a propos de Lacrimosa de Régis Jauffret
samedi 25 octobre 2008, par Philippe de Jonckheere
Je lis les romans de Régis Jauffret, plus ou moins depuis le début et plus ou moins chaque fois qu’ils paraissent, je ne les lis pas tous, un sur deux, à peu près. Pour certains d’entre eux, je ne les lis pas non plus jusqu’au bout, j’ai le sentiment d’en comprendre assez rapidement le principe, et je laisse ce principe, par exemple écrire tout un roman au conditionnel — Clémence Picot — et s’enfoncer méthodiquement dans une manière d’horreur et de noirceur humaines — Histoire d’amour — courir sur quelques centaines de pages et puis quand j’ai le sentiment qu’il agit suffisamment sur moi, le livre finit par me tomber des mains — Microfictions — mais, c’est assez paradoxal, ce n’est pas parce que je ne lis pas de tels livres jusqu’au bout que je ne suis pas favorablement impressionné par leur grande maîtrise, notamment stylistique, et le cloisonnement obsédant de tels récits, par exemple je n’ai pas lu les six cents pages d’Univers, univers, seulement le tiers, je n’en ai pas eu besoin pour savoir que c’était un livre admirable d’ingénuosité dans cet enchaînement de toutes les identités que le personnage principal aurait pu endosser tout aussi bien, plutôt que de personnage de femme fort occupée à la cuisson de son gigot qui lui donne tant de soucis et la fait dériver en pensées. A vrai dire je n’ai même pas eu la curiosité d’aller vérifier à la fin du livre si le récit avait poursuivi son cours avec la même efficacité, il n’y avait pas moyen d’en douter, Régis Jauffret écrit des livres qui sont compacts et sans fissures, et dont un des principes consiste aussi à démontrer que la construction tient sur la distance de plusieurs centaines de pages. Et ce n’est pas parce que je ne parviens pas toujours, ou je ne désire pas toujours, aller jusqu’à leur terme qu’il me viendrait à l’idée de questionner la nécessité qui les a vus naître.
Mais plus j’ai lu de livres de Régis Jauffret et plus je parvenais à lire ses romans jusqu’au bout, d’autant que dans Asile de fous la tension est grandissante et justement ne lâche pas son lecteur au contraire peut-être d’Univers, univers dans lequel la tension s’installe d’emblée mais qui reste constante, et donc finit par s’étioler. Bref j’avais le sentiment de devenir un lecteur de plus en plus fidèle de Régis Jauffret, et je n’eus pas la moindre hésitation à entamer la lecture de son dernier, Lacrimosa, d’autant que ce que j’en avais lu promettait justement une plus forte nécessité, une variation et des pas de côté s’écartant de ses sillons, mais inquiet tout de même de ce que le livre partait d’une réalité douloureuse dont je n’imaginais pas que l’on puisse prendre si facilement écart, le suicide de sa compagne.
Au début du livre je rechigne d’emblée à la forme de distanciation choisie pour décoller du drame, celle de cette correspondance factice, qui justement n’a pas du tout un ryhtme épistolaire sauf aux deux tiers du roman quand les échanges de lettres se font plus brefs, mais fort de la confiance que je fais à l’auteur, notamment dans ses constructions, je poursuis, confiant que cette forme, peut-être mal trouvée, si elle lui permet par exemple de parler à une morte et de la faire parler, pourquoi pas ?
Le départ est d’autant plus rude qu’on s’attache au caractère fictionnel très vraisemblable d’un suicide chez les parents pendant que mijottent des cailles aux olives qui donc ne seront pas consommées, ou alors trop tard figées dans leur graisse par les convives les plus indélicats, on s’amuse à deux ou trois endroits de ces comparaisons et métaphores qui sont la patte de l’auteur, mais rapidement on s’en énerve aussi, comme d’un tic, il doit bien y avoir un moyen de coller des épithètes à un substantif sans le rapprocher d’un autre sans grand rapport, pour le seul plaisir de se regarder écrire. La scène du suicide, de sa découverte et des errements des uns et des autres part ensuite en capilotade, sans doute à l’image des cailles qui finiront bien par être trop cuites, on s’égare tous azimuths, les déraisons des uns et des autres conduisant à des récits délirants qui feraient penser au Boris Vian de l’écume des jours ou de l’Arrache-coeur et on pourrait laisser tomber le livre là, à cet endroit, mais alors ce serait dans la déception, ce qui n’est pas la façon dont je suis devenu lecteur de Régis Jauffret, on lit rapidement jusqu’à la fin de cette première lettre pour pouvoir entendre la réponse de la morte.
Mais la morte hésite de trop entre le silence qui devrait être le sien, elle est morte et enterrée, et au contraire rejoindre son veuf dans le bavardage, au point que l’artifice, forcément artifice, a des coutures bien trop saillantes pour faire oublier son caractère fabriqué. D’autant que le ton de la morte rejoint souvent le ton désabusé de l’endeuillé, la marionnette n’est pas très bien animée, c’est la même voix qui fait les dialogues de Guignol et du Gendarme.
Et puis la fausseté de la situation, le sentiment que l’auteur n’y croit lui-même qu’à peine, est parachevée par tout l’épisode central, pas très raccord, des souvenirs et notamment celui du séjour au Maroc en Club Méditérannée, on aime bien cet ancrage insolite parce que très anti-littéraire — j’ai repensé à la fin assez magistrale d’Au piano de Jean Echenoz, pour cette superposition sans précaution du monde qui nous entoure avec le royaume des morts —, mais la figure de l’amant marin ne prend pas du tout et devient une nuisance, vraiment inutile, même en tant que parasite, à ce qui s’exprimerait de façon pluis fluide dans le tête-à-tête ante mortem de l’endeuillée et de sa morte.
A tout moment du roman on est un peu gêné par les références littéraires que l’on trouve bien immodestes, sans compter la figure de l’écrivain démiurge aidé par la déesse littérature qui lui sert de justifications à tout bout de champ. Quelle curieuse préoccupation d’ailleurs que d’invoquer son nom en vain, tant cela paraît être le moyen le plus efficace pour la faire fuir.
Je ne connais pas Régis Jauffret personnellement, je ne peux donc pas m’associer à sa peine très vive d’avoir perdu sa compagne, de façon aussi déchirante, puisque partout je lis qu’il s’agit d’un deuil avéré, ce qui paraît corroboré par quelques détails qui émaillent le roman, comme celui de la signature d’Univers, univers au Salon du livre, mais la vivacité de cette douleur n’agit malheureusement pas comme garantie de la vaillance de ce qui est écrit, et j’en viens à me demander si je pourrais encore être un lecteur de Régis Jauffret, tant il me semble que dans ce dernier roman il m’a rendu visible, par inadvertance et maladresse, tous les trucages des tours qui jusque-là faisaient ma joie. Maladresse d’un « magicien » pas en forme. A l’avenir je serais incapable de lire les livres de Régis Jauffret sans voir dans son cynisme de toutes les lignes le fait d’un être effectivement assez cynique, et peut-être même lâche, pour ne rien laisser paraître de ses émotions vraies de douleur, préférant sans cesse le petit jeu de la moquerie des faiblesses de ses semblables, et qui dans ce livre ne s’humanise qu’en creux, c’est-à-dire en perdant de son talent face à la douleur, rien de très littéraire à cela.
Un des extraits les plus navrants du livre, dans lequel sont réunis à la fois une des bien trop nombreuses comparaisons capillotractées et le procédé incantatoire tourné ves les aînés, ici, la figure de Proust, mais qui reste sans réponse.
Je vous ai donc conseillé d’aller plutôt voir un psychiatre. avec une poignée de lithium, d’antidépresseurs, et de neuroleptiques, il saurait mettre au pas vos neurotransmetteurs, jusqu’à tant illuminer votre néocortex, qu’à la fin du traitement votre front vous servirait de lampe pour terminer dans l’obscurité la lecture du Temps retrouvé sans réveillé votre voisin de lit.