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Philippe de Jonckheere

Les monuments qui accouchent de souris

jeudi 20 avril 2006, par Philippe de Jonckheere



A Dijon au FRAC de Bourgogne, l’installation de Knut ÅSDAM. Le grand hangar est divisé en trois parties, on entre par le milieu directement dans la nuit artifielle qui y a été créée, happé tout de suite par le contexte d’un parc de nuit, ça sent le pin, il faut rester quelques temps dans cet espace pour s’habituer à cette pénombre et notamment ne pas buter douloureusement contre un des bancs. Un chemin obscur mène aux deux autres parties du grand hangar, ces deux pièces sont absolument vides, toutes les deux plongées dans l’obscurité également et sur le mur du fond de chacune d’elles, la projection immense d’une vidéo.

Vous dire exactement ce dont il est question dans cette vidéo ce serait me demander davantage que je ne suis capable de produire. Dans des environnements urbains à la fois communs et filmés comme tels, des personnes évoluent et discutent de toute sortes de choses dont le contexte nous manque au point du de mal comprendre ce dont il est question, j’ai tenu un quart d’heure sur la première et cinq minutes sur la seconde, après quoi je me suis levé et j’ai quitté les lieux, avec le sentiment qu’il n’y avait rien à voir. A force de filmer l’ennui au plus près, le commun, l’ordinaire, et s’attacher en tous points à débarrasser toutes les images de la moindre de leur chance esthétique, on a vite fait de produire des images apparentables à des films de Rohmer de cette veine pas toujours inspirée qui a fait suite aux Nuits de la pleine lune. Bref on s’ennuie, mais cela on le faisait peut-être aussi bien chez soi ou à son travail non ?

Vous l’aurez compris, je ne suis pas du tout convaincu par cette installation. Mais je crois surtout que ce qui aurait même tendance à m’énerver c’est son caractère symptomatique de ce que je peux voir depuis une dizaine d’années dans les FRAC notamment, une manière de démesure de moyens &#151 la montagne &#151 pour accoucher d’un message simplet &#151 la souris. Car dans l’exposition de Knut ÅSDAM, si je tente de faire sens de l’installation, je n’aboutis à pas grand chose, l’exposition est ouverte le jour et donne à voir un parc la nuit, la nuit on crée un jour artificiel pour la photosynthèse des végétaux de cette réplique de parc. Les deux vidéos traitant d’univers urbains où la marque de l’homme est tout particulièrement mal inspirée, nous sommes en Angleterre dans des espaces de centre ville mal pensés du point de vue urbain ; En un mot comme en mille le message, si toutefois une telle chose a un sens, le message de l’installation de Knut ÅSDAM serait de disserter sur l’empreinte de l’homme sur son environnement naturel ou ce qu’il en reste et les reproductions de cet environnement originel auquel il s’astreint nostalgiquement. Bref rien de neuf. Rien surtout que nous n’aurions eu l’opportunité d’éprouver ailleurs avec davantage de profondeur.

Cela fait bien une quinzaine d’années que je suis, de loin en loin, la création contemporaine, en grande partie parce que la fin des années 80 avait débouché sur ce que je pensais être un effet de mode, attendre des artistes qu’ils soient les analystes de leur propre travail, ce qui à mon sens est une posture impossible (comme on peut difficilement être son propre lecteur, cf Maurice Blanchot) qui par ailleurs condamne toute possibilité d’advention véritable, d’autant que l’atelier alors n’est plus nécessairement le lieu de travail de ces artistes, la dimension du travail s’étendant aussi à sa promotion, sa recherche de subventions et de nouveau sa promotion et sa recherche de financement. N’ayant jamais été porté sur les dossiers de presse et autres exercices de ce style pauvres, je ne suis pas prêt à abdiquer trop rapidement mon goût pour la peinture, notamment, et la préférer à la lecture de descriptifs et de projets et de leur critique, je continue, de façon très rétrograde, je l’admets volontiers, à recevoir davantage devant les toiles de Mark Rothko de la Tate Gallery &#151 la série des tableaux peints pour le restaurant Four Seasons de New York, qui sont par ailleurs accrochés dans une pénombre à laquelle, là aussi il faut s’habituer, pour jouir du travail de cette peinture lente. Mais quand bien même, je ne suis plus avidement les programmes des expositions comme je le faisais autrefois, je continue, quand l’occasion m’en est donnée d’aller visiter les expositions, comme celle de Knut ÅSDAM au FRAC de Bourgogne, je me demande même si je n’espère pas chaque fois être détrompé dans ma méfiance, mais l’effet de mode déjà décrit et que je goûte peu s’éternise et nous continuons d’assister à la mise en lumière d’espaces stériles.

Il y a même surenchère. Où l’on voit par exemple Daniel Buren défigurer récemment l’architecture du Guggenheim à New York avec une installation qui singe en fait celle des années 70 qui avait assis sa célébrité, mais avec davantage de moyens, s’entend. C’est-à-dire que ce qui était un manifeste alors, devient sa propre parodie, et on entend déjà dans le discours que cette manie autoréférencielle est volontaire, oui, on s’en doutait bien, n’empêche, ce n’est pas une telle absorption de soi-même qui débouchera sur de nouveaux espaces.

C’est assez abominable parce que devant de telles expositions, tellement dispendieuses de moyens, monumentales, et qui finissent par déboucher sur des oeuvres mineures, médiocres même, je ne peux m’empêcher de tenir un raisonnement de paysan bourru : est-ce qu’il ne serait pas tellement plus disant de s’en tenir à des petites oeuvres et qui seraient au contraire riches de bien davantage de sens ? Et je n’aime pas ce raisonnement de l’efficacité qui est le mien, le less is more conservateur, ou encore le raisonnement tordu qui veuille que l’oeuvre Blissed de Knut ÅSDAM, qui mette tant l’accent sur les ressources naturelles en milieu urbain, soit justement tellement consommateur de ces mêmes ressources, un peu comme des végétariens militants qui seraient très attachés à leur blouson et à leur chaussures en cuir véritable &#151 ne riez pas j’en ai déjà rencontrés. J’ai du garder un attachement entêté et démodé pour ces oeuvres de bouts de ficelles, des morceaux de cartons découpés et peints, un peu de fil et des clous, façon Marcel Duchamp et Lazlo Moholy Nagy, alors pourquoi une oeuvre de Duchamp m’engage-t-elle davantage que celle monumentale de Knut ÅSDAM ? Ce n’est pas comparable, cela certainement pas, mais dans le cas de Knut ÅSDAM la démonstration est tellement pesante que l’on applique ici un raisonnement économique et de reprocher à cette oeuvre poussive son manque de pertinence.

Ce que je n’aime pas non plus dans cette exposition et celles que je vois finalement assez souvent dans les différents FRAC, qui semblent tous unanimement portés sur cette création monumentale, c’est aussi que je la trouve seulement suiveuse, elle est à la mode, puisque la mode ne se départit pas de cette recherche du monumental, c’est un peu à celui qui réussira la plus grosse installation. Et tous n’ont pas le talent d’un Martin Kippenberger &#151 je pense à cette oeuvre labyrinthique, the happy end of Frank Kafka’s Amerika. Et je ne peux pas non plus m’empêcher de penser qu’elles sont assez rares ces installations monumentales depuis Josef Beuys qui ont justement le pouvoir de créer véritablement des espaces, des plis et des brêches adventices.

En somme je pardonne mal à ces installations d’être seulement médiocres, de n’être, en dépit de leur taille, que de petites oeuvres. Et je donne naturellement tellement plus de valeur à ceux qui m’engagent avec bien moins de moyens, tel un alignement de pierres de Richard Long.




Je n’étonnerais personne aussi en parlant en bien, au contraire, de l’exposition de LL de Mars, Sept expositions qui n’auront pas lieu à la galerie Rapinel à Bazouges, parce que justement, par le dessin seulement, sont créées des installations monumetales et dont le sens m’apparaît infiniment plus riche. Mais je vous l’ai dit, j’ai un attachement sentimental pour l’économie de moyens.

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