Imaginez, vous êtes Alexis Lacroix, journaliste, essayiste, tout ce qu’il y a de bien, vous êtes invité à une émission de radio sur France Culture, Jeux d’épreuve, dans laquelle vous aurez notamment à donner votre avis à propos du dernier roman d’Emmanuelle Pagano, les Adolescents troglodytes. Malheureusement vous n’avez pas eu le temps de le lire, ou de le lire en entier. Ni une ni deux, vous allez sur Google et vous faires une recherche sur « adolescents troglodytes », le site de POL ne vous reseignera pas outre mesure, vous pourrez lire les premières pages du roman, pour cela vous avez déjà reçu le service de presse, la biographie de l’auteur, pas très longue d’ailleurs et puis la critique du livre dans Télérama, mais vous n’allez tout de même pas reprendre les termes d’une collègue dans un autre journal. En revanche deuxième proposition de google, un petit article de pas grand chose sur internet, c’est exactement cela qu’il vous faut, vous plongez, et vous faites votre la comparaison, dont vous vous dites que vous allez la rendre hardie, d’avec Steve Reich.
Seulement Steve Reich cela veut surtout dire, pour vous Alexis Lacroix, musique contemoraine répétitive, ressassement, mais vous savez que c’est bien vu en général, Steve Reich. Il y a l’autre comparaison avec les paysages d’Emmanuel Carrère, je ne sais pas très bien où vous êtes allé chercher cela, sur internet, probablement, en cherchant rétroactivement sur google « Emmanuel Carrère » + paysage, je trouve effectivement quelques résultats qui sûrement vous auront mis sur la voie. Et puis Carrère et Pagano sont tous les deux chez POL, ça fait sens.
Pour tout vous dire, Alexis Lacroix, je suis la personne qui a écrit l’article du Portillon qui vous aura sauvé d’un certain embarras et qui dans l’émission vous vaut le rire entendu de Frédéric Ferney — je remaque ici que le même a déjà reçu Emmanuelle Pagano et Marie Ndiaye dans son émission de télévision le bateau-livre, et dans laquelle il dit exactement les même choses à propos de ces deux romancières que dans l’émission de radio, s’arrêtant sur les mêmes extraits avec, là, la comparaison avec Alien le film de Ridley Scott, pour Ndiaye — et dire que je trouvais que je poussais un peu avec la compraison entre Emmanuelle Pagano et Steve Reich, Marie Ndiaye et Ridley Scott ! — et les seins naissants des jeunes femmes pour Pagano, qui semble l’avoir beaucoup ému, on m’expliquera un jour à quoi cela sert d’avoir toujours les mêmes personnes pour parler des mêmes sujets sur différentes ondes, chaînes et journaux. Et donc je tenais à vous dire que ce qui m’avait incité à cette comparaison n’était pas le ressasement — ce qui fait la musique de Steve Reich pour vous, et à vrai dire sa réputation — mais le résultat de ce ressassement — ce qui fonde la recherche de Steve Reich. Et pour être parfaitement honnête avec vous, cette comparaison, avec un peu de recul, je ne suis plus certain de la trouver très juste. Mais peut-être est-ce parce que je la retrouve dans votre bouche. Du coup je me mets à douter.
Comprenez-moi bien, Alexis Lacroix, ce n’est pas à vous en particulier que j’en veux, je ne vous en veux pas, et je ne moque pas de vous, mais quand je décèle dans les médias traditionnels si prompts à se dire vertueux et à dénigrer au contraire le grand axe du mal internet, je suis toujours tenté de faire un peu d’ironie, parce qu’effectivement, je fais partie de ce mauvais genre qu’est pour vous, et vos employeurs, internet.
Je suis certain que j’aurais de vos nouvelles, lorsqu’un jour où vous aurez davantage de temps qu’une veille d’émission radio à propos d’un livre que vous n’avez pas le temps de lire en entier, et que vous ferez une recherche sur votre nom dans google. Mon mail est ici.