Vous avez sans doute comme moi déjà téléchargé le logiciel gratuit de Google, google earth et sans doute comme moi aussi vous vous êtes émerveillé de survoler notre planète, dans la beauté abstraite de ces images aériennes, ainsi la tâche bleu de prusse sur toile de vert bouteille dans dans cet article du bloc-notes du désordre n’est autre que le Lac de Tanzanie (vu en utilisant Google Earth), ou comment les choses aperçues d’aussi loin ne laissent évidemment rien transparaître de leur laideur locale, cette misère indicible et ce désastre humain qui se produit chaque jour dans la plus complète des indifférences. Sans doute vous vous êtes déjà précipité sur ces endroits fétiches que nous avons tous, et même avez-vous utilisé cette fonction qui permet d’envoyer à vos correspondants une location exacte, si ces derniers ont également téléchargé et installé le logiciel de Google, il seront transportés d’un double-clic à cet endroit par vous choisi. Et peut-être comme moi vous vous êtes dit que ça y est nous étions effectivement rentré de plain pied dans l’an 2000. De même avez-vous fait quelques promenades dans le désert de Mongolie, dans les chaînes vertigineuses de l’Himalaya et suivi le cours sinueux de l’Amazone ou du Nil, sans doute avez-vous été déçu par l’absence d’images significatives des deux pôles qui ressemblent à des trous blancs — comme il existe des trous noirs — dans lesquels il n’est pas difficile de s’imaginer aspiré. Le survol de la Cité Interdite à Pékin est enfin possible mais je ne dirais pas que son mystère ait beaucoup perdu de son opacité, mais par manque de ténacité, vous n’avez pas trouvé la trace de la grande muraille de Chine, mais vous avez fini par survoler les pyramides d’Egypte et le trou béant qui a remplacé les deux tours jumelles du sud de Manhattan, des heures plus tard vous aviez visité avec émotion tous ces recoins du monde dans lesquels vous aviez laissé quelques souvenirs émus, une terrasse de café, à peine devinée dans un désordre de pixels survitaminés, quelque part dans le sud du Burkina-Fasso, des coins de rues dans les villes américaines taillées au carré, les collines ondulées traversées maintes fois en voiture en allant vers l’Est, vers Saint-Dizier ou au contraire des endroits inconnus de vous, mais dans lesquels vous avez des correspondants, l’île de Vanuatu où je n’irai probablement jamais, ce mélange donc de survol de lieux connus et inconnus, et peut-être encore comme moi vous vous êtes dit que l’expression populaire qui dit que le monde est petit est absolument vide de sens, mais qu’en revanche la probabilité qui veuille que vous croisiez à l’étranger une personne de votre connaissance était tellement faible et pourtant cela s’était déjà produit. Connaissons-nous autant de monde que cela ?
Bref j’en étais là de mes réflexions après quelques survols virtuels certes, mais dont l’émotion était bien réelle.
Comme vous le savez, je suis un enthousiaste des possibilités uniques de l’internet et je pensais déjà à l’ébahissement que je ne manquerais pas de faire naître, la prochaine fois qu’ils viendraient à la maison, en montrant la terre vue de haut à mes parents, grands amateurs de voyages et de géographie, mais néanmoins absolument indoctes de ce qu’est internet. J’admirais l’ingénueuse construction de programmation que je devinais sous-jacente au logiciel et ce principe apparent de gratuité de l’accès aux connaissances.
Bien sûr je me dégrisais un peu lors d’une deuxième visite du programme, remarquant derechef que le chargement du programme et de l’image de la terre se faisait par son centre, c’est-à-dire, les Etats-Unis d’Amérique avec un effet de distorsion qui permettait de faire paraître le Canada plus petit que les Etats-Unis. Récemment l’hebdomadaire Courrier Internationnal avait sorti un hors série absolument remarquable, l’atlas des atlas dans lequel on apprenait comment la cartographie était avant toute chose une science politique, le monde vu de l’Europe place le vieux continent au centre de la carte, le monde vu de l’Asie place l’Orient au centre de la carte et du coup produit une vision étonnante de la terre, une planète avec deux continents américains. Le monde vu du Japon plus spécifiquement fait la part belle à l’Océan Pacifique parce que justement la préoccupation des séismes et raz de marée vient des failles enfouies dans le Pacifique, de même certaines cartes australiennes sont assez facétieuses pour décréter qu’au haut de la planisphère doit être placé le sud. Puis localement les cartes régionales censées représenter les mêmes terrains ne situent pas les limites des frontières tout à fait au même endroit, ainsi le Sahara Occidental est diversement représenté suivant qu’il figure sur une carte marocaine ou mauritanienne, inutile de vous dire que les représentations de l’ancienne Yougoslavie et du Moyen Orient sont plutôt diversifiées.
Google est une société américaine, il est donc sans doute attendu qu’au centre du monde vue par Google, figurent les Etats-Unis d’Amérique. On ne sera pas surpris non plus de découvrir que les vues de la géographie américaine sont généralement bien plus détaillées que celles du reste de la planète — pourtant la lecture de Kerouac nous a enseigné qu’entre New York et Denver il n’y a rien, vraiment rien, si ce n’est le report d’un quadrillage totalitaire sur des plaines aux dimensions de continent. Et enfin la carricature est atteinte lorsque l’on considére que dans la petite vingtaine de points prémarqués par le programme pour la Terre entière — le logiciel permet effectivement à son utilisateur de punaiser des repères dans ces vues du ciel en leur attribuant des noms, il existe, à titre d’exemples une vingtaine de ces petites punaises sur la totalité du globe, il appartient à chacun d’en ajouter d’autres par la suite — certes cinq repères sur la carte des Etats-Unis, Manhattan, la rivière de Chicago, le mont Saint-Hélène, le Grand Canyon et le campus de Google — entendez par là le siège principal de l’entreprise, seul endroit du globe où il serait effectivement possible, parce qu’il est suffisamment détaillé, de voir un être humain, d’ailleurs la photo du site a du êre prise un dimanche au mois d’août parce qu’il n’y a personne, le parking est vide, j’y ai trouvé, en fouillant méticuleusement, deux cyclistes, qui doivent être, c’est tout de même effarant quand on y pense, les deux seules personnes visibles de toute la planète qui compte pourtant plus de 6 milliards d’habitants, le logo de google est également visible du ciel, je ne parle pas du logo omniprésent en bas à droite de l’image, mais bien du logo de la société peint sur le toit d’un des immeubles de la société, je veux dire, du campus — il existe malgré tout un sixième point américain sur le globe : il s’agit de l’ancien palais républicain de Bagdad ! Pour donner l’ordre de grandeur de cette disproportion l’Europe compte quatre punaises, respectivement Londres, Paris, Rome et Berlin, l’Asie compte elle deux punaises, New Dehli et Pékin, l’Europe et l’Asie se partagent sans doute la punaise de Moscou, une punaise pour Sydney, quant à l’Amérique du Sud, pas une seule punaise, mais donc une punaise pour l’ancien palais de Saddam Hussein le félon.
Je crois que je comprends rétrospectivement l’ignorance crasse de la géographie des Américains en général, ainsi Reagan avait parlé de la Jamaïque comme d’une île de la Méditérannée et Dan Quayle, vice président du père Bush avait une fois déclaré à son retour d’une tournée en Amérique du Sud, qu’il regrettait de ne pas parler la langue locale et qu’une prochaine fois il se promettait d’apprendre le latin. Authentiques.
De même que les villes américaines dont les clubs remportent les championnats de base- ball ou de football américains sont sacrées championnes du monde, étant donné le côté américanissime de ces sports on peut (presque) le comprendre, mais il en va de même pour le basket ball, pourtant pratiqué dans de nombreux autres pays.
Il s’agit là bien d’une hégémonie de fait.
Par ailleurs l’annonce du lancement de la google earth a été monumentale et planétaire — pour preuve même les médias traditionnels en ont fait mention, c’est même en lisant le journal en papier que j’ai appris l’existence de ce programme ! — et le discours de marketing de google, tout comme pour le projet de numérisation de tous les écrits de monde, a été présenté comme une oeuvre de philanthropie. Une fois de plus google nous faisait don d’un très bel outil de recherche. Mention n’était pas faite de l’opération publicitaire gigantesque, que constituait ce lancement, en faveur de la société-mère. Et pourtant essayant les différents options sur la gauche de l’écran, j’ai pu dans un quartier que je connassais bien à Chicago — Division street entre Ashland avenue et Damen avenue et j’ai choisi une ville américaine parce qu’apparemment l’engouffrement dans cet espace publicitaire n’est pour le moment pas (encore) pratiqué ailleurs qu’aux Etats-Unis — retrouver tous les commerces dont j’avais vaguement le souvenir et ceux aussi dont j’avais un peu oublié l’existence. Google vient donc d’inventer un nouvel espace publicitaire tout comme Google a inventé le commerce des mots. J’imagine donc que dans peu de temps l’instrument cartographique par excellence (la référence même) sera Google Earth, mais qu’il sera aussi entièrement pollué par de la réclame, comme le sont par exemple les maillots des joueurs de football ou pire encore les combinaisons des pilotes de voitures de course. Je pourrais lutter toute ma vie contre l’implantation d’un panneau publicitaire à la Garde de Dieu dans les Cévennes, d’ailleurs je n’aurais probablement pas à lutter tant le passage à cet endroit est faible et donc sans visibilité quel est l’intérêt d’une publicité ?, mais si un nouveau concept publicitaire tordu aboutissant justement à l’implantation d’une installation publicitaire géante précisément à cet endroit, j’aurais encore le loisir d’aller la tailler en pièce à la tronçonneuse ou bien d’apprendre sur internet à fabriquer une bombe, en revanche je ne pourrais jamais empêcher ce qu’il n’est pas difficile de deviner comme un avenir proche, la vente d’espaces publicitaires infographiés (parce que je n’aurais jamais accès aux puissantes databases qui contiennent les images de notre monde) à même les images photographiques de cette terre désormais malade de l’âpreté au gain.
Vous me pensez sans doute à moitié fou et tout à fait ivre de paranoïa, si d’aventure vous empruntez l’autoroute qui joint Paris à Lyon, au tiers de votre parcours sur votre gauche, remarquez cette colline un peu plus accentuée que les autres, à flanc de côteau, oui, vous lisez bien, à la taille du champ entier, en lettres verdâtres sur fond de champ de blé ou d’orge, vous lisez bien donc, CLIQUEZ WWW.DITRIX.COM . La société Ditrix n’existe plus depuis longtemps, sans doute une de ces sociétés éphémères de la nouvelle économie, je me demande cependant combien de temps il faudra pour que cette trace publicitaire disparaisse du paysage*.
(*) Petite correction, ma mémoire du court terme en ce moment laisse à désirer, ce n’est pas WWW.DITRIX.COM, mais WWW.DISTRIMIX.COM et de fait cette société existe toujours, cliquez sur le lien et voyez ce qu’ils ont à vendre.