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Mauvais procès, mauvais genre

dimanche 23 avril 2006, par Philippe de Jonckheere

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C’est assez amusant tout de même cet article dans Libération, on y parle de Google comme d’un diable terrible qui fournit à la jeunesse une manière de facilité de recherches qui n’aiguiserait pas son sens critique et encouragerait son penchant naturel pour la paresse, deux travers qui en feraient des idiots modernes confondant information et connaissances.

D’abord je suis toujours surpris de cette manie de campagne systématiquement négative à propos de Google &#151 dont je n’ai pas non plus l’intention de prendre la défense, cela ne m’intéresse pas. Dans le cas présent, on reproche à Google de fournir de mauvaises informations. Ce n’est pas Google qui fournit ces informations, ce sont les sites que Google fournit. On ne peut pas tenir Google responsable de la teneur de tous les sites qu’il recense, scanne, met en cache et répertorie. Ce qui fait la valeur de Google cependant, en tant qu’outil de recherche, c’est son principe de fonctionnement pour déterminer la pertinence des sites répertoriés par rapport à une recherche donnée &#151 faites une recherche sur Cartier-Bresson, vous ne tomberez pas rapidement sur le désordre, faites la même chose à propos de Robert Frank, et vous tombez tout de suite sur mes pages. Et il n’est peut-être pas inutile de rappeler quelques principes simples en matière de référencement pour comprendre le fonctionnement de tout ceci.

Lorsqu’un site et ses pages sont publiées sur un serveur distant, son contenu est accessible depuis tout autre ordinateur sur le réseau (en partant du principe que le site n’est pas protégé par un mot de passe et que l’ordinateur en question n’est pas bridé pour un tel contenu). En revanche si le site n’est pas référencé dans les moteurs de recherche principaux il n’est pas trouvable, sans en connaître préalablement l’adresse.

Le référencement d’un site, sa stratégie, se fait en deux temps. D’abord l’auteur du site doit inclure &#151 ce n’est pas obligatoire mais cela aide grandement &#151 des balises méta. Ce sont des informations qui n’apparaissent pas dans la page lorsqu’elle est consultée par votre navigateur, mais dont le but est de fournir aux moteurs de recherche des éléments de reconnaissance. Il y a le titre de la page. Puis il y a la description du site, en une cinquantaine de mots il faut y décrire ce dont le site parle, ainsi la méta description du désordre, on ne peut pas faire comme toute le monde, est la suivante : <meta name="description" content="Désordre, site conçu et réalisé par Philippe De Jonckheere et Julien Kirch, dans lequel la question des grandes théories de l'information ne sera pas abordée, pas davantage celle de savoir si la photographie est un art à part entière au même titre que la peinture. Il y est parfois question de sexe, de sodomie, de fellation, de gros seins, de pubis et autres joyeusetés, qui font beaucoup de bien aux statistiques du site que nous ne consultons jamais. En revanche nous sommes au regret de vous dire que pas plus que vous nous ne connaissons la recette de l'omelette norvégienne. Le moteur de recherche a un fonctionnement parfaitement erratique et ne vous aidera en rien, au contraire.">, puis ce sont les mots-clefs, on peut en mettre 200, par exemple, toujours pour notre crémerie : <meta name="keywords" content="Julien Kirch, Robert Frank, littérature, Barbara Crane, Martin Bruneau, Isa Bordat, Robert Heinecken, Karen Savage, Ray Martin, entretenir, Puiseux-en-Bray, mort, photographie numérique, Croix de Chavaux, Frédéric Bazille, François Bon, bonobo, garage, vaisselle, wiki, Julio Cortazar, Ubu-roi, Hanno Baumfelder, Laurent Grisel, livres, Emmanuelle Anquetil, Raymond Queneau, André  Breton, écrire, arborescence, bloc-notes, calcul de probabilité, Ornette Coleman, errance, quotidien, bibliothèque, Bruxelles, récursivité, wassingue, désordre, gros seins, référencement, photo de pubis, Hervé Chesnais, autisme, John Cage, antidépresseurs, savon, aléatoire, cartes postales, juke-box, jazz, jéjunum, jujube, boutons, Le portillon, Saint-Dizier, 22 avril 2003, Chicago, LL de Mars, taquin, ordinateur, smoke on the water, travail de nuit, orties, photographie, memory, cible, Portsmouth, clavier, fuite en Egypte, Brno, psychanalyse, tangram, Samuel Beckett, couleur, amour, Céline Guichard, chinois, sperme, peinture, rayogramme, Bela Bartok, Laslo Moholy-Nagy, John Coltrane, Cy Twombly, Jacky Chriqui, polaroid, Georges Perec, Maurice Ravel, bouilloire, Hasselt, Le Terrier, livre de sable, scanner, 6x6, été, je me souviens, rangement, internet littéraire, Anne, Madeleine, Nathan, Adèle, 28 décembre, Ryôan-Ji, John Heartfield, labyrinthe, vie, Philippe De Jonckheere"> &#151 où l’on comprend ma difficulté à décrire le site du désordre, moins à en citer quelques ingrédiens. Pour bien faire, il est opportun de renseigner ces champs aussi pour toutes les autres pages du site, peut-être pas toutes les pages, mais les pages principales. Cela fait il faut ensuite inscrire son site dans les différents moteurs de recherche, notamment Google, cette inscription est alors inscrite à la prochaine analyse du web, webcrawl on dit, par les moteurs de recherche, qui vont scanner indexer et référencer les pages.

Ce que le moteur de recherche va mettre en avant dans ses réponses est ensuite une affaire stratégique, et les algorythmes que les uns et les autres, tout particulièrement Google, utilisent pour cette détermination sont une affaire ultrasecrète parce que les implications commerciales qui en découlent sont énormes. On peut cependant citer un des principes fondateurs de Google qui a beaucoup fait pour sa réussite, c’est celui de déterminer la pertinence d’une page en fonction du nombre de pages qui la lient, plus une page est liée et plus elle est considérée comme pertinente. Faites par exemple une recherche dans Google sur le mot failure qui en anglais veut dire ratage, échec, erreur et vous tombez sur la biographie de George Bush fils sur le site de la Maison Blanche ! C’est vous dire si cela est pertinent &#151 C’est une objectivation de fait qui est obtenue en s’arrangeant pour qu’un grand nombre de pages fassent un lien vers cette biographie à partir du mot failure, ce qui est sans fin, parce que le coup ayant fait grand bruit, comme cette page en en donnant le lien, on contribue à l’accroissement exponentiel de cette pertinence.

Donc garder à l’esprit comment sont obtenus ces effets de pertinence. Dans Google aussi, il y a la possibilité d’acheter des mots-clefs. S’il me venait aussi une idée aussi farfelue j’achéterais le mot désordre et chaque fois qu’une recherche serait faite sur ce mot, j’aurais le plaisir de figurer en tête de liste. Evidemment cela n’a aucun sens, d’une part parce qu’il n’y a aucun enjeu économique derrière le mot désordre, dont la connotation est a priori négative, du coup nul ne voudrait me disputer cette pertinence. Au sujet de ces achats de mots je vous conseille de visiter cette oeuvre de Christophe Bruno.

Un dernier point sur cette question du référencement et de ses aberrations. Plus un site est ancien, et plus il jouit d’un bon référencement &#151 ce qui met un peu à mal la réputation seulement avide de nouveauté d’internet &#151 parce que justement les liens sont de plus en plus nombreux vers lui. Du coup quand un site qui a de l’ancienneté traite d’un sujet, il a souvent une longueur d’avance sur les autres plus récents. Ce qui produit parfois des effets étonnants, par exemple je ne suis pas certain que monsieur André Limot soit content quand il fait une recherche sur son nom. Je ne vous fais pas un dessin.

Voilà pour le référencement. Mais le dernier exemple montre bien les enjeux qui sont derrière ce référencement même quand ils ne sont pas financiers, ils sont alors une question d’image, de réputation ou encore de véracité et d’authenticité. On ne peut pas attendre d’un moteur de recherche, qui est ni plus ni moins un outil de statistiques de rendre une image fidèle, il n’est que le reflet de son sujet. Une approximation. Et comme on prendra les résultats de recherche proposés par un moteur de recherche en comprenant bien que ce fût un tâche statistique que d’évaluer la pertinence des réponses, il faudra aussi lire le contenu des pages cibles avec un réel discernement.

Lorsqu’entre 1995 et 2000, vous faisiez une recherche à propos de la Shoah par exemple, il était fréquent de tomber sur des sites révisionnistes &#151 vous aurez compris, je crois maintenant pourquoi sur cet exemple précis, je ne donne pas de lien &#151 alors nettement plus actifs sur internet que les sites de documentation véritable sur le sujet. Avec la popularisation d’internet, ceux qui se faisaient déjà un devoir dans la vie déconnecté d’entretenir la mémoire du martyr des Juifs d’Europe, réalisèrent que leur absence sur internet devenait coupable, et il est désormais possible d’accèder à de précieuses ressources sur la Shoah et sur les sujets voisins. N’empêche on peut imaginer dans de telles conditions de prolifération des informations tous azimuths qu’il ne devait pas être rare, du temps de cette absence sur internet des sites intègres sur le sujet, que les fameux copié-collés des étudiants cossards apportent des éclairages un peu particuliers sur les devoirs d’histoire à propos de cette période récente de l’histoire.

Mais quel professeur serait assez inconscient de se satisfaire de cela ou d’autre chose ? Quel professeur ne connaîtrait pas assez ses élèves pour ne pas reconnaître des formulations écrites qui ne seraient pas celles de ses élèves &#151 pour ceux qui auraient pris soin de camoufler un peu leur copié collé en faisant transiter les extraits par un traitement de texte, mais je suis sûr que certains ne doivent même pas prendre cette peine et ne font qu’imprimer la page trouvée, c’est ce que m’ont dit plusieurs amis professeurs. Je me souviens d’un excellent professeur de mathématiques, monsieur Lajarge, qui avait pris soin en début d’année de seconde de nous apprendre des rudiments de logique avant d’aborder l’algébre et les équations, pour que nous ne raisonions pas comme des tambours selon son expression, c’est idiot, je n’étais pas très fort en mathématiques, mais je me souviens encore très bien de la logique. Est-ce que les professeurs qui demanderaient une exposé à propos de la Shoah, seraient assez fous pour ne pas le faire précéder de quelques cours de recherche et de documentation ?

Et enfin, les universitaires suivant les travaux et les thèses de leurs étudiants n’ont-ils pas, comme ces derniers, le réflexe internet et de vérifier de temps à autres que tel ou tel argument ne peut pas être trouvé plus ou moins tel quel sur internet ?

Tout comme l’idiot regarde le doigt du sage quand ce dernier montre la lune, est-ce que pareillement ceux qui accusent Google de pervertir le jugement de la jeunesse, ne se trompent pas ou bien encore ressemblent à Xserès, en faisant donner des coups de bâtons à la mer parce que celle-ci a noyé son fils ?

Je me demande encore combien de temps internet restera de la sorte un mauvais genre. Accusé de torts qui sont plus anciens que lui. Dans les années 70 une étude avait révélé en Allemagne que beaucoup de lycéens étaient tout à fait indoctes de qui était Adolf Hitler et que de nombreuses réponses à cette question faisaient essentiellement état qu’Hitler avait fait construire de nombreuses autoroutes en Allemagne. Ce qui est vrai. Mais il a fait d’autres choses aussi, moins connues.

Et cela c’était bien avant l’arrivée d’internet.

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