On peut facilement se laisser avoir par les apparences trompeuses et putassières de l’entreprise, mais la Mélancolie de Zidane de Jean-Philippe Toussaint n’est pas un mavais texte, loin s’en faut. On se dira que le texte n’est pas très long et qu’il est tout de même vendu fort cher, cinq euros pour un texte qui tiendrait facilement dans les colonnes d’une page de journal, et puis garder « Zidane » dans le titre et un texte à propos de football et qui sort quelques mois seulement après le mois d’infantlisation nationaliste qu’a connu notre pays — je le rappelle pour ceux qui ont manqué les épisodes du début parce qu’ils étaient trop occupés à autre chose, dans le Monde, la tension grimpait au Proche Orient conduisant à cette guerre sale et épouvantable d’Israël au Liban, et en France le petit-Nicolas-qui-ne-fait-pas-rire, sortait sa fameuse directive et ses fausses promesses de régularisation des sans papiers, belle sourricière qui allait lui donner les noms et les adresses des personnes effectivement sans papier et par là-même d’en faire des hors-la-loi, le port de l’étoile jaune fonctionnait un peu sur le même principe, oui, tout cela était écrit noir sur blanc, à l’encre pendant que vous regardiez la télévision — on se dira sans doute que le procédé éditorial est un peu facile. Je les entends déjà d’ici les « bienveillantes » plaisanteries à propos de Minuit. Rappel historique, les éditions de Minuit n’ont pas attendu la Coupe du Monde de football pour publier des textes courts — je pense aux derniers textes de Beckett, à la Maladie de la mort et d’autres textes également courts de Duras ou encore à l’Occupation des sols de Jean Echenoz, à mon humble avis plus fréquentable que les textes plus longs du même — et ce n’étaient pas là des coups éditoriaux, je ne crois pas.
Et comme dit mon ami Alain, libraire de la Page 189, 189 rue du Faubourg Saint Antoine à Paris, on ne devrait pas tarder à avoir les Inédits de Zidane, d’ailleurs je me dis que je devrais changer le titre de Portsmouth pour ce remarquable calembourg, ça ferait sûrement plaisir à Alain d’ailleurs. Portsmouth ne parle pas de football ? Et alors ? Et puis si, justement il en parle, il parle de ces cocus qui ne se préoccupent guère de leur femme pourvu qu’on leur montre vingt-deux abrutis se disputer une sphère de cuir, mais bon j’arrête, je sais, vous qui lisez ces lignes, vous êtes comme moi, le ballon rond vous vous en foutez.
Ce que dit le texte de Jean-Philippe Toussaint n’est peut-être pas dit dans le texte justement. C’est à peine suggéré dans la fin du texte. Alors tant pis, je le dis quand même. Ce que dit la Mélancolie de Zidane, c’est que ce match que seulement quelque milliers de personnes ont vu, de leur yeux vu, avait sans doute tout d’un tableau à l’éclairage parfait, il avait aussi tout d’une tragédie, si ce n’est d’une évangile, et qu’il sera souvenu par des millions en tant qu’épisode un peu plus piquants que les autres de la téléréalité.
Et qu’il y là un curieux retournement des choses, une incurvation folle du miroir, la télévision est capable de ce mensonge montrer à des millions ce que des milliers sur place n’ont pas vu, ce qui a échappé à des milliers. On peut s’échiner, et certains le font, tout une vie à démontrer la construction des images trompeuses — je pense notamment à Alain Jaubert et son Commissariat aux archives — mais il sera donné à très peu de parvenir à cristaliser à ce point le trucage, à le figer dans l’encre en une seule phrase.