C’est un secret pour personne, je suis devenu très suspicieux du monde de l’édition en France. Ce n’est d’ailleurs pas une affaire personnelle comme on pourrait facilement le croire, finalement, de la part d’une personne qui devrait bientôt disposer de suffisamment de lettres de refus d’éditeurs pour pouvoir en tapisser ses toilettes. Non, ce serait un peu facile. J’ai bien mes doutes sur le sujet, renforcés qu’ils ont une fois été par une lectrice dans une maison d’édition qui m’avait envoyé un mail pour me dire tout le bien qu’elle pensait d’une Fuite en Égypte, ce qu’elle avait lu de mieux pendant trois ans de lecture, c’est elle qui l’écrivait, mais n’avait jamais pu convaincre ses deux éditeurs de le publier. Dans la logique même de ce fonctionnement, on se demande à quoi sert un lecteur si on ne tient pas compte de son avis ? Pour être tout à fait franc, je ne pense pas pouvoir être capable du moindre jugement sur la valeur de ce que j’écris. Aussi, je vais bien me garder de théoriser depuis ma propre porte.
En revanche, je ne peux m’empêcher aux vues de ce que les éditeurs semblent mettre en avant depuis déjà longtemps, et, au contraire, passer sous silence ou dans une discrétion étonnante — je pense par exemple au Tumulte de François Bon, récent livre phare, adventif, risqué, qui aurait du être celui d’une manière de tournant, et j’ai cru comprendre qu’il avait rejoint les masses indifférenciées du pilon — de remettre fondamentalement en cause la compétence de ces gens-là. Dans le même état d’esprit, je ne soupçonne pas de trop les éditeurs de mettre en avant des auteurs comme Pierre Michon ou comme Pascal Quignard, en revanche leurs efforts pour tenter de pousser dans nos mains des livres aussi fragiles et faibles que les Bienveillantes disent assez clairement leur volonté de nous donner à lire ce qui se produit plus facilement, dans de plus faibles exigences. Mais à vrai dire c’est surtout contre les éditeurs de bandes dessinées que j’en ai aujourd’hui. J’ai beau mal connaître cet univers, je n’en démords pas, il est certaines intuitions qui me prouvent que les éditeurs de bandes dessinées ne sont pas meilleurs que les éditeurs généralistes. Peut-être même en deçà, et en deçà aussi de ce que l’on devrait attendre eux, de ce qu’ils attendent d’eux-mêmes.
La visite du salon de la bande dessinée d’Angoulême l’année dernière m’avait appris ceci. Vous avez trois sortes d’éditeurs de bandes dessinées. Vous avez les mastodontes, les grosses cylindrées, les gros tirages, des tirages qui sont apparemment sans commune mesure avec ceux de l’édition plus généraliste, et notamment celle de la littérature, mais dans cet univers-là, l’honnête homme aura beaucoup de mal à trouver son bonheur, il semble en effet que l’on navigue là dans un monde pour adultes attardés et d’enfants des précédents. Comme on peut s’en douter les mastodontes auraient tendance à écraser leurs voisins, les indépendants. Indépendants. Dirons-nous pour dire vite. Et dans le classement desquels il ne faut pas manquer non plus de faire une distinction entre les éditeurs d’albums et ceux, minuscules, de revues et de fanzines, les alternatifs.
Qui dit bandes dessinées dit également graphisme. Enfin graphisme c’est tout de même vite dit. Graphisme chez les premiers, les gros éditeurs, c’est surtout semble-t-il le travail esclavagiste de dessinateurs qui ont cette curieuse faculté dans le bras de pouvoir décliner quelques personnages un peu selon tous les angles, mais n’attendez pas d’eux de véritables variations de graphistes. Non, ce que là aussi, l’honnête homme est en droit d’attendre en matière de graphisme est davantage approché de plus près par les dessinateurs des indépendants, mais surtout par ceux des revues et des fanzines. Parce que le graphisme, c’est quand même beaucoup cela, un monde ouvert, un univers dans lequel les risques sont récompensés, en plus d’être généralement encouragés, et intrinsèquement le graphisme est beaucoup affaire de collage, de reprises, de citations, en un mot, graphiste avant-gardiste un jour, vous devenez citation le lendemain, l’objet de sûres moqueries le surlendemain. Il y a là dedans quelque chose de très sain, une émulation. Et l’on pourrait donc rapidement croire que les éditeurs de bandes dessinées sont sensibles au graphisme et de ce fait du travail des aventureux du genre. Rien n’est finalement plus faux. C’est effectivement une très fausse réputation. Une réputation qui leur vaut une sympathie tout à fait usurpée. Celle de gens qui côtoient de près les aventuriers, partagent avec eux les dangers de l’aventure. Mais comme à vaincre sans péril on finit par triompher sans gloire, à force de côtoyer de faux aventuriers, de vrais poltrons en fait, on devient rapidement une poule mouillée.
Il est étonnant par exemple de constater à quel point les canons du genre sont figés. Des cases. Et des pages et des pages de cases. Parfois à l’intérieur des cases on sent bien comme une agitation, mais qui reste très lisible, elle n’oppose pas beaucoup de conflit à son lecteur, et surtout cela reste bien dans sa case comme un bon chien chien dans sa niche et ils sont finalement très rares les dessinateurs qui effectivement pensent leurs pages — ou même leur double-page — dans leur entier, au point que la double page bleutée du Lotus bleu est l’exemple mythique de qu’il aurait fallu suivre, mais que justement si peu de créateurs de bandes dessinées ont suivi, ou alors jusqu’à une manière stérile et formellement rigide, oui, je sais je ne suis jamais content. Il y a à cela semble-t-il une explication circonstanciée, celle de la recherche de fluidité. Lorsqu’un lecteur de bandes dessinées lit, il ne doit être en fait ni arrêté par la partie textuelle de ce qu’il lit ni par son dessin — c’est en fait un éditeur de bandes dessinées qui m’a expliqué cela une mauvaise fois pour toutes, avec un aplomb qui n’a pas rendu ma contradiction possible, ni même jouable. En quelque sorte le secret de fabrication du genre serait de réaliser une fusion indolore entre les deux, ce qui ne pourrait être, somme toute, obtenu qu’en calmant le texte d’un côté et en tempérant le graphisme de l’autre. Et ils ont vraiment l’air de beaucoup croire à cette symbiose les éditeurs de bandes dessinées si l’on en juge par ce qu’ils produisent, qui effectivement répond en plein à ce canon simplifiant.
Pourtant, je reste persuadé que je ne peux pas être le seul lecteur de ce genre d’ouvrages à désirer justement que ce canon soit élargi et surtout enrichi, ou encore que, visuellement éduqué, je puisse de temps en temps souhaiter autre chose qu’une schématisation de situations narratives et qu’au contraire j’aurais beaucoup de goût pour un graphisme exigeant, et, cumulard que je suis, d’un texte dans lequel même certaines exigences littéraires ne seraient pas contredites de fait. Pour tout vous dire je suis un lecteur de bandes dessinées frustré. Je devrais adorer cela, lecteur avide et graphiste à mes heures, la bande dessinée devrait constituer pour moi l’intersection parfaite de mes passions. Mais en fait pas du tout à de rares exceptions près. Pour la clarté du propos, j’en cite quelques unes, Maus d’Art Spiegelman — dans lequel le témoignage d’un survivant des camps est enregistré avec minutie et des trouvailles de graphisme admirables pour hiérarchiser les différents temps du témoignage — les Bijoux de la Castafiore d’Hergé — comme si tous les autres albums de Tintin n’avaient servi qu’à la construction des personnages de cette pièce de théâtre finalement autocitationnelle — Jimmy Corrigan de Chris Ware — pour les émotions de lecture comparables à celles d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust — Black hole de Charles Burns — pour son enracinement dans la contre-culture américaine et justement ses allers-retours fréquents entre la représentation de cet univers déshérité et le monde fantastique qu’elle voisine — Ici Même de Jacques Tardi — pour son univers grotesque admirablement campé dans l’entre-deux guerres interlope, les références céliniennes et un univers noir de roman populaire — certains albums de Nicolas de Crécy — surtout pour leur admirable graphisme, dans lequel des corps étranges cohabitent dans des architectures démesurées — je pense aussi à certains albums de Daniel Clowes — parce qu’ils ne sont pas sans me rappeler l’univers américain des nouvelles de Raymond Carver. Je profite par ailleurs de l’occasion pour indiquer que dans le Terrier un travail collectif de qualité a accouché d’une bibliographie de bandes dessinées épatante.
A force de rechercher en vain l’équation soit-disant salvatrice entre le texte et le dessin, les éditeurs de bandes dessinées finissent par stéréotyper le genre, le cantonner donc dans un univers d’adolescents attardés, pour un public sans lettres, et sans grande éducation visuelle. Et pourtant ces derniers temps, tous les éditeurs de bandes dessinées — indépendants s’entend, cet homme est fou mais je ne pense tout de même qu’il ait envoyé le manuscrit en question à Casterman — ou presque, auront eu sous les yeux un chef d’œuvre, une vraie rareté du genre, un livre dans lequel un graphisme touffu, adventif, mais aussi conscient de l’héritage dans lequel il pioche avec intelligence à foison, se posant à chaque dessin ou presque les questions essentielles des raisons de sa présence en voisinage du texte, texte qui n’est pas sans exiger de son lecteur quelques lectures et même, même, quelques questionnements personnels sur des sujets aussi essentiels que l’existence de Dieu, et tous, éditeurs indépendants, dont le mot d’ordre affiché est certainement de défricher de nouvelles écritures du genre, tous auront répondu défavorablement à ce livre.
Le livre s’intitule Quelques Prières d’urgence à réciter en cas de fin des temps de L.L. de Mars.
C’est que le livre en question est exigeant, je l’ai déjà dit. Il est même, par certains endroits illisible, obscur, difficile, en grande partie parce que justement il s’aventure dans des terrains qui n’ont pas été défrichés, des zones d’ombres représentées sur aucune carte. C’est une bande dessinée qui connaît à fond les règles du genre, les utilise, mais aussi les tord, leur fait dire bien davantage que ce qu’elles n’ont l’habitude de rendre, et ne cesse de proposer de nouvelles voies de cette représentation si particulière qu’est la bande dessinée, particularité comprise sans affect et sans les habituels travers de l’auto-dénigrement. Les éditeurs de bandes dessinées geignent si souvent de la déconsidération dont ils semblent souffrir par rapport à la position supposée noble des éditeurs de littérature. Même si aujourd’hui l’écart de courage éditorial est sans doute minime, les éditeurs de littérature ont par le passé, et bénéficient d’une certaine aura à cause de cela, prouvé une manière de courage et de témérité en publiant des oeuvres sans doute illisibles lors de leur première parution, Ulysse de Joyce, par exemple, mais encore la stridence d’Artaud, l’obscénité grandiose de Céline ou encore ce qui était jugé pornographique dans les livres de Bataille, et plus proche de nous, dans le temps, et néanmoins incomprénsible à son époque, Samuel Beckett. Les éditeurs de bandes dessinées gagneraient beaucoup à se donner historiquement un tel courage. Ce serait fondateur. Et ce serait ouvrir la voie à une production d’oeuvres tellement plus exigeantes. Et cela ne mordrait pas trop durement sur le reste stéréotypé de la production.
En attendant, on les laisse volontiers à leurs médiocres calculs de survie. Et nous, lecteurs, à notre appétit insatisfait.
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La bande dessinée dans le petit bassin