients de la recette de Stan Lee, mais c’est Batman qui sert de fils rouge avec aujourd’hui déjà 6 adaptations en deux cycles, et un prochain déjà annoncé, adaptations qui ont l’étrange cohérence collective de retracer la plongé dans la psychose qui eu déjà lieu dans le comics à partir des années 80. On y a vu, enfin, le personnage de Catwoman assumer sa dimension érotique, et l’on a suivi le naufrage d’un Batman victime de son ambiguïté congénitale, héros positif endossant les attributs symboliques des méchants nocturnes. De la fantaisie 50’ d’un Tim Burton, au fétichisme homosexuel des Schumacher, et enfin, aujourd’hui, Nolan nous livre un Batman pantelant, qui assume enfin sa psychose fascisante… Le dernier opus à ce jour représentant une violente sortie de l’adaptation BD. Nous ne somme plus dans le cadre d’une équivalence à un autre médium, mais bien devant un vrai personnage de cinéma, passé de la fantaisie au thriller le plus sordide. Chez Shumacher, la souris était prête pour la Gay Pride (souvenez-vous de la lanière de cuir brusquement tendu dans la raie de ses fesses bondées), avec Nolan, il flirte avec quelque chose comme une « homosexualité nazie » complètement assumée. Son désir obsessionnel de trouver son pendant lumineux, son « héros » à lui, son homme providentiel auquel il peut s’abandonner, le pousse à l’ultime transgression d’une loi tout aussi ultime du comics et du roman populaire qui lui sert de matrice, le ressort perpétuellement remonté : il choisit de ne pas sauver la femme…
Mais nous touchons ici du doigt la faille qui sépare les deux grands univers de Comics adapté aujourd’hui au cinéma. À la fin des années 60, Spiderman ne sauve pas la femme de l’histoire, Guen, mais bien involontairement, parce qu’il échoue et cet échec est récurent chez celui-ci, car tout le personnage de Spiderman est construit dès son origine sur ce paradoxe, de son extrême faillibilité contrariant ses supers facultés. Dans Dark Knigth, Batman choisit de sauver son pendant lumineux, son alter ego, en sacrifiant délibérément la femme. Il avait déjà hésité et privilégié son « petit copain » Robin chez Schumacher. Nous assistons à un long coming out autant sexuel que politique. À se demander si la BD s’en remettra…
Bien sûr, il ne faut jamais perdre à l’esprit que par tradition, les comics US collent à l’actualité de l’Amérique. Et on peut espérer un peu d’espoir, maintenant que la sombre page Bush est tournée. Que la chauve souris s’accepte une fois pour toute, par exemple, qu’elle se calme, qu’elle arrête de taper sur n’importe qui, et qu’elle s’épanouisse dans une homosexualité assumé et enfin joyeuse, non ? ça nous ferait des vacances.
Quoi qu’il en soit, il serait temps, car là, c’est légèrement étouffant… Et qu’un film comme The Dark Knight ai eu du succès, film dans lequel rien ne rachète rien, et en même temps pourtant d’une niaiserie sans nom, et méchante en plus, et quand je dis niaiserie, c’est en omettant l’incohérence proche de la folie du discours qui conclu le film, ceci m’inquiète au plus haut point ! J’en suis sorti nauséeux et pas à cause du Jocker aussi dérisoire qu’improbable. Oui, c’est vrai ça, dans la vraie Amérique, ce Jocker-là serait mort dans les deux trois premières minutes, abattu par un flic, parce que c’est vraiment qu’au cinéma qu’ils ne tirent pas sans sommation sur un mec bizarre qui gesticule !