
Alors la voilà la grande affaire des éditions Steidl, la fameuse réédition des Américains de Robert Frank, et qui ne nous laisse finalement qu’une seule lecture possible, à moins de ne pas connaître déjà par coeur, la première édition, de Robert Delpire, d’il y a cinquante ans, mais alors il faudrait vraiment être né de la dernière pluie, que celle de la comparaison d’avec le livre qui aura été la référence de tant de photographes, sans doute lassés par les médiocres cours de géométrie d’Henri Cartier Bresson.
Alors comparons. Le livre est d’un format légèrement plus petit, mais dans une homotétie identique à peu de choses près. Il est imprimé sur un papier de meilleure qualité que celui légèrement glacé de l’édition originale, mais surtout il est mieux imprimé, plus fidélement aux tirages originaux, encore qu’il soit douteux de statuer, j’ai du voir trois expositions différentes des Américains, et aucune ne proposait les mêmes tirages d’une fois sur l’autre et de ce fait les disparités étaient grandes, j’étais cependant reconnaissant aux tireurs de ces trois expositions d’avoir su respecter la facture pauvre des images, gros grain éclaté, constance dans les cadrages, et pas de tentatives outrées d’aller rechercher de la matière dans les ombres ou au contraire dans les hautes lumières. A ce titre la réédition propose une impression très luxueuse de retirages, et pour laquelle elle est plutôt à complimenter pour son ambiance générale, pour certaines des images, imprimées donc sur un papier fort, on pourrait facilement avoir le sentiment d’être en présence d’une cartoline très fine. Par comparaison les impressions de l’édition première livrent des images plus contrastées, à l’échelle de gris plus réduite, et dont on voit bien qu’elles sont la résultante habituelle d’anciennes méthodes de reprographie, un tirage original volontiers palôt et faiblement contrasté pour contrer les effets brutaux de la photogravure et surtout de l’impression de toutes les images par groupe de seize si ce n’est davantage. Un bon point pour la réédition ?, cela le serait sûrement dans le cas d’un photographe nettement plus sourcillieux que Robert Frank sur la question du tirage, je pense par exemple à Harry Callahan, même époque, mais une photographie nettement plus studieuse et opiniâtre à traquer le défaut, à le gommer et donc à produire des images plus lisses dont souvent la beauté repose sur la qualité purement artisanale du tirage.
Mais là n’est vraiment pas où se situe la comparaison. La grande différence entre cette réédition et celle que tout le monde connaissait jusqu’alors, est bien davantage concernée par des affaires de recadrages des images. Sur les quatre-vingt trois images des Américains dans cette réédition, une douzaine ont été recadrées, non pas dans le sens du resserrement, mais au contraire dans celui de l’élargissement du cadre, ce qui a pour vertu de faire apparaître dans les bords de l’image des détails et des éléments jusqu’alors inconnus de nous. Les compositions des images en sortent sans doute moins modifiées qu’on le penserait de prime abord, en revanche elles donnent à voir en creux quelle fut la volonté très graphique du Robert Frank des années 50 de vouloir resserrer sur son sujet et créer une manière de signature visuelle qui se retrouve de page en page, cadrages nerveux, tendus qui ne sont pas sans faire penser au New York de William Klein à la même époque, mais surtout dans le cas de Robert Frank, là même où il aura le mieux retenu la leçon de ses amis expressionnistes abstraits.
Dans les cadrages de la réédition, les quelques images qui ont été réouvertes et agrandies sur leurs marges, en perdant cette nervosité graphique, gagnent, en revanche, c’est vrai, en puissance évocatrice, enrichies de nouveaux éléments, leur contexte s’en retrouve plus fidélement ancré dans les années 50 ou en d’autres occasions moins graphiques, leur vision apparaît plus douce, plus mélancolique, mais, et c’est là où se pose la question de la nécessité de cette réédition, ces quelques corrections, après-coup, toutes apportées par Robert Frank lui-même, n’apportant finalement pas grand chose à son ensemble et notamment à cet effet de poème triste contenu dans la séquence des pages et des images se succédant.
On sent donc dans cette réédition une volonté de rétablissement historique, on est d’ailleurs supris de voir Robert Frank s’en faire l’artisan, quel intérêt pour lui ?, mais qu’à aucun moment la structure même du livre n’a été effleurée, non qu’elle en avait besoin, mais du strict point de vue de la connaissance, intime pour certains, que nous avions des images des Américains et dans ce qu’elles ont donné naissance à tant de photographes, cette réédition ne sert à rien, elle contentera peut-être les collectionneurs fétichistes, mais elle n’apportera rien à ceux, qui comme moi, ont usé les pages de la première édition, dans le but inavouable d’en percer une manière de mystère ou encore de clef qui nous permettrait à nous, modestes suiveurs, de recevoir un peu de ce feu sacré, qui ne s’était pas éteint et qui donc n’avait pas besoin d’être rallumé.
Sur la question des rééditions des oeuvres de Robert Frank, il serait sans doute tellement plus courageux, et utile, de reprendre, en un nouveau livre, tout le travail de Robert Frank depuis la réédition et réactualisation de In lines of my hand, en 1989, et ce faisant de montrer que Robert Frank le photographe, s’il photographie moins, continue de poursuivre quelques chimères bien personnelles, autrement plus intéressantes que le travail d’archéologie qui lui a été proposé ici.
