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Nihilist Spasm Band, et encore.

Depuis 1965 ces huit canadiens se retrouvent une fois par semaine pour jouer ensemble sur des instruments bricolés. Aucun d’entre eux n’est musicien, ils ne jouent jamais deux fois la même chose. Parler d’improvisation ne nous conduira pas loin. Le NSB, la musique. La musique, le NSB. Comment dire ça ?

Le NSB, la musique. La musique, le NSB.

Par quel bout de la musique le NSB ? Je n’en sais rien.

Mais-de-la-musique-…-De-la-musique- !-De-la-musique- ?

Je n’en sais rien.

Ce n’est pas ça.

Je le répète. Je le répète une fois, puis dix fois, puis cent quarante quatre fois. Ça n’a aucune importance, je le répéterai aussi longtemps qu’il le faudra.

Je viens de voir, disons juste le temps de toutes ces répétitions donc il y a déjà quelques jours, un truc qui m’a laissé sur le cul et autour duquel je tourne depuis. qui que quoi ? En rond. Par où ? Mots manquants pour sans trop le salir-dégueulasser de haut en bas avec mes grosses paluches narratives aux ongles bleus en dire, en parler.

Ne colle pas. N’englue pas. Fais léger. Eh merde, faiche.

Le Nihilist Spasm Band. Déjà. Essayez de prononcer ça sans un peu d’entraînement. De l’écrire, de le décrire (tout juste à côté de décrier).

C’était à Vandoeuvre, Faubourg de Nancy, dans la salle des fêtes moche d’une municipalité pauvre. Qui abrite quand même Musique Action, festival consacré depuis 20 ans (sous la houlette de Dominique Répécaud) aux diverses manifestations de l’improbable musical contemporain mais pas seulement. Festival avec des musiciens plutôt qu’uniquement festival de musique. Cela laisse de la place.

Il était presque tard. Disons minuit. Sont montés sur scène six zozos et la moyenne d’âge a soudain grimpé d’une bonne quinzaine d’années dans la salle.

Le Nihilist Spasm Band a été formé en 1965, par 8 canadiens (l’un d’eux est décédé, un autre ne sort plus de chez lui) de London, Ontario. Depuis (prenons la mesure de ce « depuis »), ils jouent. Tous les lundis soir. Dans une galerie d’art de London, Ontario. Vient les voir qui veut. Cela n’a pas d’importance. Des fois ils jouent tout seuls, entre eux. Des fois (rarement) ils vont jouer ailleurs, quand on les invite. Pendant longtemps personne ne les a invité. Maintenant un peu plus. Le « bassiste » (j’explique les guillemets, après, si j’y arrive) a 74 ans. Par exemple. Ça ne veut rien dire. Faiche.

Ils jouent, cela on en est sûr. Mais que font-ils en jouant ?

Aucun d’entre eux n’est musicien, n’a de formation musicale, n’a appris d’aucune façon à jouer d’un instrument. Aucun d’entre eux ne sait jouer de musique. Ils ne savent pas, leur musique n’a rien à voir avec un savoir de la musique. Ce sont des gens qui aiment jouer de la musique ensemble. Ils se définissent comme ça, et pas comme ça.

Leurs instruments. En fait non. Ils les fabriquent, les bricolent, les détournent. Ils retirent des bouts de leurs guitares, ou en rajoutent, comme ça ce n’est plus une guitare, c’est devenu la guitare de ce moment dans la musique du Nihilist Spasm Band (Spasm est une référence aux premiers groupes de Jazz, les spasm bands, qui fabriquaient ou bricolaient eux-mêmes leurs instruments). La basse est un bricolage aussi. Une basse à 3 cordes et demi, dont deux volées à un piano, et je n’ai rien compris à cette histoire de demi-corde. Au début ils jouaient surtout du kazoo. Aujourd’hui encore, il y en a un qui est un espèce de virtuose du kazoo. Enfin non. Virtuose, ce n’est pas ce que je veux dire. Il joue d’une forme de kazoo particulière, le kazoo géant électrique, une invention du groupe. Le « chanteur » déclame (STUPIDITY, STUPIDITY, STUPIDITY, beau comme quand ma prof de grec nous faisait scander Aristophane, ou quand la RSC joue MacBeth), et « joue » de la casserole. La batterie est occupée diversement, par l’un ou l’autre, les mains pleines (au moins 10 par main) de baguettes, par exemple.

Hugh McIntyre, l’ogre (au moins 110 Kg, une carrure de bûcheron et une vraie gueule d’ogre pour enfants) qui joue de la « basse », écrivait en 1978 :

« Il faut signaler que les instruments sont en évolution lente mais constante. Chaque membre du groupe joue aujourd’hui de son quatrième ou cinquième instrument. Il faut une paire d’années pour explorer à fond le potentiel d’un instrument récemment construit et réussi. Bien entendu, il y a eu des échecs, qui ont été rapidement laissés de côté. Mais les membres finissent tous par délaisser même les instruments très réussis » (traduction approximative assurée par mes soins, j’y travaille)

Ah, oui, j’oubliais, tous leurs instruments sont amplifiés, et ils jouent fort. Leur musique est entièrement improvisée. Ils ne jouent jamais deux fois la même chose (ils le disent, je n’en sais rien). Expérience non-reproductible, non-falsifiable ?

C’est inclassable, vaguement familier, bruyant, et incontestablement musical. Pas uniquement un chaos, loin de là, une production de groupe, de gens qui jouent ensemble. Ce qui reste de la musique lorsque vous avez retiré à peu près tout ce qu’on entend communément par musique (cette phrase ne veut rien dire, je n’y arrive pas, ce qu’ils font n’est pas dépouillé, mais justement absolument pas de la musique au sens commun, même si c’est fait en commun et qu’y persistent encore quantité de points communs avec tout ce que nous qualifions usuellement de musique).

De (très, très, très, foutues comparaisons, ce n’est pas comparable, c’est seulement pour donner une vague piste) très loin ça peut sonner par moment pour ceux qui connaissent comme un lointain parent de Sonic Youth en concert, lorsqu’ils ont fini les deux minutes du morceau proprement dit et qu’ils s’aventurent ailleurs pendant les 10 minutes qui suivent, en pleine improvisation, mais quand même totalement autrement.

Ils jouent. Il y en a un qui commence là, un autre qui le suit là-bas, un troisième, des boucles, des solos (? ?). Des fois l’un d’eux s’arrête et va s’asseoir. Les morceaux mettent longtemps à décider qu’ils ont une fin, ils la cherchent, la mûrissent, ils cessent, pas vraiment.

À parcourir le web on les trouve qualifiés dans des catégories aussi cons que Noise, Free Jazz, Free Music, World Music. Stupide. À rebours. Moi, j’aurais dit Dada-musique, tout aussi con.

Merde, je savais bien que je n’y arriverais pas.

J’aurais bien aimé connaître le Nihilist Spasm Band plus tôt.

Je ne sais pas ce que ça donne enregistré. Sûrement pas grand chose. Aller les voir ? Le coefficient d’improbabilité est élevé que cela aboutisse. L’important se tient dans ce dont je ne puis pas plus que ça rendre compte : leur existence, pour le dire très vite. Leur culot si on veut. Leur plaisir aussi sûrement, et le mien, déboussolé.

Le Nihilist Spasm Band peut s’entendre comme une fiction. Une fiction rencontrée, agissante, effective.

Ça m’a secoué. Je le répète. Je le répéterai encore.

Voir en ligne : site du NSB, tenu par Pratten, l’un des.