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Les joies simples de l’atelier

A propos de l’exposition de Fischli et Weiss au musée d’art moderne de la ville de Paris



Parmi les grandes associations en art contemporain, je pense notamment à Bernd et Hilla Becher et à Gilbert et George, il en est une qui à mon sens dépasse les autres parce qu’elle s’autorise le plus à bénéficier de l’enrichissement réflexif de leur deux talents, il s’agit de la paire suisse Fischli et Weiss. Je dis cela mais à vrai dire je ne les connais pas personnellement et je ne connais rien de leur mode de fonctionnement, mais ce qui toujours me passionne dans leur travail, c’est leur capacité de passer d’une oeuvre à une autre avec un réel renouvellement à la fois du contenu et des formes.

A ce sujet l’exposition au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris est assez remarquable parce qu’elle ne respecte pas la chronologie des oeuvres et dès son entrée donne à voir trois orientations radicalement différentes du travail de ces deux artistes, la première salle avec ces sculptures noires, façon ready made pessimistes, puis la salle suivante avec ces grandes photographies de superpositions de fleurs et aussi ces images déroutantes de banalités d’aéroports du monde entier. Et enfin la troisième salle des petits sculptures de la série Soudain cette vue d’ensemble, qui toute s’affairent à représenter des moments historiques ou banals dans ce qu’ils ont justement d’irreprésentables, ainsi Monsieur et Madame Einstein, endormis tout juste après avoir conçu le petit Albert. Trois séries de travaux que l’on pourrait trop facilement penser déconnectés les uns des autres au point même d’avoir été réalisés par trois artistes différents ou même trois collectifs d’artistes différents.

Et pourtant dans le travail de fischli et Weiss, il est rapidement apparent que chaque nouvelle oeuvre est issue des précédentes, ce qui déroute finalement c’est le passage d’une forme à une autre, d’un medium à l’autre, et comment une idée comparable de cerner le banal au plus près si elle s’exprime en photographie, en sculpture ou en vidéo ne sont pas des oeuvres proches a priori. D’autant que non seulement le choix de chaque medium est à la fois très pertinent d’une oeuvre sur l’autre mais qu’en plus chaque oeuvre dans son medium a la force de questionner les limites et les conditions d’apparition de l’oeuvre dans ce medium. Ou encore il est parfois demandé à la sculpture de se comporter comme de la photographie ou inversement. Ainsi les petites sculptures de la série Soudain cette vue d’ensemble sont des représentations quasi-photographiques dans leur questionnement, leur angle de vue : un morceau d’autoroute est découpé perpendiculairement à la route, ce qui paraît être une vue paradoxale de qui s’exprime et s’envisage habituellement dans la longueur, ou encore des pommes de terrre, une miche de pain autant d’objets vernaculaires qui ont été si souvent magnifiés, défigurés presque, par une photographie qui s’attache à être mensongère dans sa représentation, ou encore ces représentations de scènes qui n’ont justement pas été immortalisées par la photographie, la conception du petit Albert Einstein donc, Anne O. endormie et rêvant au premier rêve qu’elle racontera au docteur Freud, la culture populaire n’est pas oubliée dans cette histoire parallèle avec une petite « h », ainsi Mick Jagger et Brian Jones rentrant chez eux heureux d’avoir composé I can’t get no satisfaction. Et l’on voit d’ailleurs bien dans cette étrange collection de sculptures que l’accumulation de leurs cartels aurait sans doute suffit à un artiste conceptuel, à la façon d’Edouard Levé, ce dernier se serait contenté de l’énumération de telles idées et l’oeuvre serait alors devenue une liste d’oeuvres, comme, une sculpture représentant le percement du tunnel du Saint-Gothard, une sculpure représentant le partage des eaux de la Mer Rouge et quelques oppositions, comme celle de la théroie et la pratique. Mais il semble justement que Fischli et Weiss soient au contraire persuadés que dans la réalisation des oeuvres, même les plus conceptuelles en apparence, des formes demeurent à défricher et avec elle la découverte de territoires insoupçonnés.

Et ce n’est pas le moins étrange des aspects de cette oeuvre qui oscille sans cesse entre son apparence fortement conceptuelle mais aussi le plaisir qui semble être contenu dans la réalisation de chacune d’entre elles. La vidéo du cours des choses et ce qu’elle a du demander d’assemblage patient est un exemple frappant de ces allers-retours que les oeuvres de Fischli et Weiss décrivent entre leur conception, leur réalisation et ce qu’elles ouvrent ensuite de champ de réflexion qui dans leur cas devient rapidement la matière d’oeuvres futures. Et toujours dans cette réalisation un effet démonstratif de la façon dont les oeuvres ont été conçues et réalisées qui produit de remarquqbles effets de distanciation.

Il y a dans les oeuvres de Fischli et Weiss un plaisir manifeste à la surprise et à la capcité de s’étonner de sa propre progression dans ce travail, ainsi les fausses reconstitutions de vues d’atelier, certaines paraissant littérales et d’autres au contraire très retravaillées pour justement devenir des natures mortes photographiques.

Dans ce feu d’artifice qu’est l’expositoion de Fischli et Weiss au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, il est tout à fait possible de manquer une oeuvre de petite taille (dans la même pièce que la projection du cours des choses), un gobelet en plastique imitant le cristal est placé sur un rotor qui fait se déplacer le gobelet placé sur le côté, le rotor tourne devant une petite lampe de poche qui projette sur le mur voisin de quelques centimètres les reflets dorés de ce théâtre minuscule. Dans cet effet de muséographie très réussi, on comprend que certaines oeuvres, parmi les plus accomplies, relèvent seulement de l’observation attentive des faits les plus minuscules : les accidents d’atelier. Ces trouvailles constituent certainement, paradoxalement, les joies les plus intenses du travail dans l’atelier. Fischli et Weiss y sont apparemment très attentifs. En retour, de leur travail se dégage une jubilition communicative.