Dans le désordre de la maison en ce moment, le chantier des deux chambres des filles fait que le reste de la maison accueille comme il peut tout ce qui était autrefois contenu dans notre chambre, notamment des piles et des piles de livres, je savoure cet ordre différent, par exemple, le téléviseur a pris place dans le salon sur le coffre, près de la fenêtre, motivé en cela que la prise d’antenne soit dans ce coin de la pièce principale, du coup, nous faisons, ce que nous faisons rarement, regarder la télévision. Et ce n’est pas la première fois que je remarque que quand on regarde exceptionnellement la télévision, on en reçoive curieusement le meilleur, ce soir Eyes wide shut de Stanley Kubrick, film que je trouve exemplaire tant il est à fois complétement raté mais admirablement filmé et monté. J’ai d’abord cru que le naufrage de ce film était dû à ses très mauvais comédiens, l’idée de confier des rôles complexes à des acteurs aussi dramatiquement nuls que Tom Cruise et Nicole Kidman était suicidaire, en cela on peut dire qu’il s’agit d’un suicide réussi. Et puis il y a cette histoire si lourdement racontée dans laquelle absolument tous les ingrédiens ont une connotation sexuelle, le docteur ausculte une patiente elle ressemble à une double page de magazine pornographique, il se fait agresser dans la rue par une bande de loubards qui lui jettent les pires insultes homophobes, il va voir un cadavre de femme morte d’overdose à la morgue, le cadavre est sorti de son tiroir, entièrement nu, ce cadavre ressemble aux modèles plantureux des photographies d’Helmut Newton — c’est curieux je me faisais une idée nettement moins reluisante du cadavre d’une femme morte d’overdose — sans compter que le fantasme du luxe est absolument carricatural dans ce film. Et pourtant il me semble que ce film est racheté par le thème de ses images, de leurs faux-semblants, de leurs miroirs, comme si la mise en scène toujours aussi totalitairement avide d’une perfection, toujours plus fuyante, de Kubrick — je me demande bien combien de prises ont été nécessaires pour la seule scène de confrontation entre le docteur Bill et son très riche client après la grande partouze, autour de cette magnifique table de billard au tapis rouge, plutôt que vert — pouvait justement servir à cette représentation fabriquée d’un monde à la fausseté trompeuse, celui des images, des fantasmes — même si les fantasmes sexuels ici décrits sont aussi navrants de stupidité que ceux d’un film pornographique qui se donnerait un peu de mal quant aux décors et aux costumes — de ce qui est aperçu et puis, souvenu, qui prend des apparences qui égarent les personnages. C’est à la mesure du monde onirique de ce genre très compassé de cinéma qui n’obtient chez le spectateur le sentiment de réalisme qu’en refabriquant entièrement toutes les façades de quelques croisements de rues supposément dans le sud de l’île de Manhattan. Cela ne saute pas aux yeux naturellement mais pour qui connaît la ville de New York, il est choquant d’y voir un bithume égal, sans accident de terrain, nid de poule et vapeur qui sorte de tous les trous dans la chaussée même — pareillement tous les numéros de téléphone dans les devantures commencent par le 212, effectivement l’indicatif de la ville de New York, mais lui font suite les célèbres 555, qui sont le préfixe de tout numéro composé ou écrit dans un film américain, justement parce que de tels numéros ne sont jamais attribués. Cette métaphore de la fausseté, notamment celle des images, est curieusement davantage un plaisir pour les yeux pour la composition classique et méticuleuse des plans et leur montage, plan à plan, et aussi pour les mouvements de caméra qui suivent les personnages, de même que les allées et venues de tous les figurants qui donnent vie à la fausseté des décors, que ce film ne satisfait pour son discours laborieux.
Mais rapidement la télévision reprend le dessus, ses publicités omniprésentes, ce qui s’appelle l’habillage dans le jargon de la télévision, les annonces des futures émissions, les génériques de ces émissions et encore et toujours la publicité, comment pourrait-on oublier par exemple que la coupe du monde de rugby est pour bientôt ?, puisque ici c’est une marque de voiture qui promet une substancielle réduction pour toute voiture achetée pendant cette compétition sportive, et là une compagnie d’assurance qui elle pratique une réduction de 15% — parce que le rugby se joue à quinze, précise le slogan — pour les polices souscrites pendant le même intervalle de temps. Et on prendra soin de se tenir loin de tout ceci les temps prochains, d’ailleurs on a hâte de l’élimination de cette équipe de militants de l’UMP. Fort heureusement la peinture dans les chambres du haut devrait être finie la semaine prochaine et cette maison revenir à son apparence normale dans laquelle la télévision joue, vraiment, un rôle mineur.