nationalisme et dérive identitaire en Bretagne
samedi 6 mai 2006, par C. de Trogoff
« Le monde comme si, nationalisme et dérive identitaire en bretagne » est typiquement le livre que je n’aurais jamais eu l’idée de lire. Un livre sur les bretons. Moi, les bretons, le breton, la bretagne ça ne m’intéresse pas, en fait ça n’existe même pas pour moi. Jamais je ne pourrais me penser bretonne, l’idée même me fait rire. Pourtant. Pourtant, je vis en bretagne et même si je n’y suis pas née (un pur hasard), j’y ai passé quasiment toute ma vie. Des bretonnants pratiquants [1] , j’en ai rencontré, j’en rencontre encore régulièrement et ils me laissent perplexe. Les premiers ce n’est pas, comme on pourrait le croire, dans mon petit village que j’y ai été confrontée mais en suivant mes parents dans leurs stages de yoga : issus d’un milieu social urbain et éduqué, ils se réfugiaient dans de grandes maisons perdues dans la campagne bretonne ; un rêve pour l’enfant que j’étais, et sans doute la première décision pour moi de ne pas tenir compte des comportements bizarres de nos hôtes : ils pratiquaient la méditation ou la baignade matinale dans le tonneau d’eau de pluie, se soignaient par l’acupuncture et mangeaient du muësli. Je les considérais comme de doux-dingues et haussais les épaules, ça me suffisait pour tout excuser.
Cherchant à fuir et oublier - pour de toutes autres raisons - mon enfance, je débarquais à Rennes en 89 et j’y suis restée. Rennes est un village et c’est dans ce village que je vois et entends porter très haut une fierté, celle d’être breton : qui ne fait pas de danse bretonne pratique au moins le chant breton ou apprend le breton (à Rennes c’est un comble, on n’y a jamais parlé breton, mais gallo [2]). Les signes d’appartenance peuvent sembler minuscules, du triskell sur le pare-brise ou en bijou, de l’autocollant je suis breton et j’en suis fier à la fréquentation assidue du fest-noz ( prononcer “fèchte noze” sinon gare) ou de la veillée hebdomadaire. Et puis il y a les autres effets plus pernicieux de cette fierté : la prolifération des boutiques spécialisées dans l’artisanat local (visiblement local, estampillé), l’accord de crédits disproportionnés aux artistes bretons (visiblement bretons). J’ai l’impression que de tous les villages bretons où j’ai vécu, Ploëzal près de Guingamp, Langueux près de Saint-Brieuc ou Plouigneau et Lampaul-guimilleau en Finistère, Rennes concentre le plus de possédés : des possédés du désir d’appartenir à une terre et que cela signifie quelque chose surtout. De tout cela je n’ai rien vu d’inquiétant à l’époque. J’ai haussé les épaules à la première ombre et je me suis rendormie.
De toute façon, je n’aurais pas acheté ce livre, la question ne m’intéresse pas. Et puis il y a Françoise Morvan et là, ça coince : il y a quelques années sous une impulsion bizarre, j’ai acquis son livre « La douce vie des fées des eaux » ; impulsion bizarre, oui, les fées, moi : bof. La collection m’avait tentée, j’y avais déjà pris un Herman Hess et un Russell Banks. Évidemment, je n’ai jamais lu le livre qui depuis me nargue dans ma bibliothèque parce que en fait, les fées, moi : bof. Mais Françoise Morvan, c’est aussi la traduction de Synge et là, attention : la découverte de cet auteur lors d’un festival de théâtre amateur avait été un choc et avait bouleversé ma façon de voir et de pratiquer le théâtre, tout comme Ibsen l’avait fait plus tôt. J’ai tout adoré de cette langue, donc celle de françoise Morvan, forcément. Et « les écrits oubliés » d’Armand Robin, et les magnifiques traductions de Tchekov. Retour aux fées, non, décidemment, pas. D’où ma méfiance devant cette incompréhensible démarche : ces choses ne sont donc pas incompatibles ?
Mais voilà qu’un ami m’offre ce livre (Le monde comme si) dont je n’avais jamais entendu parler et insiste bien pour que je le lise. Et le livre je le dévore, je me passionne, et tout me revient en mémoire, j’ouvre enfin les yeux. Je découvre la profondeur de mon aveuglement et c’est très salutaire. Mes souvenirs bretons affluent, voilà que je me découvre un drôle de passé : je connais la chanson La blanche hermine par coeur ainsi que d’autres chants militants et je me revois les chantant, petite fille de six ans dans une famille pourtant très éloignée de ces préoccupations régionalistes ; j’interroge ma mère à ce propos et elle hausse les épaules, elle ne sait pas pourquoi ils écoutaient ça. Et je suis bien allée dans un fest-noz, enfant, je me souviens avoir été très intimidée par la foule et ces grandes rondes où on tapait du pied auxquelles je voulais participer mais qui me bringueballaient violemment et me tordaient le petit doigt, j’avais eu peur. Comment ai-je pu me retrouver là ? Mes parents faisaient tout pour fuir leurs origines paysannes et militaires, ils étaient partis bien loin (Alsace) pour s’affranchir et revenir finalement débarrassés de leurs peaux bretonnes. Le breton, pour moi c’était alors faire une recherche à la paroisse pour l’école (impressionnant quand on est la seule enfant du village a n’avoir jamais vu un curé) et découvrir que Ploëzal signifiait quelque chose, c’était savoir ce que voulait dire mon nom, c’était ma grand-mère passant d’une langue à l’autre sans s’en apercevoir ou parlant breton quand je ne devais pas comprendre ce qui se disait entre adultes. Cette année de mes dix ans j’ai su qu’il existait une autre langue, les gens passaient voir ma grand-mère et parlaient breton et mon petit surnom était breton cette année là. Alors, on dit Drogo ou Trogo selon le prénom qui précède mon nom de famille ? Quelle découverte, quelle étrangeté que cette langue, voilà un abîme de reflexion généalogique qui s’ouvre à moi. Le jounal en breton j’arrivais presque à le lire et le journal télévisé en breton ma grand-mère me disait qu’elle ne le comprenait pas ; perplexité encore.
Plus tard, venue me rendre visite dans le Trégor elle ne parlait pas le même breton que la voisine mais elles discutaient toutes deux des heures en se reprenant sans cesse sur la façon de dire les mots. Bleu et vert en breton c’est le même mot me disait-elle, un mot qui dit la couleur de la mer et elle se trompait toujours entre les deux nuances. Voilà l’étendue de mon savoir sur la langue maternelle de ma grand-mère : le vert et le bleu c’est la mer, la mer est mouvante. Et le breton aussi était une langue mouvante qui changeait de forme suivant la région, la télé ou le journal.
Et puis Morlaix est devenu Montroulez. Pour moi, encore gamine “s’ils te mordent, mords-les” était devenu “laisse mon trou”. C’était drôle, mais quand même surprenant. Je haussais les épaules, agacée déjà par les “ty”, les “coz” et les “ker” défendus par un professeur qui nous expliquait l’origine des noms et villages bretons. Je me demande aujourd’hui professeur de quoi d’ailleurs.
Les frottements avec cet autre monde se sont accentués. Une rencontre m’a plus tard profondément marquée. La rencontre avec une famille bretonne dont la fille allait être, à un âge où même l’amitié est fragile, mon amie épistolaire. Nous n’en parlions jamais, l’ âge nous poussant vers des conversations bien plus incarnées, mais sa famille était liée avec le monde bretonnant par la musique et le chant. Un ancrage qui m’était totalement étranger, que je ne comprenais pas. Un univers qui remplissait leur vie, un investissement constant que je sentais déjà peser sur cette toute jeune fille. En fait, cela m’était plus qu’étranger, le sentiment d’appartenance qui se dégageait de ces activités me rejetait définitivement loin de ce monde. Ces frottements épisodiques et légers se sont changés en papier-de-verre lorsque j’ai commencé à jouer de la harpe celtique : là, tout un monde ignoré jusqu’ici m’est apparu. À Rennes, j’ai découvert par hasard qu’il existait des druides (comme dans Astérix ? J’en revenait pas), des royalistes (non ?) et que tout ce petit monde était très proche du F.N. Pour couronner le tout j’ai pu, pour une soirée, entrer dans l’étrange monde de Diwan (j’étais ce soir-là une nounou déboussolée et pas très adéquate).
Françoise Morvan en nous racontant son parcours entre confiance et incrédulité montre comment elle a été happée par ce monde, et c’est passionnant de la voir peu à peu ouvrir les yeux.
En lisant son livre, j’ai vu que j’avais croisé ce monde et que sans jamais vraiment y entrer, je l’avais cotoyé souvent sans le voir.
J’ouvre à mon tour les yeux, et le paysage est devenu plus inquiétant : je vois les régionalistes bien installés, à qui tenacité et omniprésence finiront par donner raison devant l’Histoire. En la réécrivant d’abord, moyen très efficace, car la mémoire est faillible, la transmission facile à fausser. Une information répétée avec soin et insistance, devient la vérité, celle qu’on répétera à son tour. Une anecdote, une culture, une tradition, un vêtement traditionnel breton peuvent ainsi être installés pas à pas dans l’histoire. Ma grand-mère me parlait très sérieusement du panneau « Interdit de cracher par terre et de parler breton » et elle se posait en martyre ; et même si je trouvais cela incroyable, je la croyais ( voir à ce propos l’étude de Fanch Broudic sur son site ). Après avoir vu pendant des années (je m’y habituais très bien) les panneaux de villes barbouillés de peinture, voilà que partout même à Rennes, ils sont écrits en breton. Je peux choisir de retirer en breton mon argent au distributeur (combien appuyent sur la touche brezoneg ?). Je dois faire ce choix, chaque fois que je retire de l’argent, suis-je vraiment sûre de vouloir une transaction en français ? Cette machine, visiblement désire communiquer en breton. Mon distributeur automatique est breton et je ne l’avais jamais remarqué. Rennes, sa fac, son conseil régional sont activement liées à cette bretonnisation.

Je découvre avec Françoise Morvan les méthodes et techniques de ce petit monde pour obtenir des soutiens (pigner et menacer), de quelles façons ils distillent la bretonnitude dans notre quotidien au point de changer petit à petit nos références, nos point de vue, allant jusqu’a réécrire la langue : leur breton artificiel est le “vrai breton”, leurs fabrications deviennent les véritables racines des bretons.
Je croyais ne pas être concernée par l’objet de ce livre et me voilà en plein dedans, cernée, en colère et passionnée ; j’ouvre le Rennais [3] et le voilà, métamorphosé devant mes yeux, je le LIS : on a décidé (qui ?) d’apprendre le breton aux Anglais installés dans la région pour les aider dans leur intégration… Et publicité à tous les étages pour les livres et disques estampillés “breizh” (avec logo de certification de production locale et de contenu bien local aussi).
De retour au pays, Françoise Morvan voit son monde celtisé à la sauce horoscope neuneu. Comme dans un cauchemar, je vois aussi mon monde se celtiser. J’aime pas les fées, mais à tout prendre, j’aurais préféré. Si la nostalgie me fait gerber, la fausse nostalgie, la nostalgie fabriquée pour faire passer des idées protectionnistes et réactionnaires me fout carrément en rogne.
Françoise Morvan nous parle de l’économie et elle a raison car au fond, il s’agit de cela, d’interêts économiques, de la politique de réveil de la bretagne, de mondialisation, d’europe des régions.
Moi je peux juste parler de la forme que prenait la reprise des fermes par les fils et filles de ma génération, j’étais en plein dedans du côté de Roc’h Fily à la fin des années 80. Ceux qui reprenaient la ferme des parents, sortaient du lycée agricole bien éduqués, ils informatisaient et monoculturaient a tour de bras. Concurrence oblige, internationale s’entend. Au pied de ma maison, il y avait un hangar où des poules naissaient, mangeaient, mourraient sans jamais voir la lumière du jour. Un jour les portes s’ouvraient, les plumes volaient, ça puait quelques heures puis le hangar en tôles ondulées était de nouveau fermé. J’avais depuis longtemps fuit sur mon vélo, mais ce n’est que des années plus tard en voyant un reportage que j’ai compris ce qui ce passait vraiment là. Dans ce hangar sur lequel le soleil tapait forcément fort. Ces fils voulaient absolument rester en bretagne, chez eux, mais à la condition que ce soit une certaine bretagne et peut- être qu’elle leur a été promise. Ils croyaient en tout ça, le territoire, la langue, le lieux où l’on naît. Je ne sais évidemment pas si nous avons affaire à eux aujourd’hui ou à leurs descendants mais les entreprises très bretonnes prospèrent du fait même d’être bretonne (et plus bretonnes que les autres).
Et quand je vois un drapeau breton flottant près d’un drapeau européen devant une habitation ou une usine, je sens que la germanisation de l’orthographe et la politique vont de pair et renforcent les positions des territoires conquis par les grands industriels bretons (voir à ce sujet l’association entre la bande-dessinée L’histoire de la bretagne et le pâté Hénaff qui célèbre la bretagne sur toutes les tables de France).
Ce n’est pas une simple dérive ni une anecdote locale, mais une question grave et plus générale, et je crains que d’autres haussent les épaules comme je l’ai fait, alors que certains nous promettent la disparition des bretonnants au profit de néobretonnants que la quête du pouvoir rend dangereux. Ne pensez pas que ce livre ne saurait intéresser que les personnes habitant la bretagne, d’autres régions prennent aussi le chemin de l’Europe des régions, cette Europe des régions qui est le credo des nationalistes français, allemands, italiens depuis si longtemps. Si pendant trente ans avec le nez dedans je me suis moquée de tout ça, je pense qu’on est nombreux dans ce cas. C’est pourquoi j’écris cet article, en espérant que d’autres relaieront nos craintes et rendront leur entourage plus vigilant et plus exigeant quant à ses relations politiques.
Ce qui alerte dans ce livre c’est un mécanisme, presque une machine, une machine très efficace. Françoise Morvan déconstruit ce qui est à l’œuvre dans le mouvement (et ses sphères les plus éloignées, par contamination, relais humains et institutionnels, ricochets) et ce qui en marche nous conduit tôt ou tard à une catastrophe politique et économique. Et s’il faut se battre sur l’orthographe, sur les mots, ce n’est pas pour pinailler : les mots employés et la forme qu’ils prennent en disent plus long qu’eux-mêmes (je vous renvoie à l’essai écrit pendant la seconde guerre mondiale par Viktor Klemperer « La LTI », sur la langue du troisème Reich, ou encore à celui de Eric Hazan, « La LQR » sur l’actuelle propagande quotidienne dans la langue libérale).
Prenons le renouveau de la harpe celtique, une invention formidable qui date des années 70. Bon. De la harpe, les celtes en jouent mais on retrouve ce type d’instrument partout dans le monde aussi bien en Afrique qu’au Mexique. Cet instrument venait sans doute d’ Orient (Inde, Egypte, Grèce) et a disparu de bretagne (on en a simplement pas retrouvé de traces) entre le XVème et le XIXéme siècle après un âge d’or au Moyen-Âge. Alors pourquoi celtique, si ce n’est pas politique ? Ma harpe n’a rien de celtique, j’aime y jouer de la musique classique ou de la musique contemporaine, et si j’ interprète un morceau traditionnel, il ne sera pas forcément celtique, mais plutôt selon mes goûts, hébraïque, grec ou d’Amérique du sud.
Je décide de l’appeller harpe portative : c’est ce qui la qualifie le plus exactement et la différencie de la grande harpe. Identifier un instrument à une région d’où il ne vient même pas me paraît trop aberrant pour ne pas être un calcul ; à quand le piano belge, petit piano droit qui pousse à la Cinémathèque de Bruxelles, et la flûte lunaire, sorte de flûte à bec retrouvée après le passage des derniers cosmonautes. Voilà pour moi, ce sera harpe portative et surtout pas telenn comme il est systématiquement écrit sur les partitions de transcription de musique bretonne (quand on joue breton, la harpe change de nom et devient elle-même bretonne). Ce n’est qu’un exemple, mais j’imagine l’imprégnation de toute ces petites têtes enfantines reliées à ces petites mains qui apprennent chaque jour à jouer de la harpe. Pour conclure, cette seule phrase extraite du livre « Quand le dernier bretonnant de naissance aura disparu, exposait suavement un professeur de breton dans un colloque de l’Institut Culturel, enfin on parlera un bon breton. »
Merci à Françoise Morvan pour les portes qu’elle m’a ouvertes avec ce livre et j’espère qu’elle vous en ouvrira aussi.
Je remercie Oncle Patalon pour son insistance, et La flèche pour son inspiration
[1] j’appelle bretonnant celui qui parle breton et bretonnant pratiquant celui qui fait quelque chose du simple fait d’être né en bretagne, avec des symptômes plus ou moins prononcés et plus ou moins dangereux, de la simple panoplie - autocollants, triskell, etc. - à la profession de foi impliquant l’éviction du “non-bretonnant”
[2] apprendre le gallo, aller aux réunions galèses revient à troquer un passéisme contre un autre : on parlait gallo à Rennes, mais on ne l’y parles plus non plus
[3] le magazine de la municipalité