Les choses auxquelles on ne pense pas. Auxquelles on ne veut pas penser, auxquelles on ne préfère pas penser. Les choses auxquelles on ne veut pas penser parce qu’elles font mal. Je vous donne un exemple.
Comment vivaient les femmes nées dans un corps d’homme dans l’Antiquité, quel genre de terribles mutilations s’infligeaint-elles pour redevenir la femme qu’ils n’avaient jamais été jusqu’alors.
Si vous êtes comme moi, un homme surtout, vous êtes déjà en train de serrer les cuisses comme pour prévenir le coup de pied dans les couilles. Manière d’anticipation de la douleur. Il y a donc de ces choses auxquelles on ne préfère pas penser et que l’on relègue volontiers par delà soi-même. Derrière une porte du fond que l’on maintient la plus hermétiquement close possible. Mais de temps en temps, un manque de vigilance furtif, et la porte est entrebaillée et ces choses-là surviennent et vous tourmentent. Parfois vous parvenez à chasser ces pensées inconfortables et elles retournent derrière la porte du fond que vous refermez à double-tour, mais je ne sais pas comment ces choses-là font, elles ressurgissent.
Bien souvent elles appartiennent au passé. Elles sont enfouies mais elle refont surface. C’est notamment ce qui arrive à Adèle, l’héroïne des Adolescents troglodytes d’Emmanuelle Pagano, qui ne s’est pas toujours appelée Adèle, mais aujourd’hui c’est Adèle et c’est elle qui conduit la petite navette scolaire qui ramasse les enfants dispersés aux quatre vents du plateau et les conduit à l’école pour, le soir, les reconduire dans leurs hameaux reculés. D’ailleurs Adèle, on finit par l’apprendre, avant de s’appeler Adèle, était le grand frère d’Axel, c’est d’ailleurs ce qu’Axel lui reproche le plus à Adèle, c’est de plus être ce grand frère dont il aurait bien besoin pour y voir plus clair dans sa vie, surtout en ce moment où, cordiste, il vient d’avoir un accident dans un goulet qui s’est délité. Ici, sur le plateau, on ne sait pas qui était Adèle avant qu’elle n’arrive ici. Or Adèle vivait, quand elle était petit garçon dans une ferme au fond d’une vallée qui depuis a été innondée par une retenue d’eau, mais il arrive, pour des besoins d’assainissement du barage, que la vallée refasse surface et avec elle des histoires. En dire davantage ce serait sûrement déflorer ce que justement Emmanuelle Pagano déplie avec lenteur et une retenue qui sans cesse fait oublier que c’est elle qui fait apparaître et disparaître, parfois même naître, ou au contraire mal naître, les personnages, les choses et même les payasages, que ce n’est pas le décor seul qui contient ces histoires qui se croisent ou pas. Ou alors ce serait penser que le pays a une âme ou encore qu’une femme parce qu’elle passe sa vie dans les livres est nécessairement une sorcière. Il n’y a qu’une sorcière dans ce roman, Emmanuelle Pagano, qui à force de déplacer les éléments du décor petit à petit laisse entrevoir cette très belle construction mentale : une fiction. Celle d’un paysage sans cesse changeant.
Allez je peux bien le dire, il n’est pas parfait le deuxième roman d’Emmanuelle Pagano chez POL, il est moins écrit que le précédent, le Tiroir à cheveux qui faisait mystère des gestes vernaculaires jusqu’à la provocation, peut-être même qu’elle allume la lumière une fois de trop dans le récit, mais il y a tout de même une drôle de force dans le ressassement du quotidien, ici les navettes incessantes sur le plateau par mauvais temps surtout, mais qui à l’image de la musique de Steve Reich, à force de répétition finissent par dégager des variations inattendues. Et dans ces plis, ceux de la douleur sur les fronts, et dans ces autres plis aussi, les cicatrices, la mémoire de ce qui a fait mal et qui est éteint. Vraiment éteint ?